Le Comte de Monte-Cristo — Tome IPart 30 of 41
French original · English translation
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Tous bondirent d'un seul élan, car tous aimaient Edmond, malgré sa supériorité; cependant, ce fut Jacopo qui arriva le premier.
Il trouva Edmond étendu sanglant et presque sans connaissance: il avait dû rouler d'une hauteur de douze ou quinze pieds. On lui introduisit dans la bouche quelques gouttes de rhum, et ce remède qui avait déjà eu tant d'efficacité sur lui, produisit le même effet que la première fois.
Edmond rouvrit les yeux, se plaignit de souffrir une vive douleur au genou, une grande pesanteur à la tête et des élancements insupportables dans les reins. On voulut le transporter jusqu'au rivage; mais lorsqu'on le toucha, quoique ce fût Jacopo qui dirigeât l'opération, il déclara en gémissant qu'il ne se sentait point la force de supporter le transport.
On comprend qu'il ne fut point question de déjeuner pour Dantès; mais il exigea que ses camarades, qui n'avaient pas les mêmes raisons que lui pour faire diète, retournassent à leur poste. Quant à lui, il prétendit qu'il n'avait besoin que d'un peu de repos, et qu'à leur retour ils le trouveraient soulagé.
Les marins ne se firent pas trop prier: les marins avaient faim, l'odeur du chevreau arrivait jusqu'à eux et l'on n'est point cérémonieux entre loups de mer.
Une heure après, ils revinrent. Tout ce qu'Edmond avait pu faire, c'était de se traîner pendant un espace d'une dizaine de pas pour s'appuyer à une roche moussue.
Mais, loin de se calmer, les douleurs de Dantès avaient semblé croître en violence. Le vieux patron, qui était forcé de partir dans la matinée pour aller déposer son chargement sur les frontières du Piémont et de la France, entre Nice et Fréjus, insista pour que Dantès essayât de se lever. Dantès fit des efforts surhumains pour se rendre à cette invitation mais à chaque effort, il retombait plaintif et pâlissant.
«Il a les reins cassés, dit tout bas le patron: n'importe! c'est un bon compagnon, et il ne faut pas l'abandonner; tâchons de le transporter jusqu'à la tartane.»
Mais Dantès déclara qu'il aimait mieux mourir où il était que de supporter les douleurs atroces que lui occasionnerait le mouvement, si faible qu'il fût.
«Eh bien, dit le patron, advienne que pourra, mais il ne sera pas dit que nous avons laissé sans secours un brave compagnon comme vous. Nous ne partirons que ce soir.»
Cette proposition étonna fort les matelots, quoique aucun d'eux ne la combattît, au contraire. Le patron était un homme si rigide, que c'était la première fois qu'on le voyait renoncer à une entreprise, ou même retarder son exécution.
Aussi Dantès ne voulut-il pas souffrir qu'on fit en sa faveur une si grave infraction aux règles de la discipline établie à bord.
«Non, dit-il au patron, j'ai été un maladroit, et il est juste que je porte la peine de ma maladresse. Laissez-moi une petite provision de biscuit, un fusil, de la poudre et des balles pour tuer des chevreaux, ou même pour me défendre, et une pioche pour me construire, si vous tardiez trop à me venir prendre, une espèce de maison.
—Mais tu mourras de faim, dit le patron.
—J'aime mieux cela, répondit Edmond, que de souffrir les douleurs inouïes qu'un seul mouvement me fait endurer.»
Le patron se retournait du côté du bâtiment, qui se balançait avec un commencement d'appareillage dans le petit port, prêt à reprendre la mer dès que sa toilette serait achevée.
«Que veux-tu donc que nous fassions, Maltais, dit-il, nous ne pouvons t'abandonner ainsi, et nous ne pouvons rester, cependant?
—Partez, partez! s'écria Dantès.
—Nous serons au moins huit jours absents, dit le patron, et encore faudra-t-il que nous nous détournions de notre route pour te venir prendre.
—Écoutez, dit Dantès: si d'ici deux ou trois jours, vous rencontrez quelque bâtiment pêcheur ou autre qui vienne dans ces parages, recommandez-moi à lui, je donnerai vingt-cinq piastres pour mon retour à Livourne. Si vous n'en trouvez pas, revenez.»
