Les Liaisons dangereusesPart 41 of 48
French original · English translation
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LETTRE CXXXIX
La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.
Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop et trop tôt de mes peines passagères! Je suis cause que vous vous affligez à présent; ces chagrins qui vous viennent de moi, durent encore, et moi je suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout est réparé. A cet état de douleur et d’angoisses ont succédé le calme et les délices. Oh! joie de mon cœur, comment vous exprimer! Valmont est innocent, on n’est point coupable avec autant d’amour. Ces torts graves, offensants, que je lui reprochais avec tant d’amertume, il ne les avait pas, et si, sur un seul point j’ai eu besoin d’indulgence, n’avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer?
Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le justifient; peut-être même l’esprit les apprécierait mal: c’est au cœur seul qu’il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me soupçonner de faiblesse, j’appellerais votre jugement à l’appui du mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même, l’infidélité n’est pas l’inconstance.
Ce n’est pas que je ne sente que cette distinction, qu’en vain l’opinion autorise, n’en blesse pas moins la délicatesse: mais de quoi se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore? Ce même tort que j’oublie, ne croyez pas qu’il se le pardonne ou s’en console, et pourtant combien n’a-t-il pas réparé cette légère faute par l’excès de son amour et celui de mon bonheur!
Ou ma félicité est plus grande, ou j’en sens mieux le prix depuis que j’ai craint de l’avoir perdue: mais ce que je puis vous dire, c’est que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi cruels que ceux que je viens d’éprouver, je ne croirais pas en acheter trop cher le surcroît de bonheur que j’ai goûté depuis. O! ma tendre mère, grondez votre fille inconsidérée, de vous avoir affligée par trop de précipitation; grondez-la d’avoir jugé témérairement et calomnié celui qu’elle ne devait pas cesser d’adorer; mais, en la reconnaissant imprudente, voyez-la heureuse et augmentez sa joie en la partageant.
Paris, ce 15 novembre 17**, au soir.
LETTRE CXL
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de réponse de vous? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter une, et depuis trois jours que je devrais l’avoir reçue, je l’attends encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes grandes affaires.
Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu’au lieu de reproches et de méfiance, il n’ait produit que de nouvelles tendresses; que ce soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues à ma candeur soupçonnée, je ne vous en dirai mot, et sans l’événement imprévu de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-là regarde votre pupille et que vraisemblablement elle ne sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au moins de quelque temps, je me charge de ce soin.
Par des raisons que vous devinerez ou que vous ne devinerez pas, Mme de Tourvel ne m’occupait plus depuis quelques jours, et comme ces raisons-là ne pouvaient exister chez la petite Volanges, j’en étais devenu plus assidu auprès d’elle. Grâce à l’obligeant portier, je n’avais aucun obstacle à vaincre, et nous menions, votre pupille et moi, une vie commode et réglée. Mais l’habitude amène la négligence: les premiers jours nous n’avions jamais pris assez de précautions pour notre sûreté; nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une incroyable distraction a causé l’incident dont j’ai à vous instruire, et si, pour mon compte, j’en ai été quitte pour la peur, il en coûte plus cher à la petite fille.
Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et l’abandon qui suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre s’ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute sur mon épée, tant pour ma défense que pour celle de notre commune pupille; je m’avance et ne vois personne; mais, en effet, la porte était ouverte. Comme nous avions de la lumière, j’ai été à la recherche et n’ai trouvé âme qui vive. Alors je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires, et sans doute la porte, poussée seulement ou mal fermée, s’était rouverte d’elle-même.
En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne l’ai plus trouvée dans son lit; elle était tombée ou s’était sauvée dans sa ruelle: enfin elle y était étendue sans connaissance et sans autre mouvement que d’assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! Je parvins pourtant à la remettre dans son lit et même à la faire revenir; mais elle s’était blessée dans sa chute, et elle ne tarda pas à en ressentir les effets.
Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins équivoques encore m’ont eu bientôt éclairé sur son état: mais, pour le lui apprendre, il a fallu lui dire d’abord celui où elle était auparavant, car elle ne s’en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu’à elle, on n’avait conservé tant d’innocence en faisant si bien tout ce qu’il fallait pour s’en défaire. Oh! celle-là ne perd pas son temps à réfléchir!
Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais qu’il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j’irais sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de la maison, et qu’en les prévenant qu’on allait venir les chercher, je leur confierais le tout, sous le secret; qu’elle de son côté, sonnerait la femme de chambre; qu’elle lui ferait ou ne lui ferait pas la confidence, comme elle voudrait, mais qu’elle enverrait chercher du secours et défendrait surtout qu’on réveillât Mme de Volanges, attention délicate et naturelle d’une fille qui craint d’inquiéter sa mère.
J’ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement que j’ai pu, et de là je suis rentré chez moi, d’où je ne suis pas encore sorti; mais le chirurgien, que je connaissais d’ailleurs, est venu à midi me rendre compte de l’état de la malade. Je ne m’étais pas trompé; mais il espère que, s’il ne survient pas d’accident, on ne s’apercevra de rien dans la maison. La femme de chambre est du secret; le médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire s’arrangera comme mille autres, à moins que, par la suite, il ne nous soit utile qu’on en parle.
Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre silence m’en ferait douter; je n’y croirais même plus du tout, si le désir que j’en ai ne me faisait chercher tous les moyens d’en conserver l’espoir.
Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.
Paris, ce 21 novembre 17**.
LETTRE CXLI
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous importe mon silence? Croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais non, c’est seulement qu’il m’en coûte de vous les dire.
Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même ou cherchez-vous à me tromper? La différence entre vos discours et vos actions ne me laisse de choix qu’entre ces deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que penser?
Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec la présidente, mais qu’est-ce donc qu’elle prouve pour votre système ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez cette femme pour ne la pas tromper, pour n’en pas saisir toutes les occasions qui vous paraîtraient agréables ou faciles; je ne doutais même pas qu’il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec une autre, avec la première venue, jusqu’aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître, et je ne suis pas surprise que, pour un libertinage d’esprit qu’on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui ne sait que c’est là le simple courant du monde et votre usage à tous tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu’aux espèces! Celui qui s’en abstient aujourd’hui passe pour romanesque, et ce n’est pas là, je crois, le défaut que je vous reproche.
Mais ce que j’ai dit, ce que j’ai pensé, ce que je pense encore, c’est que vous n’en avez pas moins de l’amour pour votre présidente; non pas, à la vérité, de l’amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que vous pouvez avoir; de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme les agréments ou les qualités qu’elle n’a pas; qui la place dans une classe à part et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient encore attaché à elle, même alors que vous l’outragez; tel enfin que je conçois qu’un sultan peut le ressentir pour sa sultane favorite, ce qui ne l’empêche pas de lui préférer souvent une simple odalisque. Ma comparaison me paraît d’autant plus juste que, comme lui, jamais vous n’êtes ni l’amant, ni l’ami d’une femme, mais toujours son tyran ou son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humilié, bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet, et, trop heureux d’y être parvenu, dès que vous croyez le moment arrivé d’obtenir votre pardon, vous me quittez pour ce grand événement.
Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m’y parlez pas de cette femme uniquement, c’est que vous ne voulez m’y rien dire de vos grandes affaires; elles vous semblent si importantes que le silence que vous gardez à ce sujet vous semble une punition pour moi. Et c’est après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre que vous demandez tranquillement s’il y a encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Prenez-y garde, vicomte! si une fois je réponds, ma réponse sera irrévocable, et craindre de la faire en ce moment, c’est peut-être déjà en dire trop. Aussi je n’en veux absolument plus parler.
Tout ce que je peux faire, c’est de vous raconter une histoire. Peut-être n’aurez-vous pas le temps de la lire ou celui d’y faire assez attention pour la bien entendre? libre à vous. Ce ne sera, au pis aller, qu’une histoire de perdue.
Un homme de ma connaissance s’était empêtré, comme vous, d’une femme qui lui faisait peu d’honneur. Il avait bien par intervalle, le bon esprit de sentir que tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort, mais quoiqu’il en rougît, il n’avait pas le courage de rompre. Son embarras était d’autant plus grand qu’il s’était vanté à ses amis d’être entièrement libre et qu’il n’ignorait pas que le ridicule qu’on a augmente toujours en proportion qu’on s’en défend. Il passait ainsi sa vie, ne cessant de faire des sottises et ne cessant de dire après: Ce n’est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui fut tentée un moment de le livrer au public en cet état d’ivresse et de rendre ainsi son ridicule ineffaçable; mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen pour être, à tout événement, dans le cas de dire comme son ami: Ce n’est pas ma faute. Elle lui fit donc parvenir sans aucun autre avis la lettre qui suit, comme un remède dont l’usage pourrait être utile à son mal.
«On s’ennuie de tout, mon ange, c’est une loi de la nature; ce n’est pas ma faute.
«Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupée entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.
«Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
«Il suit de là que depuis quelque temps je t’ai trompé, mais aussi ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte! Ce n’est pas ma faute.
«Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.
«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais si la nature n’a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.
«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
«Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret; je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute.»
De vous dire, vicomte, l’effet de cette dernière tentative et ce qui s’en est suivi, ce n’est pas le moment, mais je vous promets de vous le dire dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi mon ultimatum sur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusque-là, adieu tout simplement...
A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c’est un article à réserver jusqu’au lendemain du mariage pour la Gazette de médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur la perte de votre postérité. Bonsoir, vicomte.
Du château de..., ce 24 novembre 17**.
LETTRE CXLII
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j’ai mal lu ou mal entendu, et votre lettre, et l’histoire que vous m’y faites, et le petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c’est que ce dernier m’a paru original et propre à faire de l’effet; aussi je l’ai copié tout simplement, et tout simplement encore je l’ai envoyé à la céleste présidente. Je n’ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été expédiée dès hier au soir. Je l’ai préféré ainsi, parce que d’abord je lui avais promis de lui écrire, et puis aussi parce que j’ai pensé qu’elle n’aurait pas trop de toute la nuit pour se recueillir et méditer sur ce grand événement, dussiez-vous une seconde fois me reprocher l’expression.
J’espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée, mais il est près de midi, et je n’ai encore rien reçu. J’attendrai jusqu’à cinq heures, et si alors je n’ai pas eu de nouvelles, j’irai en chercher moi-même, car, surtout en procédés, il n’y a que le premier pas qui coûte.
A présent, comme vous pouvez le croire, je suis fort empressé d’apprendre la fin de l’histoire de cet homme de votre connaissance si véhémentement soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait grâce?
Je ne désire pas moins de recevoir votre ultimatum, comme vous dites si politiquement! Je suis curieux, surtout, de savoir si, dans cette dernière démarche, vous trouverez encore de l’amour! Ah! sans doute il y en a, et beaucoup! Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien faire valoir, et j’attends tout de vos bontés.
Adieu, ma charmante amie; je ne fermerai cette lettre qu’à deux heures, dans l’espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée.
A deux heures après midi.
Toujours rien, l’heure me presse beaucoup; je n’ai pas le temps d’ajouter un mot, mais cette fois, refuserez-vous encore les plus tendres baisers d’amour?
Paris, ce 27 novembre 17**.
Pl. XI
Lettre CXLIII