NanaPart 8 of 48
French original · English translation
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- The meaning of every phrase
- Notes on idioms and grammar
- Every book in the catalog
Vandeuvres, qui regardait les dames, sauta brusquement à un autre sujet.
— Elle a dû être très bien, cette dame Du Joncquoy, il y a quinze ans… La pauvre Estelle s'est encore allongée. En voilà une jolie planche à mettre dans un lit!
Mais il s'interrompit, il revint au souper du lendemain.
— Ce qu'il y a d'ennuyeux, dans ces machines-là, c'est que ce sont toujours les mêmes femmes… Il faudrait du nouveau. Tâchez donc d'en inviter une… Tiens! une idée! Je vais prier ce gros homme d'amener la femme qu'il promenait, l'autre soir, aux Variétés.
Il parlait du chef de bureau, ensommeillé au milieu du salon. Fauchery s'amusa de loin à suivre cette négociation délicate. Vandeuvres s'était assis près du gros homme, qui restait très digne. Tous deux parurent un instant discuter avec mesure la question pendante, celle de savoir quel sentiment véritable poussait une jeune fille à entrer en religion. Puis, le comte revint, disant:
— Ce n'est pas possible. Il jure qu'elle est sage. Elle refuserait… J'aurais pourtant parié l'avoir vue chez Laure.
— Comment! vous allez chez Laure! murmura Fauchery en riant. Vous vous risquez dans des endroits pareils! … Je croyais qu'il n'y avait que nous autres, pauvres diables…
— Eh! mon cher, il faut bien tout connaître.
Alors, ils ricanèrent, les yeux luisants, se donnant des détails sur la table d'hôte de la rue des Martyrs, où la grosse Laure Piédefer, pour trois francs, faisait manger les petites femmes dans l'embarras. Un joli trou! Toutes les petites femmes baisaient Laure sur la bouche. Et, comme la comtesse Sabine tournait la tête, ayant saisi un mot au passage, ils se reculèrent, se frottant l'un contre l'autre, égayés, allumés. Près d'eux, ils n'avaient pas remarqué Georges Hugon, qui les écoutait, en rougissant si fort, qu'un flot rose allait de ses oreilles à son cou de fille. Ce bébé était plein de honte et de ravissement. Depuis que sa mère l'avait lâché dans le salon, il tournait derrière madame de Chezelles, la seule femme qui lui parût chic. Et encore Nana l'enfonçait joliment!
— Hier soir, disait madame Hugon, Georges m'a menée au théâtre. Oui, aux Variétés, où je n'avais certainement plus mis les pieds depuis dix ans. Cet enfant adore la musique… Moi, ça ne m'a guère amusée, mais il était si heureux! … On fait des pièces singulières, aujourd'hui. D'ailleurs la musique me passionne peu, je l'avoue.
— Comment! madame, vous n'aimez pas la musique! s'écria madame Du Joncquoy en levant les yeux au ciel. Est-il possible qu'on n'aime pas la musique!
Ce fut une exclamation générale. Personne n'ouvrit la bouche de cette pièce des Variétés, à laquelle la bonne madame Hugon n'avait rien compris; ces dames la connaissaient, mais elles n'en parlaient pas. Tout de suite, on se jeta dans le sentiment, dans une admiration raffinée et extatique des maîtres. Madame Du Joncquoy n'aimait que Weber, madame Chantereau tenait pour les Italiens. Les voix de ces dames s'étaient faites molles et languissantes. On eût dit, devant la cheminée, un recueillement d'église, le cantique discret et pâmé d'une petite chapelle.
— Voyons, murmura Vandeuvres en ramenant Fauchery au milieu du salon, il faut pourtant que nous inventions une femme pour demain. Si nous demandions à Steiner?
— Oh! Steiner, dit le journaliste, quand il a une femme, c'est que Paris n'en veut plus.
Vandeuvres, cependant, cherchait autour de lui.
— Attendez, reprit-il. J'ai rencontré l'autre jour Foucarmont avec une blonde charmante. Je vais lui dire qu'il l'amène.