Le patron secoua la tête.
«Écoutez, patron Baldi, il y a un moyen de tout concilier, dit Jacopo; partez; moi, je resterai avec le blessé pour le soigner.
—Et tu renonceras à ta part de partage, dit Edmond, pour rester avec moi?
—Oui, dit Jacopo, et sans regret.
—Allons, tu es un brave garçon, Jacopo, dit Edmond, Dieu te récompensera de ta bonne volonté; mais je n'ai besoin de personne, merci: un jour ou deux de repos me remettront et j'espère trouver dans ces rochers certaines herbes excellentes contre les contusions.»
Et un sourire étrange passa sur les lèvres de Dantès; il serra la main de Jacopo avec effusion, mais il demeura inébranlable dans sa résolution de rester, et de rester seul.
Les contrebandiers laissèrent à Edmond ce qu'il demandait et s'éloignèrent non sans se retourner plusieurs fois, lui faisant à chaque fois qu'ils détournaient tous les signes d'un cordial adieu, auquel Edmond répondait de la main seulement, comme s'il ne pouvait remuer le reste du corps.
Puis, lorsqu'ils eurent disparu:
«C'est étrange, murmura Dantès en riant, que ce soit parmi de pareils hommes que l'on trouve des preuves d'amitié et des actes de dévouement.»
Alors il se traîna avec précaution jusqu'au sommet d'un rocher qui lui dérobait l'aspect de la mer, et de là il vit la tartane achever son appareillage, lever l'ancre, se balancer gracieusement comme une mouette qui va prendre son vol, et partir.
Au bout d'une heure, elle avait complètement disparu: du moins, de l'endroit où était demeuré le blessé, il était impossible de la voir.
Alors Dantès se releva, plus souple et plus léger qu'un des chevreaux qui bondissaient parmi les myrtes et les lentisques sur ces rochers sauvages, prit son fusil d'une main, sa pioche de l'autre, et courut à cette roche à laquelle aboutissaient les entailles qu'il avait remarquées sur les rochers.
«Et maintenant, s'écria-t-il en se rappelant cette histoire du pêcheur arabe que lui avait racontée Faria, maintenant, Sésame, ouvre-toi!»
XXIV
Éblouissement.
Le soleil était arrivé au tiers de sa course à peu près, et ses rayons de mai donnaient, chauds et vivants, sur ces rochers, qui eux-mêmes semblaient sensibles à sa chaleur; des milliers de cigales, invisibles dans les bruyères, faisaient entendre leur murmure monotone et continu; les feuilles des myrtes et des oliviers s'agitaient frissonnantes, et rendaient un bruit presque métallique; à chaque pas que faisait Edmond sur le granit échauffé, il faisait fuir des lézards qui semblaient des émeraudes; on voyait bondir, sur les talus inclinés, les chèvres sauvages qui parfois y attirent les chasseurs: en un mot, l'île était habitée, vivante, animée, et cependant Edmond s'y sentait seul sous la main de Dieu.
Il éprouvait je ne sais quelle émotion assez semblable à de la crainte: c'était cette défiance du grand jour, qui fait supposer, même dans le désert, que des yeux inquisiteurs sont ouverts sur nous.
Ce sentiment fut si fort, qu'au moment de se mettre à la besogne, Edmond s'arrêta, déposa sa pioche, reprit son fusil, gravit une dernière fois le roc le plus élevé de l'île, et de là jeta un vaste regard sur tout ce qui l'entourait.
Mais, nous devons le dire, ce qui attira son attention, ce ne fut ni cette Corse poétique dont il pouvait distinguer jusqu'aux maisons, ni cette Sardaigne presque inconnue qui lui fait suite, ni l'île d'Elbe aux souvenirs gigantesques, ni enfin cette ligne imperceptible qui s'étendait à l'horizon et qui à l'œil exercé du marin révélait Gênes la superbe et Livourne la commerçante; non: ce fut le brigantin qui était parti au point du jour, et la tartane qui venait de partir. Le premier était sur le point de disparaître au détroit de Bonifacio; l'autre, suivant la route opposée, côtoyait la Corse, qu'elle s'apprêtait à doubler.
