NanaPart 39 of 48
French original · English translation
The translation continues with Premium.
- The meaning of every phrase
- Notes on idioms and grammar
- Every book in the catalog
XII
Vers une heure du matin, dans le grand lit drapé de point de Venise, Nana et le comte ne dormaient pas encore. Il était revenu le soir, après une bouderie de trois jours. La chambre, faiblement éclairée par une lampe, sommeillait, chaude et toute moite d'une odeur d'amour, avec les pâleurs vagues de ses meubles de laque blanche, incrustée d'argent. Un rideau rabattu noyait le lit d'un flot d'ombre. Il y eut un soupir, puis un baiser coupa le silence, et Nana, glissant des couvertures, resta un instant assise au bord des draps, les jambes nues. Le comte, la tête retombée sur l'oreiller, demeurait dans le noir.
— Chéri, tu crois au bon Dieu? demanda-t-elle après un moment de réflexion, la face grave, envahie d'une épouvante religieuse, au sortir des bras de son amant.
Depuis le matin, elle se plaignait d'un malaise, et toutes ses idées bêtes, comme elle disait, des idées de mort et d'enfer, la travaillaient sourdement. C'était parfois, chez elle, des nuits où des peurs d'enfant, des imaginations atroces la secouaient de cauchemars, les yeux ouverts. Elle reprit:
— Hein? penses-tu que j'irai au ciel?
Et elle avait un frisson, tandis que le comte, surpris de ces questions singulières en un pareil moment, sentait s'éveiller ses remords de catholique. Mais, la chemise glissée des épaules, les cheveux dénoués, elle se rabattit sur sa poitrine, en sanglotant, en se cramponnant.
— J'ai peur de mourir… J'ai peur de mourir…
Il eut toutes les peines du monde à se dégager. Lui-même craignait de céder au coup de folie de cette femme, collée contre son corps, dans l'effroi contagieux de l'invisible; et il la raisonnait, elle se portait parfaitement, elle devait simplement se bien conduire pour mériter un jour le pardon. Mais elle hochait la tête; sans doute elle ne faisait de mal à personne; même elle portait toujours une médaille de la Vierge, qu'elle lui montra, pendue à un fil rouge, entre les seins; seulement, c'était réglé d'avance, toutes les femmes qui n'étaient pas mariées et qui voyaient des hommes allaient en enfer. Des lambeaux de son catéchisme lui revenaient. Ah! si l'on avait su au juste; mais voilà, on ne savait rien, personne ne rapportait des nouvelles; et, vrai! ce serait stupide de se gêner, si les prêtres disaient des bêtises. Pourtant, elle baisait dévotement la médaille, toute tiède de sa peau, comme une conjuration contre la mort, dont l'idée l'emplissait d'une horreur froide.
Il fallut que Muffat l'accompagnât dans le cabinet de toilette; elle tremblait d'y rester une minute seule, même en laissant la porte ouverte. Quand il se fut recouché, elle rôda encore par la chambre, visitant les coins, tressaillant au plus léger bruit. Une glace l'arrêta, elle s'oublia comme autrefois, dans le spectacle de sa nudité. Mais la vue de sa gorge, de ses hanches et de ses cuisses, redoublait sa peur. Elle finit par se tâter les os de la face, longuement, avec les deux mains.
— On est laid, quand on est mort, dit-elle d'une voix lente.
Et elle se serrait les joues, elle s'agrandissait les yeux, s'enfonçait la mâchoire pour voir comment elle serait. Puis, se tournant vers le comte, ainsi défigurée:
— Regarde donc, j'aurai la tête toute petite, moi.
Alors, il se fâcha.
— Tu es folle, viens te coucher.
Il la voyait dans une fosse, avec le décharnement d'un siècle de sommeil; et ses mains s'étaient jointes, il bégayait une prière. Depuis quelque temps, la religion l'avait reconquis; ses crises de foi, chaque jour, reprenaient cette violence de coups de sang, qui le laissaient comme assommé. Les doigts de ses mains craquaient, il répétait ces seuls mots, continuellement: «Mon Dieu… mon Dieu… mon Dieu.» C'était le cri de son impuissance, le cri de son péché, contre lequel il restait sans force, malgré la certitude de sa damnation. Quand elle revint, elle le trouva sous la couverture, hagard, les ongles dans la poitrine, les yeux en l'air comme pour chercher le ciel. Et elle se remit à pleurer, tous deux s'embrassèrent, claquant des dents sans savoir pourquoi, roulant au fond de la même obsession imbécile. Ils avaient déjà passé une nuit semblable; seulement, cette fois, c'était complètement idiot, ainsi que Nana le déclara, lorsqu'elle n'eut plus peur. Un soupçon lui fit interroger le comte avec prudence: peut-être Rose Mignon avait-elle envoyé la fameuse lettre. Mais ce n'était pas ça, c'était le trac, pas davantage, car il ignorait encore son cocuage.
