L'Île des PingouinsPart 10 of 28
French original · English translation
The translation continues with Premium.
- The meaning of every phrase
- Notes on idioms and grammar
- Every book in the catalog
Cette admirable contention d'esprit peut toutefois sembler excessive chez un annaliste qui s'applique à rapporter les faits accomplis de son temps. Mais, si distrait et détaché qu'on soit des choses environnantes, on en ressent l'influence. J'ai consulté le manuscrit original de Johannès Talpa à la Bibliothèque nationale où il est conservé, fonds ping. K. L., 123 90 quater. C'est un manuscrit sur parchemin de 628 feuillets. L'écriture en est extrêmement confuse; les lettres, loin de suivre une ligne droite, s'échappent dans toutes les directions, se heurtent et tombent les unes sur les autres dans un désordre ou, pour mieux dire, dans un tumulte affreux. Elles sont si mal formées qu'il est la plupart du temps impossible non seulement de les reconnaître, mais même de les distinguer des pâtés d'encre qui y sont abondamment mêlés. Ces pages inestimables se ressentent en cela des troubles au milieu desquels elles ont été tracées. La lecture en est difficile. Au contraire, le style du religieux de Beargarden ne porte la marque d'aucune émotion. Le ton des Gesta Pinguinorum ne s'écarte jamais de la simplicité. La narration y est rapide et d'une concision qui va parfois jusqu'à la sécheresse. Les réflexions sont rares et en général judicieuses.
CHAPITRE V
LES ARTS: LES PRIMITIFS DE LA PEINTURE PINGOUINE
Les critiques pingouins affirment à l'envi que l'art pingouin se distingua dès sa naissance par une originalité puissante et délicieuse et qu'on chercherait vainement ailleurs les qualités de grâce et de raison qui caractérisent ses premiers ouvrages. Mais les Marsouins prétendent que leurs artistes furent constamment les initiateurs et les maîtres des Pingouins. Il est difficile d'en juger, parce que les Pingouins, avant d'admirer leurs peintres primitifs, en détruisirent tous les ouvrages.
On ne saurait trop s'affliger de cette perte. Je la ressens pour ma part avec une vivacité cruelle, car je vénère les antiquités pingouines et j'ai le culte des primitifs.
Ils sont délicieux. Je ne dis pas qu'ils se ressemblent tous; ce ne serait point vrai; mais ils ont des caractères communs qu'on retrouve dans toutes les écoles; je veux dire des formules dont ils ne sortent point, et quelque chose d'achevé, car ce qu'ils savent ils le savent bien. On peut heureusement se faire une idée des primitifs pingouins par les primitifs italiens, flamands, allemands et par les primitifs français qui sont supérieurs à tous les autres; comme le dit M. Gruyer, ils ont plus de logique, la logique étant une qualité spécialement française. Tenterait-on de le nier, qu'il faudrait du moins accorder à la France le privilège d'avoir gardé des primitifs quand les autres nations n'en avaient plus. L'exposition des primitifs français au pavillon de Marsan, en 1904, contenait plusieurs petits panneaux contemporains des derniers Valois et de Henri IV.
J'ai fait bien des voyages pour voir les tableaux des frères Van Eyck, de Memling, de Rogier van der Wyden, du maître de la mort de Marie, d'Ambrogio Lorenzetti et des vieux ombriens. Ce ne fut pourtant ni Bruges, ni Cologne, ni Sienne, ni Pérouse qui acheva mon initiation; c'est dans la petite ville d'Arezzo que je devins un adepte conscient de la peinture ingénue. Il y a de cela dix ans ou même davantage. En ce temps d'indigence et de simplicité, les musées des municipes, à toute heure fermés, s'ouvraient à toute heure aux forestieri. Une vieille, un soir, à la chandelle, me montra, pour une une demi-lire, le sordide musée d'Arezzo et j'y découvris une peinture de Margaritone, un saint François, dont la tristesse pieuse me tira des larmes. Je fus profondément touché; Margaritone d'Arezzo devint, depuis ce jour, mon primitif le plus cher.
Je me figure les primitifs pingouins d'après les ouvrages de ce maître. On ne jugera donc pas superflu que je le considère à cette place avec quelque attention, sinon dans le détail de ses oeuvres, du moins sous son aspect le plus général et, si j'ose dire, le plus représentatif.