Et il appela Foucarmont. Rapidement, ils échangèrent quelques mots. Une complication dut se présenter, car tous deux, marchant avec précaution, enjambant les jupes des dames, s'en allèrent trouver un autre jeune homme, avec lequel ils continuèrent l'entretien, dans l'embrasure d'une fenêtre. Fauchery, resté seul, se décidait à s'approcher de la cheminée, au moment où madame Du Joncquoy déclarait qu'elle ne pouvait entendre jouer du Weber sans voir aussitôt des lacs, des forêts, des levers de soleil sur des campagnes trempées de rosée; mais une main le toucha à l'épaule, tandis qu'une voix disait derrière lui:
— Ce n'est pas gentil.
— Quoi donc? demanda-t-il en se tournant et en reconnaissant la Faloise.
— Ce souper, pour demain… Tu aurais bien pu me faire inviter.
Fauchery allait enfin répondre, lorsque Vandeuvres revint lui dire:
— Il paraît que ce n'est pas une femme à Foucarmont; c'est le collage de ce monsieur, là-bas… Elle ne pourra pas venir. Quelle déveine! … Mais j'ai racolé tout de même Foucarmont. Il tâchera d'avoir Louise, du Palais-Royal.
— Monsieur de Vandeuvres, demanda madame Chantereau qui haussait la voix, n'est-ce pas qu'on a sifflé Wagner, dimanche?
— Oh! atrocement, madame, répondit-il en s'avançant avec son exquise politesse.
Puis, comme on ne le retenait pas, il s'éloigna, il continua à l'oreille du journaliste:
— Je vais encore en racoler… Ces jeunes gens doivent connaître des petites filles.
Alors, on le vit, aimable, souriant, aborder les hommes et causer aux quatre coins du salon. Il se mêlait aux groupes, glissait une phrase dans le cou de chacun, se retournait avec des clignements d'yeux et des signes d'intelligence. C'était comme un mot d'ordre qu'il distribuait, de son air aisé. La phrase courait, on prenait rendez-vous; pendant que les dissertations sentimentales des dames sur la musique couvraient le petit bruit fiévreux de cet embauchage.
— Non, ne parlez pas de vos Allemands, répétait madame Chantereau. Le chant, c'est la gaieté, c'est la lumière… Avez-vous entendu la Patti dans le Barbier?
— Délicieuse! murmura Léonide, qui ne tapait que des airs d'opérette sur son piano.
La comtesse Sabine, cependant, avait sonné. Lorsque les visiteurs étaient peu nombreux, le mardi, on servait le thé dans le salon même. Tout en faisant débarrasser un guéridon par un valet, la comtesse suivait des yeux le comte de Vandeuvres. Elle gardait ce sourire vague qui montrait un peu de la blancheur de ses dents. Et, comme le comte passait, elle le questionna.
— Que complotez-vous donc, monsieur de Vandeuvres?
— Moi, madame? répondit-il tranquillement, je ne complote rien.
— Ah! … Je vous voyais si affairé… Tenez, vous allez vous rendre utile.
Elle lui mit dans les mains un album, en le priant de le porter sur le piano. Mais il trouva moyen d'apprendre tout bas à Fauchery qu'on aurait Tatan Néné, la plus belle gorge de l'hiver, et Maria Blond, celle qui venait de débuter aux Folies-Dramatiques. Cependant, la Faloise l'arrêtait à chaque pas, attendant une invitation. Il finit par s'offrir. Vandeuvres l'engagea tout de suite; seulement, il lui fit promettre d'amener Clarisse; et comme la Faloise affectait de montrer des scrupules, il le tranquillisa en disant:
— Puisque je vous invite! Ça suffit.
La Faloise aurait pourtant bien voulu savoir le nom de la femme. Mais la comtesse avait rappelé Vandeuvres, qu'elle interrogeait sur la façon dont les Anglais faisaient le thé. Il se rendait souvent en Angleterre, où ses chevaux couraient. Selon lui, les Russes seuls savaient faire le thé; et il indiqua leur recette. Puis, comme s'il eût continué tout un travail intérieur pendant qu'il parlait, il s'interrompit pour demander:
— A propos, et le marquis? Est-ce que nous ne devions pas le voir?
— Mais si, mon père m'avait promis formellement, répondit la comtesse. Je commence à être inquiète… Ses travaux l'auront retenu.