Cette vue rassura Edmond.
Il ramena alors les yeux sur les objets qui l'entouraient plus immédiatement; il se vit sur le point le plus élevé de l'île, conique, grêle statue de cet immense piédestal; au-dessous de lui, pas un homme; autour de lui, pas une barque: rien que la mer azurée qui venait battre la base de l'île, et que ce choc éternel bordait d'une frange d'argent.
Alors il descendit d'une marche rapide, mais cependant pleine de prudence: il craignait fort, en un pareil moment, un accident semblable à celui qu'il avait si habilement et si heureusement simulé.
Dantès, comme nous l'avons dit, avait repris le contre-pied des entailles laissées sur les rochers et il avait vu que cette ligne conduisait à une espèce de petite crique cachée comme un bain de nymphe antique; cette crique était assez large à son ouverture et assez profonde à son centre pour qu'un petit bâtiment du genre des spéronares pût y entrer et y demeurer caché. Alors, en suivant le fil des inductions, ce fil qu'aux mains de l'abbé Faria il avait vu guider l'esprit d'une façon si ingénieuse dans le dédale des probabilités, il songea que le cardinal Spada, dans son intérêt à ne pas être vu, avait abordé à cette crique, y avait caché son petit bâtiment, avait suivi la ligne indiquée par des entailles, et avait, à l'extrémité de cette ligne, enfoui son trésor.
C'était cette supposition qui avait ramené Dantès près du rocher circulaire.
Seulement, cette chose inquiétait Edmond et bouleversait toutes les idées qu'il avait en dynamique: comment avait-on pu, sans employer des forces considérables, hisser ce rocher, qui pesait peut-être cinq ou six milliers, sur l'espèce de base où il reposait?
Tout à coup, une idée vint à Dantès.
«Au lieu de le faire monter, se dit-il, on l'aura fait descendre.»
Et lui-même s'élança au-dessus du rocher, afin de chercher la place de sa base première.
En effet, bientôt il vit qu'une pente légère avait été pratiquée; le rocher avait glissé sur sa base et était venu s'arrêter à l'endroit; un autre rocher, gros comme une pierre de taille ordinaire, lui avait servi de cale; des pierres et des cailloux avaient été soigneusement rajustés pour faire disparaître toute solution de continuité; cette espèce de petit ouvrage en maçonnerie avait été recouvert de terre végétale, l'herbe y avait poussé, la mousse s'y était étendue, quelques semences de myrtes et de lentisques s'y étaient arrêtées, et le vieux rocher semblait soudée au sol.
Dantès enleva avec précaution la terre, et reconnut ou crut reconnaître tout cet ingénieux artifice.
Alors il se mit à attaquer avec sa pioche cette muraille intermédiaire cimentée par le temps.
Après un travail de dix minutes, la muraille céda, et un trou à y fourrer le bras fut ouvert.
Dantès alla couper l'olivier le plus fort qu'il put trouver, le dégarnit de ses branches, l'introduisit dans le trou et en fit un levier.
Mais le roc était à la fois trop lourd et calé trop solidement par le rocher inférieur, pour qu'une force humaine, fût-ce celle d'Hercule lui-même, pût l'ébranler.
Dantès réfléchit alors que c'était cette cale elle-même qu'il fallait attaquer.
Mais par quel moyen?
Dantès jeta les yeux autour de lui, comme font les hommes embarrassés; et son regard tomba sur une corne de mouflon pleine de poudre que lui avait laissée son ami Jacopo.
Il sourit: l'invention infernale allait faire son œuvre.
À l'aide de sa pioche Dantès creusa, entre le rocher supérieur et celui sur lequel il était posé, un conduit de mine comme ont l'habitude de faire les pionniers, lorsqu'ils veulent épargner au bras de l'homme une trop grande fatigue, puis il le bourra de poudre; puis, effilant son mouchoir et le roulant dans le salpêtre, il en fit une mèche.
Le feu mis à cette mèche, Dantès s'éloigna.
