Les Liaisons dangereusesPart 23 of 48
French original · English translation
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Vous savez combien je me décide vite: c’est pour avoir observé que ce sont presque toujours les soins antérieurs qui livrent le secret des femmes. Quoi qu’on puisse faire, le ton n’est jamais le même, avant ou après le succès. Cette différence n’échappe point à l’observateur attentif, et j’ai trouvé moins dangereux de me tromper dans le choix que de me laisser pénétrer. Je gagne encore par là d’ôter les vraisemblances sur lesquelles seules on peut nous juger.
Ces précautions et celle de ne jamais écrire, de ne délivrer jamais aucune preuve de ma défaite, pouvaient paraître excessives et ne m’ont jamais paru suffisantes. Descendue dans mon cœur, j’y ai étudié celui des autres. J’y ai vu qu’il n’est personne qui n’y conserve un secret qu’il lui importe qui ne soit point dévoilé: vérité que l’antiquité paraît avoir mieux connue que nous et dont l’histoire de Samson pourrait n’être qu’un ingénieux emblème. Nouvelle Dalila, j’ai toujours, comme elle, employé ma puissance à surprendre ce secret important. Hé! de combien de nos Samson modernes ne tiens-je pas la chevelure sous le ciseau? et ceux-là, j’ai cessé de les craindre: ce sont les seuls que je me sois permis d’humilier quelquefois. Plus souple avec les autres, l’art de les rendre infidèles pour éviter de leur paraître volage, une feinte amitié, une apparente confiance, quelques procédés généreux, l’idée flatteuse et que chacun conserve d’avoir été mon seul amant, m’ont obtenu leur discrétion. Enfin, quand ces moyens m’ont manqué, j’ai su, prévoyant mes ruptures, étouffer d’avance, sous le ridicule ou la calomnie, la confiance que ces hommes dangereux auraient pu obtenir.
Ce que je vous dis là, vous me le voyez pratiquer sans cesse, et vous doutez de ma prudence! Eh bien! rappelez-vous le temps où vous me rendîtes vos premiers soins: jamais hommage ne me flatta autant; je vous désirais avant de vous avoir vu. Séduite par votre réputation, il me semblait que vous manquiez à ma gloire; je brûlais de vous combattre corps à corps. C’est le seul de mes goûts qui ait jamais pris un moment d’empire sur moi. Cependant, si vous eussiez voulu me perdre, quels moyens eussiez-vous trouvés? de vains discours qui ne laissent aucune trace après eux, que votre réputation même eût aidé à rendre suspects, et une suite de faits sans vraisemblance, dont le récit sincère aurait l’air d’un roman mal tissu.
A la vérité, je vous ai depuis livré tous mes secrets, mais vous savez quels intérêts nous unissent, et si de nous deux, c’est moi qu’on doit taxer d’imprudence.
Puisque je suis en train de vous rendre compte, je veux le faire exactement. Je vous entends d’ici me dire que je suis au moins à la merci de ma femme de chambre; en effet, si elle n’a pas le secret de mes sentiments, elle a celui de mes actions. Quand vous m’en parlâtes jadis, je vous répondis seulement que j’étais sûre d’elle, et la preuve que cette réponse suffit alors à votre tranquillité, c’est que vous lui avez confié depuis, et pour votre compte, des secrets assez dangereux. Mais à présent que Prévan vous donne de l’ombrage et que la tête vous en tourne, je me doute bien que vous ne me croyez plus sur ma parole. Il faut donc vous édifier.
Premièrement, cette fille est ma sœur de lait, et ce lien qui ne nous en paraît pas un, n’est pas sans force pour les gens de cet état; de plus, j’ai son secret et mieux encore: victime d’une folie de l’amour, elle était perdue si je ne l’eusse sauvée. Ses parents, tout hérissés d’honneur, ne voulaient pas moins que la faire enfermer. Ils s’adressèrent à moi. Je vis d’un coup d’œil, combien leur courroux pouvait m’être utile. Je le secondai et sollicitai l’ordre, que j’obtins. Puis, passant tout à coup au parti de la clémence auquel j’amenai ses parents, et profitant de mon crédit auprès du vieux ministre, je les fis tous consentir à me laisser dépositaire de cet ordre et maîtresse d’en arrêter ou demander l’exécution, suivant que je jugerais du mérite de la conduite future de cette fille. Elle sait donc que j’ai son sort entre les mains, et quand, par impossible, ces moyens puissants ne l’arrêteraient point, n’est-il pas évident que sa conduite dévoilée et sa punition authentique ôteraient bientôt toute créance à ses discours?