Deux jours plus tard, après une nouvelle disparition, Muffat se présenta dans la matinée, heure à laquelle il ne venait jamais. Il était livide, les yeux rougis, tout secoué encore d'une grande lutte intérieure. Mais Zoé, effarée elle-même, ne s'aperçut pas de son trouble. Elle avait couru à sa rencontre, elle lui criait:
— Oh! monsieur, arrivez donc! madame a failli mourir, hier soir.
Et, comme il demandait des détails:
— Quelque chose à ne pas croire… Une fausse couche, monsieur!
Nana était enceinte de trois mois. Longtemps elle avait cru à une indisposition; le docteur Boutarel lui-même doutait. Puis, quand il se prononça nettement, elle éprouva un tel ennui, qu'elle fit tout au monde pour dissimuler sa grossesse. Ses peurs nerveuses, ses humeurs noires venaient un peu de cette aventure, dont elle gardait le secret, avec une honte de fille-mère forcée de cacher son état. Cela lui semblait un accident ridicule, quelque chose qui la diminuait et dont on l'aurait plaisantée. Hein? la mauvaise blague! pas de veine, vraiment! Il fallait qu'elle fût pincée, quand elle croyait que c'était fini. Et elle avait une continuelle surprise, comme dérangée dans son sexe; ça faisait donc des enfants, même lorsqu'on ne voulait plus et qu'on employait ça à d'autres affaires? La nature l'exaspérait, cette maternité grave qui se levait dans son plaisir, cette vie donnée au milieu de toutes les morts qu'elle semait autour d'elle. Est-ce qu'on n'aurait pas dû disposer de soi à sa fantaisie, sans tant d'histoires? Ainsi, d'où tombait-il, ce mioche? Elle ne pouvait seulement le dire. Ah! Dieu! celui qui l'avait fait, aurait eu une riche idée en le gardant pour lui, car personne ne le réclamait, il gênait tout le monde, et il n'aurait bien sûr pas beaucoup de bonheur dans l'existence!
Cependant, Zoé racontait la catastrophe.
— Madame a été prise de coliques vers quatre heures. Quand je suis allée dans le cabinet de toilette, ne la voyant plus revenir, je l'ai trouvée étendue par terre, évanouie. Oui, monsieur, par terre, dans une mare de sang, comme si on l'avait assassinée… Alors, j'ai compris, n'est-ce pas? J'étais furieuse, madame aurait bien pu me confier son malheur… Justement, il y avait là monsieur Georges. Il m'a aidée à la relever, et au premier mot de fausse couche, voilà qu'il s'est trouvé mal à son tour… Vrai! je me fais de la bile, depuis hier!
En effet, l'hôtel paraissait bouleversé. Tous les domestiques galopaient à travers l'escalier et les pièces. Georges venait de passer la nuit sur un fauteuil du salon. C'était lui qui avait annoncé la nouvelle aux amis de madame, le soir, à l'heure où madame recevait d'habitude. Il restait très pâle, il racontait l'histoire, plein de stupeur et d'émotion. Steiner, la Faloise, Philippe, d'autres encore, s'étaient présentés. Dès la première phrase, ils poussaient une exclamation; pas possible! ça devait être une farce! Ensuite, ils devenaient sérieux, ils regardaient la porte de la chambre, l'air ennuyé, hochant la tête, ne trouvant pas ça drôle. Jusqu'à minuit, une douzaine de messieurs avaient causé bas devant la cheminée, tous amis, tous travaillés par la même idée de paternité. Ils semblaient s'excuser entre eux, avec des mines confuses de maladroits. Puis, ils arrondissaient le dos, ça ne les regardait pas, ça venait d'elle; hein? épatante, cette Nana! jamais on n'aurait cru à une pareille blague de sa part! Et ils s'en étaient allés un à un, sur la pointe des pieds, comme dans la chambre d'un mort, où l'on ne peut plus rire.
— Montez tout de même, monsieur, dit Zoé à Muffat. Madame est beaucoup mieux, elle va vous recevoir… Nous attendons le docteur qui a promis de revenir ce matin.
La femme de chambre avait décidé Georges à retourner chez lui pour dormir. En haut, dans le salon, il ne restait que Satin, allongée sur un divan, fumant une cigarette, les yeux en l'air. Depuis l'accident, au milieu de l'effarement de l'hôtel, elle montrait une rage froide, avec des haussements d'épaules, des mots féroces. Alors, comme Zoé passait devant elle, en répétant à monsieur que cette pauvre madame avait beaucoup souffert:
— C'est bien fait, ça lui apprendra! lâcha-t-elle d'une voix brève.