Nous possédons cinq ou six tableaux signés de sa main. Son oeuvre capitale, conservée à la National Gallery de Londres, représente la Vierge assise sur un trône et tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Ce dont on est frappé d'abord lorsqu'on regarde cette figure, ce sont ses proportions. Le corps, depuis le cou jusqu'aux pieds, n'a que deux fois la hauteur de la tête; aussi paraît-il extrêmement court et trapu. Cet ouvrage n'est pas moins remarquable par la peinture que par le dessin. Le grand Margaritone n'avait en sa possession qu'un petit nombre de couleurs, et il les employait dans toute leur pureté, sans jamais rompre les tons. Il en résulte que son coloris offre plus de vivacité que d'harmonie. Les joues de la Vierge et celles de l'enfant sont d'un beau vermillon que le vieux maître, par une préférence naïve pour les définitions nettes, a disposé sur chaque visage en deux circonférences si exactes, qu'elles semblent tracées au compas.
Un savant critique du XVIIIe siècle, l'abbé Lauzi, a traité les ouvrages de Margaritone avec un profond dédain. «Ce ne sont, a-t-il dit, que de grossiers barbouillages. En ces temps infortunés, on ne savait ni dessiner ni peindre.» Tel était l'avis commun de ces connaisseurs poudrés. Mais le grand Margaritone et ses contemporains devaient être bientôt vengés d'un si cruel mépris. Il naquit au XIXe siècle, dans les villages bibliques et les cottages réformés de la pieuse Angleterre, une multitude de petits Samuel et de petits Saint-Jean, frisés comme des agneaux, qui devinrent, vers 1840 et 1850, des savants à lunettes et instituèrent le culte des primitifs.
L'éminent théoricien du préraphaélisme, sir James Tuckett, ne craint pas de placer la madone de la National Gallery au rang des chefs- d'oeuvre de l'art chrétien. «En donnant à la tête de la Vierge, dit sir James Tuckett, un tiers de la hauteur totale de la figure, le vieux maître a attiré et contenu l'attention du spectateur sur les parties les plus sublimes de la personne humaine et notamment sur les yeux qu'on qualifie volontiers d'organes spirituels. Dans cette peinture, le coloris conspire avec le dessin pour produire une impression idéale et mystique. Le vermillon des joues n'y rappelle pas l'aspect naturel de la peau; il semble plutôt que le vieux maître ait appliqué sur les visages de la Vierge et de l'Enfant les roses du Paradis.»
On voit, dans une telle critique, briller, pour ainsi dire, un reflet de l'oeuvre qu'elle exalte; cependant le séraphique esthète d'Edimbourg, Mac Silly, a exprimé d'une façon plus sensible encore et plus pénétrante l'impression produite sur son esprit par la vue de cette peinture primitive. «La madone de Margaritone, dit le vénéré Mac Silly, atteint le but transcendant de l'art; elle inspire à ses spectateurs des sentiments d'innocence et de pureté; elle les rend semblables aux petits enfants. Et cela est si vrai que, à l'âge de soixante six ans, après avoir eu la joie de la contempler pendant trois heures d'affilée, je me sentis subitement transformé en un tendre nourrisson. Tandis qu'un cab m'emportait à travers Trafalgar square, j'agitais mon étui de lunettes comme un hochet, en riant et gazouillant. Et, lorsque la bonne de ma pension de famille m'eut servi mon repas, je me versai des cuillerées de potage dans l'oreille avec l'ingénuité du premier âge.
»C'est à de tels effets, ajoute Mac Silly, qu'on reconnaît l'excellence d'une oeuvre d'art.»
Margaritone, à ce que rapporte Vasari, mourut à l'âge de soixante-dix- sept ans, regrettant d'avoir assez vécu pour voir surgit un nouvel art et la renommée couronner de nouveaux artistes.» Ces lignes, que je traduis littéralement, ont inspiré à sir James Tuckett les pages les plus suaves, peut-être, de son oeuvre. Elles font partie du Bréviaire des esthètes; tous les préraphaélites les savent par coeur. Je veux les placer ici comme le plus précieux ornement de ce livre. On s'accorde à reconnaître qu'il ne fut rien écrit de plus sublime depuis les prophètes d'Israël.
LA VISION DE MARGARITONE
Margaritone, chargé d'ans et de travaux, visitait un jour l'atelier d'un jeune peintre nouvellement établi dans la ville. Il y remarqua une madone encore toute fraîche, qui, bien que sévère et rigide, grâce à une certaine exactitude dans les proportions et à un assez diabolique mélange d'ombres et de lumières, ne laissait pas que de prendre du relief et quelque air de vie. À cette vue, le naïf et sublime ouvrier d'Arezzo découvrit avec horreur l'avenir de la peinture.