A ces précautions, que j’appelle fondamentales, s’en joignent mille autres, ou locales, ou d’occasion, que la réflexion et l’habitude font trouver au besoin; dont le détail serait minutieux, mais dont la pratique est importante, et qu’il faut vous donner la peine de recueillir dans l’ensemble de ma conduite, si vous voulez parvenir à les connaître.
Mais de prétendre que je me sois donné tant de soins pour n’en pas retirer de fruits, qu’après m’être autant élevée au-dessus des autres femmes par mes travaux pénibles, je consente à ramper comme elles dans ma marche, entre l’imprudence et la timidité; que surtout je pusse redouter un homme au point de ne plus voir mon salut que dans la fuite? Non, vicomte, jamais! Il faut vaincre ou périr. Quant à Prévan, je veux l’avoir et je l’aurai; il veut le dire et il ne le dira pas: en deux mots, voilà notre roman. Adieu.
De..., ce 20 septembre 17**.
LETTRE LXXXII
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Mon Dieu, que votre lettre m’a fait de peine! J’avais bien besoin d’avoir tant d’impatience de la recevoir! J’espérais y trouver de la consolation, et voilà que je suis plus affligée qu’avant de l’avoir reçue. J’ai bien pleuré en la lisant: ce n’est pas cela que je vous reproche; j’ai déjà bien pleuré des fois à cause de vous sans que ça me fasse de la peine. Mais, cette fois-ci, ce n’est pas la même chose.
Qu’est-ce donc que vous voulez dire, que votre amour devient un tourment pour vous, que vous ne pouvez plus vivre ainsi, ni soutenir plus longtemps votre situation? Est-ce que vous allez cesser de m’aimer, parce que cela n’est pas si agréable qu’autrefois? Il me semble que je ne suis pas plus heureuse que vous, bien au contraire; et pourtant je ne vous aime que davantage. Si M. de Valmont ne vous a pas écrit, ce n’est pas ma faute; je n’ai pas pu l’en prier, parce que je n’ai pas été seule avec lui et que nous sommes convenus que nous ne nous parlerions jamais devant le monde; et ça, c’est encore pour nous, afin qu’il puisse faire plus tôt ce que vous désirez. Je ne dis pas que je ne le désire pas aussi, et vous devez en être bien sûr: mais comment voulez-vous que je fasse? Si vous croyez que c’est si facile, trouvez donc le moyen, je ne demande pas mieux.
Croyez-vous qu’il me soit bien agréable d’être grondée tous les jours par maman, elle qui auparavant ne me disait jamais rien, bien au contraire? A présent, c’est pis que si j’étais au couvent. Je m’en consolais pourtant en songeant que c’était pour vous; il y avait même des moments où je trouvais que j’en étais bien aise; mais quand je vois que vous êtes fâché aussi, et ça sans qu’il y ait du tout de ma faute, je deviens plus chagrine que pour tout ce qui vient de m’arriver jusqu’ici.
Rien que pour recevoir vos lettres c’est un embarras, que si M. de Valmont n’était pas aussi complaisant et aussi adroit qu’il l’est, je ne saurais comment faire, et pour vous écrire c’est plus difficile encore. De toute la matinée je n’ose pas, parce que maman est tout près de moi et qu’elle vient à tout moment dans ma chambre. Quelquefois je le peux l’après-midi, sous prétexte de chanter ou de jouer de la harpe; encore faut-il que j’interrompe à chaque instant pour qu’on entende que j’étudie. Heureusement ma femme de chambre s’endort quelquefois le soir, et je lui dis que je me coucherai bien toute seule, afin qu’elle s’en aille et me laisse de la lumière. Et puis il faut que je me mette sous mon rideau pour qu’on ne puisse pas voir de clarté, et puis que j’écoute au moindre bruit pour pouvoir tout cacher dans mon lit si on venait. Je voudrais que vous y fussiez pour voir! Vous verriez bien qu’il faut bien aimer pour faire ça. Enfin il est bien vrai que je fais tout ce que je peux et que je voudrais pouvoir en faire davantage.
