Les Mille et Une Nuits (contes choisis) Ch. 1/5 · 0%

Les Mille et Une Nuits (contes choisis)Part 9 of 48

Antoine Galland

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
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XXVIIE NUIT

Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane, ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les croyant marchands; et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air grave et sérieux qui lui convenait: Vous êtes les bienvenus; mais avant toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce. Eh! quelle grâce, madame? répondit le vizir. Peut-on refuser quelque chose à de si belles dames? C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne vous serait point agréable. Vous serez obéie, madame, repartit le vizir. Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez que nous ayons attention à ce qui nous regarde, sans nous mêler de ce qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se lia, et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus.

Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait cesser d'admirer leur beauté, leur bonne grâce, leur humeur enjouée, et leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que les Calenders, tous trois borgnes de l'œil droit. Il se serait volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela, quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement.

L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie.

Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et prenant Amine par la main: Ma sœur, lui dit-elle, levez-vous; la compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa sœur voulait dire, se leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les instruments dont les Calenders avaient joué.

Safie ne demeura pas à rien faire; elle balaya la salle, mit à sa place tout ce qui était dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d'autre bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre avec sa compagnie. A l'égard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et vous préparez à nous prêter la main à ce que nous allons faire; un homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer dans l'inaction.

Le porteur avait un peu cuvé son vin; il se leva promptement, et après avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: Me voilà prêt, dit-il; de quoi s'agit-il? Cela va bien, répondit Safie; attendez que l'on vous parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés. Peu de temps après, on vit paraître Amine avec un siége qu'elle posa au milieu de la salle. Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il obéit; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle.

Alors Zobéide, qui s'était assise entre les Calenders et le Calife, se leva, et marcha gravement jusqu'où était le porteur. Ça, dit-elle en poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les bras jusqu'au coude; et après avoir pris un fouet que Safie lui présenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma sœur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre.

Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approché de Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris, et se tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui faisait pitié, ni à ses cris qui remplissaient toute la maison, lui donna des coups de fouet à perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis, prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les pattes, et se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin, Zobéide tira son mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la chaîne au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise, et amenez-moi l'autre.

Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet; et en revenant, il prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla présenter à Zobéide qui l'attendait. Tenez-la comme la première, lui dit-elle. Puis ayant pris le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui l'agréable Amine épargna la peine de la ramener au cabinet, car elle s'en chargea elle-même.

Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de force les deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en murmurèrent en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté, jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa curiosité.

Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle, comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en fouettant les deux chiennes. Ma chère sœur, lui dit la belle Safie, ne vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je fasse aussi mon personnage? Oui, répondit Zobéide. En disant cela, elle alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et Mesrour, et à sa gauche les trois Calenders et le porteur...

XXVIIIE NUIT

La sultane ne fut pas plutôt éveillée que, se souvenant de l'endroit où elle en était demeurée du conte de la veille, elle parla aussitôt de cette sorte, en adressant la parole au sultan:

Sire, après que Zobéide eut repris sa place, toute la compagnie garda quelque temps le silence. Enfin Safie, qui s'était assise sur le siége au milieu de la salle, dit à sa sœur Amine: Ma chère sœur, levez-vous, je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire. Amine se leva, et alla dans un autre cabinet que celui d'où les deux chiennes avaient été amenées. Elle en revint, tenant un étui garni de satin jaune, relevé d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle s'approcha de Safie, et ouvrit l'étui, d'où elle tira un luth qu'elle lui présenta. Elle le prit; et, après avoir mis quelque temps à l'accorder, elle commença de le toucher; et l'accompagnant de sa voix, elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant d'agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés. Lorsqu'elle eut achevé, comme elle avait chanté avec beaucoup d'expression: Tenez, ma sœur, dit-elle à l'agréable Amine, je n'en puis plus, et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en chantant à ma place. Très-volontiers, répondit Amine en s'approchant de Safie, qui lui remit le luth entre les mains, et lui céda sa place.