Il murmura, le front dans les mains:
—Que de hontes cette figure me fait pressentir! J'y discerne la fin de l'art chrétien, qui peint les âmes et inspire un ardent désir du ciel. Les peintres futurs ne se borneront pas, comme celui-ci, à rappeler sur un pan de mur ou un panneau de bois la matière maudite dont nos corps sont formés: ils la célébreront et la glorifieront. Ils revêtiront leurs figures des dangereuses apparences de la chair; et ces figures sembleront des personnes naturelles. On leur verra des corps; leurs formes paraîtront à travers leurs vêtements. Sainte Madeleine aura des seins, sainte Marthe un ventre, sainte Barbe des cuisses, sainte Agnès des fesses (buttocks); saint Sébastien dévoilera sa grâce adolescente et saint Georges étalera sous le harnais les richesses musculaires d'une virilité robuste; les apôtres, les confesseurs, les docteurs et Dieu le Père lui-même paraîtront en manière de bons paillards comme vous et moi; les anges affecteront une beauté équivoque, ambiguë, mystérieuse qui troublera les coeurs. Quel désir du ciel vous donneront ces représentations? Aucun; mais vous y apprendrez à goûter les formes de la vie terrestre. Où s'arrêteront les peintres dans leurs recherches indiscrètes? Ils ne s'arrêteront point. Ils en arriveront à montrer des hommes et des femmes nus comme les idoles des Romains. Il y aura un art profane et un art sacré, et l'art sacré ne sera pas moins profane que l'autre.
»—Arrière! démons! s'écria le vieux maître.
»Car en une vision prophétique, il découvrait les justes et les saints devenus pareils à des athlètes mélancoliques; il découvrait les Apollo jouant du violon, sur la cime fleurie, au milieu des Muses aux tuniques légères; il découvrait les Vénus couchées sous les sombres myrtes et les Danaé exposant à la pluie d'or leurs flancs délicieux; il découvrait les Jésus dans les colonnades, parmi les patriciens, les dames blondes, les musiciens, les pages, les nègres, les chiens et les perroquets; il découvrait, en un enchevêtrement inextricable de membres humains, d'ailes déployées et de draperies envolées, les Nativités tumultueuses, les Saintes Familles opulentes, les Crucifixions emphatiques; il découvrait les sainte Catherine, les sainte Barbe, les sainte Agnès, humiliant les patriciennes par la somptuosité de leur velours, de leurs brocarts, de leurs perles et par la splendeur de leur poitrine; il découvrait les Aurores répandant leurs roses et la multitude des Diane et des Nymphes surprises nues au bord des sources ombreuses. Et le grand Margaritone mourut suffoqué par ce pressentiment horrible de la Renaissance et de l'école de Bologne.»
CHAPITRE VI
MARBODE
Nous possédons un précieux monument de la littérature pingouine au XVe siècle. C'est la relation d'un voyage aux enfers, entrepris par le moine Marbode, de l'ordre de saint Benoît, qui professait pour le poète Virgile une admiration fervente. Cette relation, écrite en assez bon latin, a été publiée par M. du Clos des Lunes. On la trouvera ici traduite pour la première fois en français. Je crois rendre service à mes compatriotes en leur faisant connaître ces pages qui, sans doute, ne sont pas uniques en leur genre dans la littérature latine du moyen âge. Parmi les fictions qui peuvent en être rapprochées nous citerons le Voyage de saint Brendan, la Vision d'Albéric, le Purgatoire de saint Patrice, descriptions imaginaires du séjour supposé des morts, comme la Divine Comédie de Dante Alighieri.
Des oeuvres composées sur ce thème la relation de Marbode est une des plus tardives, mais elle n'en est pas la moins singulière.
LA DESCENTE DE MARBODE AUX ENFERS
En la quatorze cent cinquante-troisième année depuis l'incarnation du fils de Dieu, peu de jours avant que les ennemis de la Croix n'entrassent dans la ville d'Hélène et du grand Constantin, il me fut donné à moi, frère Marbode, religieux indigne, de voir et d'ouïr ce que personne n'avait encore ouï ni vu. J'ai composé de ces choses une relation fidèle, afin que le souvenir n'en périsse point avec moi, car le temps de l'homme est court.
Le premier jour de mai de ladite année, à l'heure de vêpres, en l'abbaye de Corrigan, assis sur une pierre du cloître, près de la fontaine couronnée d'églantines, je lisais, à mon habitude, quelque chant du poète que j'aime entre tous, Virgile, qui a dit les travaux de la terre, les bergers et les chefs. Le soir suspendait les plis de sa pourpre aux arcs du cloître et je murmurais d'une voix émue les vers qui montrent comment Didon la Phénicienne traîne sous les myrtes des enfers sa blessure encore fraîche. À ce moment, frère Hilaire passa près de moi, suivi de frère Jacinthe, le portier.