Assurément je ne refuse pas de vous dire que je vous aime et que je vous aimerai toujours; jamais je ne l’ai dit de meilleur cœur, et vous êtes fâché! Vous m’aviez pourtant bien assuré, avant que je vous l’eusse dit, que cela suffisait pour vous rendre heureux. Vous ne pouvez pas le nier: c’est dans vos lettres. Quoique je ne les aie plus, je m’en souviens comme quand je les lisais tous les jours. Et parce que nous voilà absents, vous ne pensez plus de même! Mais cette absence ne durera pas toujours, peut-être? Mon Dieu, que je suis malheureuse, et c’est bien vous qui en êtes cause!...
A propos de vos lettres, j’espère que vous avez gardé celles que maman m’a prises et qu’elle vous a renvoyées; il faudra bien qu’il vienne un temps où je ne serai plus si gênée qu’à présent, et vous me les rendrez toutes. Comme je serai heureuse quand je pourrai les garder toujours sans que personne ait rien à y voir! A présent je les remets à M. de Valmont, parce qu’il y aurait trop à risquer autrement; malgré cela, je ne lui en rends jamais que cela ne me fasse bien de la peine.
Adieu, mon cher ami. Je vous aime de tout mon cœur. Je vous aimerai toute ma vie. J’espère qu’à présent vous n’êtes plus fâché, et si j’en étais sûre je ne le serais plus moi-même. Écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez, car je sens que jusque-là je serai toujours triste.
Du château de..., ce 21 septembre 17**.
LETTRE LXXXIII
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
De grâce, madame, renouons cet entretien si malheureusement rompu! Que je puisse achever de vous prouver combien je diffère de l’odieux portrait qu’on vous avait fait de moi; que je puisse, surtout, jouir encore de cette aimable confiance que vous commenciez à me témoigner! Que de charmes vous savez prêter à la vertu! Comme vous embellissez et faites chérir tous les sentiments honnêtes! Ah! c’est là votre séduction; c’est la plus forte; c’est la seule qui soit à la fois puissante et respectable.
Sans doute il suffit de vous voir pour désirer de vous plaire; de vous entendre dans le cercle pour que ce désir augmente. Mais celui qui a le bonheur de vous connaître davantage, qui peut quelquefois lire dans votre âme, cède bientôt à un plus noble enthousiasme et, pénétré de vénération comme d’amour, adore en vous l’image de toutes les vertus. Plus fait qu’un autre, peut-être, pour les aimer et les suivre, entraîné par quelques erreurs qui m’avaient éloigné d’elles, c’est vous qui m’en avez rapproché, qui m’en avez de nouveau fait sentir tout le charme; me ferez-vous un crime de ce nouvel amour? Blâmerez-vous votre ouvrage? Vous reprocheriez-vous même l’intérêt que vous pourriez y prendre? Quel mal peut-on craindre d’un sentiment si pur et quelles douceurs n’y aurait pas à le goûter?
Mon amour vous effraie? Vous le trouvez violent, effréné? Tempérez-le par un amour plus doux; ne refusez pas l’empire que je vous offre, auquel je jure de ne jamais me soustraire et qui, j’ose le croire, ne serait pas entièrement perdu pour la vertu. Quel sacrifice pourrait me paraître pénible, sûr que votre cœur m’en garderait le prix? Quel est donc l’homme assez malheureux pour ne pas savoir jouir des privations qu’il s’impose; pour ne pas préférer un mot, un regard accordés, à toutes les jouissances qu’il pourrait ravir ou surprendre! Et vous avez cru que j’étais cet homme-là et vous m’avez craint! Ah! pourquoi votre bonheur ne dépend-il pas de moi! Comme je me vengerais de vous en vous rendant heureuse! Mais ce doux empire, la stérile amitié ne le produit pas; il n’est dû qu’à l’amour.
Ce mot vous intimide? et pourquoi? Un attachement plus tendre, une union plus forte, une seule pensée, le même bonheur comme les mêmes peines, qu’y a-t-il donc là d’étranger à votre âme? Tel est pourtant l’amour, tel est au moins celui que vous inspirez et que je ressens. C’est lui surtout qui, calculant sans intérêt, sait apprécier les actions sur leur mérite et non sur leur valeur; trésor inépuisable des âmes sensibles, tout devient précieux, fait par lui ou pour lui.