L'explosion ne se fit pas attendre: le rocher supérieur fut en un instant soulevé par l'incalculable force, le rocher inférieur vola en éclats; par la petite ouverture qu'avait d'abord pratiquée Dantès, s'échappa tout un monde d'insectes frémissants, et une couleuvre énorme, gardien de ce chemin mystérieux, roula sur ses volutes bleuâtres et disparut.
Dantès s'approcha: le rocher supérieur, désormais sans appui, inclinait vers l'abîme; l'intrépide chercheur en fit le tour, choisit l'endroit le plus vacillant, appuya son levier dans une de ses arêtes et, pareil à Sisyphe, se raidit de toute sa puissance contre le rocher.
Le rocher, déjà ébranlé par la commotion chancela; Dantès redoubla d'efforts: on eût dit un de ces Titans qui déracinaient des montagnes pour faire la guerre au maître des dieux. Enfin le rocher céda, roula, bondit, se précipita et disparut, s'engloutissant dans la mer.
Il laissait découverte une place circulaire, et mettait au jour un anneau de fer scellé au milieu d'une dalle de forme carrée.
Dantès poussa un cri de joie et d'étonnement: jamais plus magnifique résultat n'avait couronné une première tentative.
Il voulut continuer; mais ses jambes tremblaient si fort, mais son cœur battait si violemment, mais un nuage si brûlant passait devant ses yeux, qu'il fut forcé de s'arrêter.
Ce moment d'hésitation eut la durée de l'éclair. Edmond passa son levier dans l'anneau, leva vigoureusement, et la dalle descellée s'ouvrit, découvrant la pente rapide d'une sorte d'escalier qui allait s'enfonçant dans l'ombre d'une grotte de plus en plus obscure.
Un autre se fût précipité, eût poussé des exclamations de joie; Dantès s'arrêta, pâlit, douta.
«Voyons, se dit-il, soyons homme! accoutumé à l'adversité, ne nous laissons pas abattre par une déception; ou sans cela ce serait donc pour rien que j'aurais souffert! Le cœur se brise, lorsque après avoir été dilaté outre mesure par l'espérance à la tiède haleine il rentre et se renferme dans la froide réalité! Faria a fait un rêve: le cardinal Spada n'a rien enfoui dans cette grotte, peut-être même n'y est-il jamais venu, ou, s'il y est venu, César Borgia l'intrépide aventurier, l'infatigable et sombre larron, y est venu après lui, a découvert sa trace, a suivi les mêmes brisées que moi, comme moi a soulevé cette pierre, et, descendu avant moi, ne m'a rien laissé à prendre après lui.»
Il resta un moment immobile, pensif, les yeux fixés sur cette ouverture sombre et continue.
«Or, maintenant que je ne compte plus sur rien, maintenant que je me suis dit qu'il serait insensé de conserver quelque espoir, la suite de cette aventure est pour moi une chose de curiosité, voilà tout.»
Et il demeura encore immobile et méditant.
«Oui, oui, ceci est une aventure à trouver sa place dans la vie mêlée d'ombre et de lumière de ce royal bandit, dans ce tissu d'événements étranges qui composent la trame diaprée de son existence; ce fabuleux événement a dû s'enchaîner invinciblement aux autres choses; oui, Borgia est venu quelque nuit ici, un flambeau d'une main, une épée de l'autre, tandis qu'à vingt pas de lui, au pied de cette roche peut-être, se tenaient, sombres et menaçants, deux sbires interrogeant la terre, l'air et la mer, pendant que leur maître entrait comme je vais le faire, secouant les ténèbres de son bras redoutable et flamboyant.
«Oui; mais des sbires auxquels il aura livré ainsi son secret, qu'en aura fait César? se demanda Dantès.
«Ce qu'on fit, se répondit-il en souriant, des ensevelisseurs d'Alaric, que l'on enterra avec l'enseveli.
«Cependant s'il y était venu, reprit Dantès, il eût retrouvé et pris le trésor; Borgia, l'homme qui comparait l'Italie à un artichaut et qui la mangeait feuille à feuille, Borgia savait trop bien l'emploi du temps pour avoir perdu le sien à replacer ce rocher sur sa base.
«Descendons.»