Vandeuvres eut un sourire discret. Lui aussi paraissait se douter de quelle nature étaient les travaux du marquis de Chouard. Il avait songé à une belle personne que le marquis menait parfois à la campagne. Peut-être pourrait-on l'avoir.
Cependant, Fauchery jugea que le moment était arrivé de risquer l'invitation au comte Muffat. La soirée s'avançait.
— Sérieusement? demanda Vandeuvres, qui croyait à une plaisanterie.
— Très sérieusement… Si je ne fais pas ma commission, elle m'arrachera les yeux. Une toquade, vous savez.
— Alors, je vais vous aider, mon cher.
Onze heures sonnaient. La comtesse, aidée de sa fille, servait le thé. Comme il n'était guère venu que des intimes, les tasses et les assiettes de petits gâteaux circulaient familièrement. Même les dames ne quittaient pas leurs fauteuils, devant le feu, buvant à légères gorgées, croquant les gâteaux du bout des doigts. De la musique, la causerie était tombée aux fournisseurs. Il n'y avait que Boissier pour les fondants et que Catherine pour les glaces; cependant, madame Chantereau soutenait Latinville. Les paroles se faisaient plus lentes, une lassitude endormait le salon. Steiner s'était remis à travailler sourdement le député, qu'il tenait bloqué dans le coin d'une causeuse. M. Venot, dont les sucreries devaient avoir gâté les dents, mangeait des gâteaux secs, coup sur coup, avec un petit bruit de souris; tandis que le chef de bureau, le nez dans une tasse, n'en finissait plus. Et la comtesse, sans hâte, allait de l'un à l'autre, n'insistant pas, restant là quelques secondes à regarder les hommes d'un air d'interrogation muette, puis souriant et passant. Le grand feu l'avait rendue toute rose, elle semblait être la soeur de sa fille, si sèche et si gauche auprès d'elle. Comme elle s'approchait de Fauchery, qui causait avec son mari et Vandeuvres, elle remarqua qu'on se taisait; et elle ne s'arrêta pas, elle donna plus loin, à Georges Hugon, la tasse de thé qu'elle offrait.
— C'est une dame qui désire vous avoir à souper, reprit gaiement le journaliste, en s'adressant au comte Muffat.
Celui-ci, dont la face était restée grise toute la soirée, parut très surpris. Quelle dame?
— Eh! Nana! dit Vandeuvres, pour brusquer l'invitation.
Le comte devint plus grave. Il eut à peine un battement de paupières, pendant qu'un malaise, comme une ombre de migraine, passait sur son front.
— Mais je ne connais pas cette dame, murmura-t-il.
— Voyons, vous êtes allé chez elle, fit remarquer Vandeuvres.
— Comment! je suis allé chez elle… Ah! oui, l'autre jour, pour le bureau de bienfaisance. Je n'y songeais plus… N'importe, je ne la connais pas, je ne puis accepter.
Il avait pris un air glacé, pour leur faire entendre que cette plaisanterie lui semblait de mauvais goût. La place d'un homme de son rang n'était pas à la table d'une de ces femmes. Vandeuvres se récria: il s'agissait d'un souper d'artistes, le talent excusait tout. Mais, sans écouter davantage les arguments de Fauchery qui racontait un dîner où le prince d'Écosse, un fils de reine, s'était assis à côté d'une ancienne chanteuse de café-concert, le comte accentua son refus. Même il laissa échapper un geste d'irritation, malgré sa grande politesse.
Georges et la Faloise, en train de boire leur tasse de thé, debout l'un devant l'autre, avaient entendu les quelques paroles échangées près d'eux.
— Tiens! c'est donc chez Nana, murmura la Faloise, j'aurais dû m'en douter!
Georges ne disait rien, mais il flambait, ses cheveux blonds envolés, ses yeux bleus luisant comme des chandelles, tant le vice où il marchait depuis quelques jours l'allumait et le soulevait. Enfin, il entrait donc dans tout ce qu'il avait rêvé!
— C'est que je ne sais pas l'adresse, reprit la Faloise.
— Boulevard Haussmann, entre la rue de l'Arcade et la rue Pasquier, au troisième étage, dit Georges tout d'un trait.