Ces vérités, si faciles à saisir, si douces à pratiquer, qu’ont-elles donc d’effrayant? Quelles craintes peut aussi vous causer un homme sensible, à qui l’amour ne permet plus un autre bonheur que le vôtre? C’est aujourd’hui l’unique vœu que je forme: je sacrifierai tout pour le remplir, excepté le sentiment qui l’inspire, et ce sentiment lui-même consentez à le partager, et vous le réglerez à votre choix. Mais ne souffrons plus qu’il nous divise lorsqu’il devrait nous réunir. Si l’amitié que vous m’avez offerte n’est pas un vain mot, si, comme vous me le disiez hier, c’est le sentiment le plus doux que votre âme connaisse; que ce soit elle qui stipule entre nous, je ne la récuserai point; mais juge de l’amour, qu’elle consente à l’écouter; le refus de l’entendre deviendrait une injustice et l’amitié n’est point injuste.
Un second entretien n’aura pas plus d’inconvénients que le premier: le hasard peut encore en fournir l’occasion; vous pourriez vous-même en indiquer le moment. Je veux croire que j’ai tort; n’aimerez-vous pas mieux me ramener que me combattre et doutez-vous de ma docilité? Si ce tiers importun ne fût pas venu nous interrompre, peut-être serais-je déjà entièrement revenu à votre avis; qui sait jusqu’où peut aller votre pouvoir?
Vous le dirai-je? cette puissance invincible à laquelle je me livre sans oser la calculer, ce charme irrésistible qui vous rend souveraine de mes pensées comme de mes actions, il m’arrive quelquefois de les craindre. Hélas! cet entretien que je vous demande est-ce à moi à le redouter? Peut-être après, enchaîné par mes promesses, me verrai-je réduit à brûler d’un amour que je sens bien qui ne pourra s’éteindre sans oser implorer votre secours! Ah! madame, de grâce, n’abusez pas de votre empire! Mais quoi! si vous devez en être plus heureuse, si je dois vous en paraître plus digne de vous, quelles peines ne sont pas adoucies par ces idées consolantes! Oui, je le sens, vous parler encore c’est vous donner contre moi de plus fortes armes, c’est me soumettre plus entièrement à votre volonté. Il est plus aisé de se défendre contre vos lettres; ce sont bien vos mêmes discours, mais vous n’êtes pas là pour leur prêter des forces. Cependant le plaisir de vous entendre m’en fait braver le danger: au moins aurai-je ce bonheur d’avoir tout fait pour vous, même contre moi, et mes sacrifices deviendront un hommage. Trop heureux de vous prouver de mille manières, comme je le sens de mille façons, que, sans m’en excepter, vous êtes, vous serez toujours l’objet le plus cher à mon cœur.
Du château de..., ce 23 septembre 17**.
LETTRE LXXXIV
Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES.
Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De toute la journée je n’ai pas pu vous remettre la lettre que j’avais pour vous; j’ignore si j’y trouverai plus de facilité aujourd’hui. Je crains de vous compromettre en y mettant plus de zèle que d’adresse, et je ne me pardonnerais pas une imprudence qui vous deviendrait si fatale et causerait le désespoir de mon ami, en vous rendant éternellement malheureuse. Cependant je connais les impatiences de l’amour; je sens combien il doit être pénible, dans votre situation, d’éprouver quelque retard à la seule consolation que vous puissiez goûter dans ce moment. A force de m’occuper des moyens d’écarter les obstacles, j’en ai trouvé un dont l’exécution sera aisée si vous y mettez quelque soin.
Je crois avoir remarqué que la clef de la porte de votre chambre, qui donne sur le corridor, est toujours sur la cheminée de votre maman. Tout deviendrait facile avec cette clef, vous devez bien le sentir; mais à son défaut je vous en procurerai une semblable et qui la suppléera. Il me suffira, pour y parvenir, d’avoir l’autre une heure ou deux à ma disposition. Vous devez trouver aisément l’occasion de la prendre, et pour qu’on ne s’aperçoive pas qu’elle manque, j’en joins une ici à moi, qui est assez semblable, pour qu’on n’en voie pas la différence, à moins qu’on ne l’essaie; ce qu’on ne tentera pas. Il faudra seulement que vous ayez soin d’y mettre un ruban, bleu et passé, comme celui qui est à la vôtre.