Alors il descendit, le sourire du doute sur les lèvres, en murmurant ce dernier mot de la sagesse humaine: Peut-être!...
Mais, au lieu des ténèbres qu'il s'était attendu trouver, au lieu d'une atmosphère opaque et viciée, Dantès ne vit qu'une douce lueur décomposée en jour bleuâtre; l'air et la lumière filtraient non seulement par l'ouverture qui venait d'être pratiquée, mais encore par des gerçures de rochers invisibles du sol extérieur, et à travers lesquels on voyait l'azur du ciel où se jouaient les branches tremblotantes des chênes verts et des ligaments épineux et rampants des ronces.
Après quelques secondes de séjour dans cette grotte, dont l'atmosphère plutôt tiède qu'humide, plutôt odorante que fade, était à la température de l'île ce que la lueur bleue était au soleil, le regard de Dantès, habitué, comme nous l'avons dit, aux ténèbres, put sonder les angles les plus reculés de la caverne: elle était de granit dont les facettes pailletées étincelaient comme des diamants.
«Hélas! se dit Edmond en souriant, voilà sans doute tous les trésors qu'aura laissés le cardinal; et ce bon abbé, en voyant en rêve ces murs tout resplendissants, se sera entretenu dans ses riches espérances.» Mais Dantès se rappela les termes du testament, qu'il savait par cœur: «Dans l'angle le plus éloigné de la seconde ouverture», disait ce testament.
Dantès avait pénétré seulement dans la première grotte, il fallait chercher maintenant l'entrée de la seconde.
Dantès s'orienta: cette seconde grotte devait naturellement s'enfoncer dans l'intérieur de l'île; il examina les souches des pierres, et il alla frapper à une des parois qui lui parut celle où devait être cette ouverture, masquée sans doute pour plus grande précaution.
La pioche résonna pendant un instant, tirant du rocher un son mat, dont la compacité faisait germer la sueur au front de Dantès; enfin il sembla au mineur persévérant qu'une portion de la muraille granitique répondait par un écho plus sourd et plus profond à l'appel qui lui était fait; il rapprocha son regard ardent de la muraille et reconnut, avec le tact du prisonnier, ce que nul autre n'eût reconnu peut-être: c'est qu'il devait y avoir là une ouverture.
Cependant, pour ne pas faire une besogne inutile, Dantès, qui, comme César Borgia, avait étudié le prix du temps, sonda les autres parois avec sa pioche, interrogea le sol avec la crosse de son fusil, ouvrit le sable aux endroits suspects, et n'ayant rien trouvé rien reconnu, revint à la portion de la muraille qui rendait ce son consolateur.
Il frappa de nouveau et avec plus de force.
Alors il vit une chose singulière, c'est que, sous les coups de l'instrument, une espèce d'enduit, pareil à celui qu'on applique sur les murailles pour peindre à fresque, se soulevait et tombait en écailles découvrant une pierre blanchâtre et molle, pareille à nos pierres de taille ordinaires. On avait fermé l'ouverture du rocher avec des pierres d'une autre nature, puis on avait étendu sur ces pierres cet enduit, puis sur cet enduit on avait imité la teinte et le cristallin du granit.
Dantès frappa alors par le bout aigu de la pioche, qui entra d'un pouce dans la porte-muraille.
C'était là qu'il fallait fouiller.
Par un mystère étrange de l'organisation humaine, plus les preuves que Faria ne s'était pas trompé devaient, en s'accumulant, rassurer Dantès, plus son cœur défaillant se laissait aller au doute et presque au découragement: cette nouvelle expérience, qui aurait dû lui donner une force nouvelle, lui ôta la force qui lui restait: la pioche descendit, s'échappant presque de ses mains; il la posa sur le sol, s'essuya le front et remonta vers le jour, se donnant à lui-même le prétexte de voir si personne ne l'épiait, mais, en réalité, parce qu'il avait besoin d'air, parce qu'il sentait qu'il allait s'évanouir.
L'île était déserte, et le soleil à son zénith semblait la couvrir de son œil de feu; au loin, de petites barques de pécheurs ouvraient leurs ailes sur la mer d'un bleu de saphir.