Les Mille et Une Nuits (contes choisis)Part 4 of 48
French original · English translation
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En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier; et, après avoir bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la troisième fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir; peu s'en fallut qu'il ne perdît l'esprit. Cependant, comme le jour commençait à paraître, il n'oublia pas de faire sa prière, en bon musulman; ensuite il ajouta celle-ci: Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir retiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste, plus qu'une; je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue à Moïse.
Le pêcheur ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il les tira comme auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas pourtant; mais il y trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de quelque chose; et il remarqua qu'il était fermé et scellé de plomb, avec l'empreinte d'un sceau. Cela le réjouit. Je le vendrai au fondeur, dit-il, et de l'argent que j'en ferai, j'en achèterai une mesure de blé.
Il examina le vase de tous côtés, il le secoua, pour voir si ce qui était dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui firent penser qu'il devait être rempli de quelque chose de précieux. Pour s'en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il l'ouvrit. Il en pencha aussitôt l'ouverture contre terre; mais il n'en sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui; et pendant qu'il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort épaisse, qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrière. Cette fumée s'éleva jusqu'aux nues; et s'étendant sur la mer et sur le rivage, forma un gros brouillard: spectacle qui causa, comme on peut se l'imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les géants. A l'aspect d'un monstre d'une grandeur si démesurée, le pêcheur voulut prendre la fuite; mais il se trouva si troublé et si effrayé, qu'il ne put marcher.
Salomon, s'écria d'abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu, pardon, pardon! Jamais je ne m'opposerai à vos volontés. J'obéirai à tous vos commandements.
Scheherazade, apercevant le jour, interrompit là son conte.
XE NUIT
Le lendemain Scheherazade poursuivit ainsi le conte du pêcheur:
Sire, le pêcheur n'eut pas sitôt entendues les paroles que le génie avait prononcées, qu'il se rassura et lui dit: Esprit superbe, que dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles. Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez renfermé dans ce vase.
A ce discours, le génie, regardant le pêcheur d'un air fier, lui répondit: Parle-moi plus civilement; tu es bien hardi de m'appeler ainsi superbe! Hé bien! reprit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de civilité, en vous appelant hibou du bonheur? Je te dis, repartit le génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. Hé pourquoi me tueriez-vous? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté; l'avez-vous déjà oublié? Non, je m'en souviens, repartit le génie; mais cela ne m'empêchera pas de te faire mourir, et je n'ai qu'une seule grâce à t'accorder. Et quelle est cette grâce? dit le pêcheur. C'est, répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que je te tue. Mais en quoi vous ai-je offensé? reprit le pêcheur. Est-ce ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait? Je ne puis te traiter autrement, dit le génie; et afin que tu en sois persuadé, écoute mon histoire.
Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s'en venger, ce puissant monarque chargea Assaf, fils de Barakhia, son premier ministre, de me venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et me mena malgré moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son pouvoir et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de lui obéir; et j'aimai mieux m'exposer à tout son ressentiment que de lui prêter le serment de fidélité et de soumission qu'il exigeait de moi. Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de cuivre, et afin de s'assurer de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur le couvercle de plomb son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé. Cela fait, il mit le vase entre les mains d'un des génies qui lui obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer, ce qui fut exécuté à mon grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si quelqu'un m'en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais riche même après sa mort. Mais le siècle s'écoula et personne ne me rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d'ouvrir tous les trésors de la terre à quiconque me mettrait en liberté; mais je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire puissant monarque mon libérateur, d'être toujours près de lui en esprit et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature qu'elles pussent être; mais ce siècle se passa comme les deux autres et je demeurai toujours dans le même état. Enfin, chagrin, ou plutôt enragé de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu'un me délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui accorderais point d'autre grâce que de lui laisser le choix du genre de mort dont il voudrait que je le fisse mourir. C'est pourquoi, puisque tu es venu ici aujourd'hui et que tu m'as délivré, choisis comment tu veux que je te tue.
Ce discours affligea fort le pêcheur. Je suis bien malheureux, s'écria-t-il, d'être venu en cet endroit rendre un si grand service à un ingrat. Considérez, de grâce, votre injustice et révoquez un serment si peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même. Si vous me donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les complots qui se formeront contre vos jours. Non, ta mort est certaine, dit le génie, choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse mourir. Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une douleur extrême, non pas tant pour l'amour de lui, qu'à cause de ses trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits par sa mort. Il tâcha encore d'apaiser le génie. Hélas! reprit-il, daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j'ai fait pour vous. Je te l'ai déjà dit, repartit le génie; c'est pour cette raison que je suis obligé de t'ôter la vie. Cela est étrange, répliqua le pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le proverbe dit que, qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas, en est toujours mal payé. Je croyais, je l'avoue, que cela était faux; en effet, rien ne choque davantage la raison et les droits de la société; néanmoins j'éprouve cruellement que cela n'est que trop véritable. Ne perdons pas le temps, interrompit le génie: tous tes raisonnements ne sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu souhaites que je te tue.