Amine, ayant un peu préludé pour voir si l'instrument était d'accord, joua et chanta presque aussi longtemps sur le même sujet, mais avec tant de véhémence, et elle était si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée du sens des paroles qu'elle chantait, que les forces lui manquèrent en achevant.

Zobéide voulut marquer sa satisfaction. Ma sœur, dit-elle, vous avez fait des merveilles: on voit bien que vous sentez le mal que vous exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de répondre à cette honnêteté; elle se sentit le cœur si pressé en ce moment, qu'elle ne songea qu'à se donner de l'air, cela ne l'empêcha pas de s'évanouir, et ceux qui étaient là s'aperçurent avec horreur qu'elle était couverte de cicatrices...

XXIXE NUIT

Le lendemain, Scheherazade reprit ainsi:

Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur sœur, un des Calenders ne put s'empêcher de dire: Nous aurions mieux aimé coucher à l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles. Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres Calenders, et s'adressant à eux: Que signifie tout ceci? dit-il. Celui qui venait de parler lui répondit: Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous. Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison? ni vous ne pouvez rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame évanouie et si indignement maltraitée? Seigneur, reprirent les Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous n'y sommes entrés que quelques moments avant vous.

Cela augmenta l'étonnement du calife. Peut-être, répliqua-t-il, que cet homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des Calenders fit signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées, et pourquoi Amine paraissait meurtrie. Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de cette ville, mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui dans cette maison; et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise, ajouta-t-il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.

Le calife, sa compagnie et les Calenders avaient cru que le porteur était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que ce fût, dit aux autres: Écoutez, puisque nous voilà sept hommes, et que nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner les éclaircissements que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre.

Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis, et en fit voir les conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux Calenders; et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand: Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien voulu nous recevoir chez elles; nous l'avons acceptée. Que dirait-on de nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir, si nous ne la tenons pas.

En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas: Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que Votre Majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez d'elles tout ce que vous voulez savoir. Quoique ce conseil fût très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui disant qu'il ne pouvait attendre si longtemps, et qu'il prétendait avoir à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait.

Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife tâcha d'engager les Calenders à parler les premiers; mais ils s'en excusèrent. A la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide, après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement, s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouï parler haut et avec chaleur, elle leur dit: Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre contestation?

Le porteur prit alors la parole: Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la dame qui s'est évanouie est couverte de cicatrices. C'est, madame, ce que je suis chargé de vous demander de leur part.

Zobéide, à ces mots, prit un air fier; et se tournant du côté du calife, de sa compagnie et des Calenders: Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle, que vous l'ayez chargé de me faire cette demande? Ils répondirent tous que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle leur dit d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: Avant que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous vous avons imposée, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et votre procédé n'est pas honnête. En achevant ces paroles, elle frappa fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite! Aussitôt une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête.

Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le porteur et les Calenders étaient prêts à payer de leur vie leur indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un des esclaves dit à Zobéide et à ses sœurs: Hautes, puissantes et respectables maîtresses, nous commandez-vous de leur couper le cou? Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant. Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent: ce sont eux qui sont les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps si agréablement! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le dernier; et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir, et le sacrifier à votre ressentiment.

Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la parole aux autres une seconde fois: Répondez-moi, dit-elle, et m'apprenez qui vous êtes; autrement vous n'avez plus qu'un moment à vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnetes [honnêtes?] gens, ni des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus d'égards pour nous.

Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous; car il s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie, lorsqu'elle serait informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir, prudent et sage, désirant sauver l'honneur de son maître, et ne voulant pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même, répondit seulement: Nous n'avons que ce que nous méritons. Mais quand, pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux Calenders; et les voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un d'entre eux lui répondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de Calenders, c'est-à-dire en observant le même genre de vie. Vous, reprit-elle en parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? Non, madame, répondit-il; je le suis par une aventure si surprenante, qu'il n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur, je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant l'habit que je porte.