Et, comme l'autre le regardait avec étonnement, il ajouta, très rouge, crevant de fatuité et d'embarras:
— J'en suis, elle m'a invité ce matin.
Mais un grand mouvement avait lieu dans le salon. Vandeuvres et Fauchery ne purent insister davantage auprès du comte. Le marquis de Chouard venait d'entrer, chacun s'empressait. Il s'était avancé péniblement, les jambes molles; et il restait au milieu de la pièce, blême, les yeux clignotants, comme s'il sortait de quelque ruelle sombre, aveuglé par la clarté des lampes.
— Je n'espérais plus vous voir, mon père, dit la comtesse. J'aurais été inquiète jusqu'à demain.
Il la regarda sans répondre, de l'air d'un homme qui ne comprend pas. Son nez, très gros dans sa face rasée, semblait la boursouflure d'un mal blanc; tandis que sa lèvre inférieure pendait. Madame Hugon, en le voyant si accablé, le plaignit, pleine de charité.
— Vous travaillez trop. Vous devriez vous reposer… A nos âges, il faut laisser le travail aux jeunes gens.
— Le travail, ah! oui, le travail, bégaya-t-il enfin. Toujours beaucoup de travail…
Il se remettait, il redressait sa taille voûtée, passant la main, d'un geste qui lui était familier, sur ses cheveux blancs, dont les rares boucles flottaient derrière ses oreilles.
— A quoi travaillez-vous donc si tard? demanda madame Du Joncquoy. Je vous croyais à la réception du ministre des Finances.
Mais la comtesse intervint.
— Mon père avait à étudier un projet de loi.
— Oui, un projet de loi, dit-il, un projet de loi, précisément… Je m'étais enfermé… C'est au sujet des fabriques, je voudrais qu'on observât le repos dominical. Il est vraiment honteux que le gouvernement ne veuille pas agir avec vigueur. Les églises se vident, nous allons à des catastrophes.
Vandeuvres avait regardé Fauchery. Tous deux se trouvaient derrière le marquis, et ils le flairaient. Lorsque Vandeuvres put le prendre à part, pour lui parler de cette belle personne qu'il menait à la campagne, le vieillard affecta une grande surprise. Peut-être l'avait-on vu avec la baronne Decker, chez laquelle il passait parfois quelques jours, à Viroflay. Vandeuvres, pour seule vengeance, lui demanda brusquement:
— Dites donc, où avez-vous passé? Votre coude est plein de toiles d'araignée et de plâtre.
— Mon coude, murmura-t-il, légèrement troublé. Tiens! c'est vrai… Un peu de saleté… J'aurai attrapé ça en descendant de chez moi.
Plusieurs personnes s'en allaient. Il était près de minuit. Deux valets enlevaient sans bruit les tasses vides et les assiettes de gâteaux. Devant la cheminée, ces dames avaient reformé et rétréci leur cercle, causant avec plus d'abandon dans la langueur de cette fin de soirée. Le salon lui-même s'ensommeillait, des ombres lentes tombaient des murs. Alors, Fauchery parla de se retirer. Pourtant, il s'oubliait de nouveau à regarder la comtesse Sabine. Elle se reposait de ses soins de maîtresse de maison, à sa place accoutumée, muette, les yeux sur un tison qui se consumait en braise, le visage si blanc et si fermé, qu'il était repris de doute. Dans la lueur du foyer, les poils noirs du signe qu'elle avait au coin des lèvres blondissaient. Absolument le signe de Nana, jusqu'à la couleur. Il ne put s'empêcher d'en dire un mot à l'oreille de Vandeuvres. C'était ma foi vrai; jamais celui-ci ne l'avait remarqué. Et tous les deux continuèrent le parallèle entre Nana et la comtesse. Ils leur trouvaient une vague ressemblance dans le menton et dans la bouche; mais les yeux n'étaient pas du tout pareils. Puis, Nana avait l'air bonne fille; tandis qu'on ne savait pas avec la comtesse, on aurait dit une chatte qui dormait, les griffes rentrées, les pattes à peine agitées d'un frisson nerveux.
— Tout de même on coucherait avec, déclara Fauchery.
Vandeuvres la déshabillait du regard.