Ils se retournèrent, surpris. Satin n'avait pas remué, les yeux toujours au plafond, sa cigarette pincée nerveusement entre ses lèvres.
— Eh bien! vous êtes bonne, vous! dit Zoé.
Mais Satin se mit sur son séant, regarda furieusement le comte, en lui plantant de nouveau sa phrase dans la face:
— C'est bien fait, ça lui apprendra!
Et elle se recoucha, souffla un mince jet de fumée, comme désintéressée et résolue à ne se mêler de rien. Non, c'était trop bête!
Zoé, pourtant, venait d'introduire Muffat dans la chambre. Une odeur d'éther y traînait, au milieu d'un silence tiède, que les rares voitures de l'avenue de Villiers troublaient à peine d'un sourd roulement. Nana, très blanche sur l'oreiller, ne dormait pas, les yeux grands ouverts et songeurs. Elle sourit, sans bouger, en apercevant le comte.
— Ah! mon chat, murmura-t-elle d'une voix lente, j'ai bien cru que je ne te reverrais jamais.
Puis, quand il se pencha pour la baiser sur les cheveux, elle s'attendrit, elle lui parla de l'enfant, de bonne foi, comme s'il en était le père.
— Je n'osais pas te dire… Je me sentais si heureuse! Oh! je faisais des rêves, j'aurais voulu qu'il fût digne de toi. Et voilà, il n'y a plus rien… Enfin, ça vaut mieux peut-être. Je n'entends pas mettre un embarras dans ta vie.
Lui, étonné de cette paternité, balbutiait des phrases. Il avait pris une chaise et s'était assis contre le lit, un bras appuyé aux couvertures. Alors, la jeune femme remarqua son visage bouleversé, le sang qui rougissait ses yeux, la fièvre dont tremblaient ses lèvres.
— Qu'as-tu donc? demanda-t-elle. Tu es malade, toi aussi?
— Non, dit-il péniblement.
Elle le regarda d'un air profond. Puis, d'un signe, elle renvoya Zoé, qui s'attardait à ranger les fioles. Et, quand ils furent seuls, elle l'attira, en répétant:
— Qu'as-tu, chéri? … Tes yeux crèvent de larmes, je le vois bien… Allons, parle, tu es venu pour me dire quelque chose.
— Non, non, je te jure, bégaya-t-il.
Mais, étranglé de souffrance, attendri encore par cette chambre de malade où il tombait sans savoir, il éclata en sanglots, il enfouit son visage dans les draps, pour étouffer l'explosion de sa douleur. Nana avait compris. Bien sûr, Rose Mignon s'était décidée à envoyer la lettre. Elle le laissa pleurer un instant, secoué de convulsions si rudes, qu'il la remuait dans le lit. Enfin, d'un accent de maternelle compassion:
— Tu as eu des ennuis chez toi?
Il dit oui de la tête. Elle fit une nouvelle pause, puis très bas:
— Alors, tu sais tout?
Il dit oui de la tête. Et le silence retomba, un lourd silence dans la chambre endolorie. C'était la veille, en rentrant d'une soirée chez l'impératrice, qu'il avait reçu la lettre écrite par Sabine à son amant. Après une nuit atroce, passée à rêver de vengeance, il était sorti le matin, pour résister au besoin de tuer sa femme. Dehors, saisi par la douceur d'une belle matinée de juin, il n'avait plus retrouvé ses idées, il était venu chez Nana, comme il y venait à toutes les heures terribles de son existence. Là seulement, il s'abandonnait dans sa misère, avec la joie lâche d'être consolé.
— Voyons, calme-toi, reprit la jeune femme en se faisant très bonne. Il y a longtemps que je le sais. Mais, bien sûr, ce n'est pas moi qui t'aurais ouvert les yeux. Tu te rappelles, l'année dernière, tu avais eu des doutes. Puis, grâce à ma prudence, les choses s'étaient arrangées. Enfin, tu manquais de preuves… Dame! aujourd'hui, si tu en as une, c'est dur, je le comprends. Pourtant, il faut se faire une raison. On n'est pas déshonoré pour ça.
Il ne pleurait plus. Une honte le tenait, bien qu'il eût glissé depuis longtemps aux confidences les plus intimes sur son ménage. Elle dut l'encourager. Voyons, elle était femme, elle pouvait tout entendre. Comme il laissait échapper d'une voix sourde:
— Tu es malade. A quoi bon te fatiguer! … C'est stupide d'être venu. Je m'en vais.
— Mais non, dit-elle vivement. Reste. Je te donnerai peut-être un bon conseil. Seulement, ne me fais pas trop parler, le médecin l'a défendu.