Il faudrait tâcher d’avoir cette clef pour demain ou après-demain, à l’heure du déjeuner; parce qu’il vous sera plus facile de me la donner alors et qu’elle pourra être remise à sa place pour le soir, temps où votre maman pourrait y faire plus d’attention. Je pourrai vous la rendre au moment du dîner, si nous nous entendons bien.
Vous savez que quand on passe du salon à la salle à manger, c’est toujours Mme de Rosemonde qui marche la dernière. Je lui donnerai la main. Vous n’aurez qu’à quitter votre métier de tapisserie lentement, ou bien laisser tomber quelque chose de façon à rester en arrière: vous saurez bien alors prendre la clef que j’aurai soin de tenir derrière moi. Il ne faudra pas négliger, aussitôt après l’avoir prise, de rejoindre ma vieille tante et de lui faire quelques caresses. Si, par hasard, vous laissiez tomber cette clef, n’allez pas vous déconcerter; je feindrai que c’est moi et je vous réponds de tout.
Le peu de confiance que vous témoigne votre maman et ses procédés si durs envers vous, autorisent du reste cette petite supercherie. C’est, au surplus, le seul moyen de continuer à recevoir les lettres de Danceny et à lui faire passer les vôtres; tout autre est réellement trop dangereux et pourrait vous perdre tous deux sans ressource; aussi ma prudente amitié se reprocherait-elle de les employer davantage.
Une fois maîtres de la clef, il nous restera quelques précautions à prendre contre le bruit de la porte et de la serrure: mais elles sont bien faciles. Vous trouverez sous la même armoire où j’avais mis votre papier, de l’huile et une plume. Vous allez quelquefois chez vous à des heures où vous y êtes seule: il faut en profiter pour huiler la serrure et les gonds. La seule attention à avoir est de prendre garde aux taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre que la nuit soit venue, parce que si cela se fait avec l’intelligence dont vous êtes capable, il n’y paraîtra plus le lendemain matin.
Si pourtant on s’en aperçoit, n’hésitez pas à dire que c’est le frotteur du château. Il faudrait, dans ce cas, spécifier le temps, même les discours qu’il vous aura tenus: comme par exemple, qu’il prend ce soin contre la rouille, pour toutes les serrures dont on ne fait pas usage. Car vous sentez qu’il ne serait pas vraisemblable que vous eussiez été témoin de ce tracas sans en demander la cause. Ce sont ces petits détails qui donnent la vraisemblance et la vraisemblance rend les mensonges sans conséquence, en ôtant le désir de les vérifier.
Après que vous aurez lu cette lettre, je vous prie de la relire et même de vous en occuper: d’abord, c’est qu’il faut bien savoir ce qu’on veut bien faire; ensuite, pour vous assurer que je n’ai rien omis. Peu accoutumé à employer la finesse pour mon compte, je n’en ai pas grand usage; il n’a pas même fallu moins que ma vive amitié pour Danceny et l’intérêt que vous inspirez pour me déterminer à me servir de ces moyens, quelque innocents qu’ils soient. Je hais tout ce qui a l’air de la tromperie; c’est là mon caractère. Mais vos malheurs m’ont touché au point que je tenterai tout pour les adoucir.
Vous pensez bien que cette communication une fois établie entre nous, il me sera bien plus facile de vous procurer avec Danceny l’entretien qu’il désire. Cependant, ne lui parlez pas encore de tout ceci; vous ne feriez qu’augmenter son impatience, et le moment de la satisfaire n’est pas encore tout à fait venu. Vous lui devez, je crois, de la calmer plutôt que de l’aigrir. Je m’en rapporte là-dessus à votre délicatesse. Adieu, ma belle pupille, car vous êtes ma pupille. Aimez un peu votre tuteur et surtout ayez avec lui de la docilité; vous vous en trouverez bien. Je m’occupe de votre bonheur et soyez sûre que j’y trouverai le mien.
De..., ce 24 septembre 17**.
Pl. VI
Lettre LXXXV