— Oui, tout de même, dit-il. Mais, vous savez, je me défie des cuisses. Elle n'a pas de cuisses, voulez-vous parier!
Il se tut. Fauchery lui touchait vivement le coude, en montrant d'un signe Estelle, assise sur son tabouret, devant eux. Ils venaient de hausser le ton sans la remarquer, et elle devait les avoir entendus. Cependant, elle restait raide, immobile, avec son cou maigre de fille poussée trop vite, où pas un petit cheveu n'avait bougé. Alors, ils s'éloignèrent de trois ou quatre pas. Vandeuvres jurait que la comtesse était une très honnête femme.
A ce moment, les voix s'élevèrent devant la cheminée. Madame Du Joncquoy disait:
— Je vous ai accordé que monsieur de Bismarck était peut-être un homme d'esprit… Seulement, si vous allez jusqu'au génie…
Ces dames en étaient revenues à leur premier sujet de conversation.
— Comment! encore monsieur de Bismarck! murmura Fauchery. Cette fois, je me sauve pour tout de bon.
— Attendez, dit Vandeuvres, il nous faut un non définitif du comte.
Le comte Muffat causait avec son beau-père et quelques hommes graves. Vandeuvres l'emmena, renouvela l'invitation, en l'appuyant, en disant qu'il était lui-même du souper. Un homme pouvait aller partout; personne ne songerait à voir du mal où il y aurait au plus de la curiosité. Le comte écoutait ces arguments, les yeux baissés, la face muette. Vandeuvres sentait en lui une hésitation, lorsque le marquis de Chouard s'approcha d'un air interrogateur. Et quand ce dernier sut de quoi il s'agissait, quand Fauchery l'invita à son tour, il regarda furtivement son gendre. Il y eut un silence, une gêne; mais tous deux s'encourageaient, ils auraient sans doute fini par accepter, si le comte Muffat n'avait aperçu M. Venot, qui le regardait fixement. Le petit vieillard ne souriait plus, il avait un visage terreux, des yeux d'acier, clairs et aigus.
— Non, répondit le comte aussitôt, d'un ton si net, qu'il n'y avait pas à insister.
Alors, le marquis refusa avec plus de sévérité encore. Il parla morale. Les hautes classes devaient l'exemple. Fauchery eut un sourire et donna une poignée de main à Vandeuvres. Il ne l'attendait pas, il partait tout de suite, car il devait passer à son journal.
— Chez Nana, à minuit, n'est-ce pas?
La Faloise se retirait également. Steiner venait de saluer la comtesse. D'autres hommes les suivaient. Et les mêmes mots couraient, chacun répétait: «A minuit, chez Nana», en allant prendre son paletot dans l'antichambre. Georges, qui ne devait partir qu'avec sa mère, s'était placé sur le seuil, où il indiquait l'adresse exacte, troisième étage, la porte à gauche. Cependant, avant de sortir, Fauchery jeta un dernier coup d'oeil. Vandeuvres avait repris sa place au milieu des dames, plaisantant avec Léonide de Chezelles. Le comte Muffat et le marquis de Chouard se mêlaient à la conversation, pendant que la bonne madame Hugon s'endormait les yeux ouverts. Perdu derrière les jupes, M. Venot, redevenu tout petit, avait retrouvé son sourire. Minuit sonnèrent lentement dans la vaste pièce solennelle.
— Comment! comment! reprenait madame Du Joncquoy, vous supposez que monsieur de Bismarck nous fera la guerre et nous battra… Oh! celle-là dépasse tout!
On riait, en effet, autour de madame Chantereau, qui venait de répéter ce propos, entendu par elle en Alsace, où son mari possédait une usine.
— L'empereur est là, heureusement, dit le comte Muffat avec sa gravité officielle.
Ce fut le dernier mot que Fauchery put entendre. Il refermait la porte, après avoir regardé une fois encore la comtesse Sabine. Elle causait posément avec le chef de bureau et semblait s'intéresser à l'entretien de ce gros homme. Décidément, il devait s'être trompé, il n'y avait point de fêlure. C'était dommage.
— Eh bien! tu ne descends pas? lui cria la Faloise du vestibule.
Et, sur le trottoir, en se séparant, on répéta encore:
— A demain, chez Nana.