Il s'était enfin levé, il marchait dans la chambre. Alors, elle le questionna.
— Maintenant, que vas-tu faire?
— Je vais souffleter cet homme, parbleu!
Elle eut une moue de désapprobation.
— Ça, ce n'est pas fort… Et ta femme?
— Je plaiderai, j'ai une preuve.
— Pas fort du tout, mon cher. C'est même bête… Tu sais, jamais je ne te laisserai faire ça.
Et, posément, de sa voix faible, elle démontra le scandale inutile d'un duel et d'un procès. Pendant huit jours, il serait la fable des journaux; c'était son existence entière qu'il jouerait, sa tranquillité, sa haute situation à la cour, l'honneur de son nom; et pourquoi? pour mettre les rieurs contre lui.
— Qu'importe! cria-t-il, je me serai vengé.
— Mon chat, dit-elle, quand on ne se venge pas tout de suite dans ces machines-là, on ne se venge jamais.
Il s'arrêta, balbutiant. Certes, il n'était pas lâche; mais il sentait qu'elle avait raison; un malaise grandissait en lui, quelque chose d'appauvri et de honteux qui venait de l'amollir, dans l'élan de sa colère. D'ailleurs, elle lui porta un nouveau coup, avec une franchise décidée à tout dire.
— Et veux-tu savoir ce qui t'embête, chéri? … C'est que toi-même tu trompes ta femme. Hein? tu ne découches pas pour enfiler des perles. Ta femme doit s'en douter. Alors, quel reproche peux-tu lui faire? Elle te répondra que tu lui as donné l'exemple, ce qui te fermera le bec… Voilà, chéri, pourquoi tu es ici à piétiner, au lieu d'être là-bas à les massacrer tous les deux.
Muffat était retombé sur la chaise, accablé sous cette brutalité de paroles. Elle se tut, reprenant haleine; puis, à demi-voix:
— Oh! je suis brisée… Aide-moi donc à me relever un peu. Je glisse toujours, j'ai la tête trop basse.
Quand il l'eut aidée, elle soupira, se trouvant mieux. Et elle revint sur le beau spectacle d'un procès en séparation. Voyait-il l'avocat de la comtesse amuser Paris, en parlant de Nana? Tout y aurait passé, son four aux Variétés, son hôtel, sa vie. Ah! non, par exemple, elle ne tenait pas à tant de réclame! De sales femmes l'auraient peut-être poussé, pour battre la grosse caisse sur son dos; mais elle, avant tout, voulait son bonheur. Elle l'avait attiré, elle le tenait maintenant, la tête au bord de l'oreiller, près de la sienne, un bras passé à son cou; et elle lui souffla doucement:
— Écoute, mon chat, tu vas te remettre avec ta femme.
Il se révolta. Jamais! Son coeur éclatait, c'était trop de honte. Elle, pourtant, insistait avec tendresse.
— Tu vas te remettre avec ta femme… Voyons, tu ne veux pas entendre dire partout que je t'ai détourné de ton ménage? Ça me ferait une trop vilaine réputation, que penserait-on de moi? … Seulement, jure que tu m'aimeras toujours, parce que, du moment où tu iras avec une autre…
Les larmes la suffoquaient. Il l'interrompit par des baisers, en répétant:
— Tu es folle, c'est impossible!
— Si, si, reprit-elle, il le faut… Je me ferai une raison. Après tout, elle est ta femme. Ce n'est pas comme si tu me trompais avec la première venue.
Et elle continua ainsi, lui donnant les meilleurs conseils. Même elle parla de Dieu. Il croyait entendre M. Venot, quand le vieillard le sermonnait, pour l'arracher au péché. Elle, cependant, ne parlait pas de rompre; elle prêchait des complaisances, un partage de bonhomme entre sa femme et sa maîtresse, une vie de tranquillité, sans embêtement pour personne, quelque chose comme un heureux sommeil dans les saletés inévitables de l'existence. Ça ne changerait rien à leur vie, il resterait son petit chat préféré, seulement il viendrait un peu moins souvent et donnerait à la comtesse les nuits qu'il ne passerait pas avec elle. Elle était à bout de forces, elle acheva, dans un petit souffle:
— Enfin, j'aurai la conscience d'avoir fait une bonne action… Tu m'aimeras davantage.
Un silence régna. Elle avait fermé les yeux, pâlissant encore sur l'oreiller. Maintenant, il l'écoutait, sous le prétexte qu'il ne voulait pas la fatiguer. Au bout d'une grande minute, elle rouvrit les yeux, elle murmura:
— Et l'argent, d'ailleurs? Où prendras-tu l'argent, si tu te fâches? … Labordette est venu hier pour le billet… Moi, je manque de tout, je n'ai plus rien à me mettre sur le corps.