La nécessité donne de l'esprit. Le pêcheur s'avisa d'un stratagème. Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort, je vous conjure, par le grand nom de Dieu qui était gravé sur le sceau du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une question que j'ai à vous faire.
Quand le génie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le contraignait de répondre positivement, il trembla en lui-même et dit au pêcheur: Demande-moi ce que tu voudras et hâte-toi...
XIE NUIT
Le génie, poursuivit Scheherazade la nuit suivante, ayant promis de dire la vérité, le pêcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous étiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? Oui, répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais et cela est très-véritable. En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds; comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier? Je te jure pourtant repartit le génie, que j'y étais tel que tu me vois. Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t'ai fait? Non vraiment, dit le pêcheur: et je ne vous croirai point, à moins que vous ne me fassiez voir la chose.
Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui, se changeant en fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage et qui, se rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de même par une succession lente et égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur: Hé bien! incrédule pêcheur, me voici dans le vase; me crois-tu présentement?
Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb et ayant fermé promptement le vase: Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce à ton tour et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir. Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit d'où je t'ai tiré, puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage où je demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté.
A ces paroles offensantes, le génie irrité fit tous ses efforts pour sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible, car l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en empêchait. Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le parti de dissimuler sa colère. Pêcheur, lui dit-il d'un ton radouci, garde-toi bien de faire ce que tu dis, ce que j'en ai fait n'a été que par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. O génie! répondit le pêcheur, toi qui étais, il n'y a qu'un moment, le plus grand et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies, apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit, tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie: tu as rejeté mes prières, je dois te rendre la pareille.
Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur. Ouvre le vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te promets que tu seras content de moi. Tu n'es qu'un traître, repartit le pêcheur. Je mériterais de perdre la vie, si j'avais l'imprudence de me fier à toi.
Pêcheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal; ne me traite pas comme Imma traita autrefois Ateca. Et que fit Imma à Ateca? répliqua le pêcheur. Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras quand tu m'auras tiré d'ici. Non, dit le pêcheur, je ne te délivrerai pas; c'est trop raisonner, je vais te précipiter au fond de la mer. En un mot, pêcheur, s'écria le génie, je te promets de ne te faire aucun mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir puissamment riche.
L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur. Je pourrais t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fond à faire sur ta parole: jure-moi, par le grand nom de Dieu, que tu feras de bonne foi ce que tu dis et je vais t'ouvrir le vase. Je ne crois pas que tu sois assez hardi pour violer un pareil serment. Le génie le fit et le pêcheur ôta aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée et le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans la mer. Cet action effraya le pêcheur. Génie, dit-il, qu'est-ce que cela signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire?
La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: Non, pêcheur, rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en serais alarmé; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends tes filets et me suis. En prononçant ces mots, il se mit à marcher devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville et montèrent au haut d'une haute montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui les conduisit à un étang situé entre quatre collines.
Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur: Jette tes filets et prends du poisson. Le pêcheur ne douta point qu'il n'en prît, car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre couleurs différentes, c'est-à-dire de blancs, de rouges, de bleus et de jaunes. Il jeta ses filets et en amena quatre, dont chacun était d'une de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait se lasser de les admirer, et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme assez considérable, il en avait beaucoup de joie. Emporte ces poissons, lui dit le génie et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les jours pêcher dans cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arriverait du mal, prends-y garde. C'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en trouveras bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit et se referma après l'avoir englouti.
Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses poissons.
XIIE NUIT
Le lendemain, Scheherazade, avec la permission du sultan, reprit de cette sorte:
Sire, je laisse à penser à Votre Majesté quelle fut la surprise du sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il les prit l'un après l'autre pour les considérer avec attention, et après les avoir admirés assez longtemps: Prenez ces poissons, dit-il à son premier vizir, et les portez à l'habile cuisinière que l'empereur des Grecs m'a envoyée; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils sont beaux. Le vizir les porta lui-même à la cuisinière et les lui remettant entre les mains: Voilà, lui dit-il, quatre poissons qu'on vient d'apporter au sultan; il vous ordonne de les lui apprêter. Après s'être acquitté de cette commission, il retourna vers le sultan son maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d'or de sa monnaie; ce qu'il exécuta très-fidèlement. Le pêcheur, qui n'avait jamais possédé une si grande somme à la fois, concevait à peine son bonheur et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite qu'il était réel par le bon usage qu'il en fit, en l'employant aux besoins de sa famille.