Nourri dans des âges barbares, avant la résurrection des Muses, frère Hilaire n'est point initié à la sagesse antique; toutefois la poésie du Mantouan a, comme un flambeau subtil, jeté quelques lueurs dans son intelligence.
—Frère Marbode, me demanda-t-il, ces vers que vous soupirez ainsi, la poitrine gonflée et les yeux étincelants, appartiennent-ils à cette grande Énéide dont, matin ni soir, vous ne détournez guère les yeux?
Je lui répondis que je lisais de Virgile comment le fils d'Anchise aperçut Didon pareille à la lune derrière le feuillage.
[Note: Le texte porte
… qualem primo qui surgere mense Aut videt aut vidisse putat per nubila lunam.
Frère Marbode, par une étrange inadvertance, substitue à l'image créée par le poète une image toute différente.]
—Frère Marbode, répliqua-t-il, je suis certain que Virgile exprime en toute occasion de sages maximes et des pensées profondes. Mais les chants qu'il modula sur la flûte syracusaine présentent un sens si beau et une si haute doctrine, qu'on en demeure ébloui.
—Prenez garde, mon père, s'écria frère Jacinthe d'une voix émue. Virgile était un magicien qui accomplissait des prodiges avec l'aide des démons. C'est ainsi qu'il perça une montagne près de Naples et qu'il fabriqua un cheval de bronze ayant le pouvoir de guérir tous les chevaux malades. Il était nécromancien, et l'on montre encore, en une certaine ville d'Italie, le miroir dans lequel il faisait apparaître les morts. Et pourtant une femme trompa ce grand sorcier. Une courtisane napolitaine l'invita de sa fenêtre à se hisser jusqu'à elle dans le panier qui servait à monter les provisions; et elle le laissa toute la nuit suspendu entre deux étages.
Sans paraître avoir entendu ces propos:
—Virgile est un prophète, répliqua frère Hilaire; c'est un prophète et qui laisse loin derrière lui les Sibylles avec leurs carmes sacrés, et la fille du roi Priam, et le grand divinateur des choses futures, Platon d'Athènes. Tous trouverez dans le quatrième de ses chants syracusains la naissance de Notre-Seigneur annoncée en un langage qui semble plutôt du ciel que de la terre.
[Note: Trois siècles avant l'époque où vivait notre Marbode on chantait dans les églises, le jour de Noël:
Maro, vates gentilium, Da Christo testimonium.]
»Au temps de mes études, lorsque je lus pour la première fois: JAM REDIT ET VIRGO, je me sentis plongé dans un ravissement infini; mais tout aussitôt j'éprouvai une vive douleur à la pensée que, privé pour toujours de la présence de Dieu, l'auteur de ce chant prophétique, le plus beau qui soit sorti d'une lèvre humaine, languissait, parmi les Gentils, dans les ténèbres éternelles. Cette pensée cruelle ne me quitta plus. Elle me poursuivait jusqu'en mes études, mes prières, mes méditations et mes travaux ascétiques. Songeant que Virgile était privé de la vue de Dieu et que peut-être même il subissait en enfer le sort des réprouvés, je ne pouvais goûter ni joie ni repos et il m'arriva de m'écrier plusieurs fois par jour, les bras tendus vers le ciel:
»—Révélez moi, Seigneur, la part que vous fîtes à celui qui chanta sur la terre comme les anges chantent dans les cieux!
»Mes angoisses, après quelques années, cessèrent lorsque je lus dans un livre ancien que le grand apôtre qui appela les Gentils dans l'Eglise du Christ, saint Paul, s'étant rendu à Naples, sanctifia de ses larmes le tombeau du prince des poètes.
[Note:
_Ad Maronis mausoleum Ductus, fudit super eum Piae rorem lacrymae.
Quem te, inquit, reddidissem, Si te vivum invenissem Poetarum maxime!_]
Ce me fut une raison de croire que Virgile, comme l'empereur Trajan, fut admis au Paradis pour avoir eu, dans l'erreur le pressentiment de la vérité. On n'est point obligé de le croire, mais il m'est doux de me le persuader.»
Ayant ainsi parlé, le vieillard Hilaire me souhaita la paix d'une sainte nuit et s'éloigna avec le frère Jacinthe.