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Jacques le fatalistePart 23 of 29

Denis Diderot

French original · English translation

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MARGUERITE.

C'est que je rêve à ce que mon mari m'a dit de toi.

JACQUES.

Ne croyez rien de ce que votre mari vous a dit; c'est un gausseur.

MARGUERITE.

Il m'a assuré que tu n'as jamais été amoureux.

JACQUES.

Oh! pour cela il a dit vrai.

MARGUERITE.

Quoi! jamais de ta vie?

JACQUES.

De ma vie.

MARGUERITE.

Comment! à ton âge, tu ne saurais pas ce que c'est qu'une femme?

JACQUES.

Pardonnez-moi, dame Marguerite.

MARGUERITE.

Et qu'est-ce que c'est qu'une femme?

JACQUES.

Une femme?

MARGUERITE.

Oui, une femme.

JACQUES.

Attendez... C'est un homme qui a un cotillon, une cornette et de gros tétons.

LE MAÎTRE.

Ah! scélérat!

JACQUES.

L'autre ne s'y était pas trompée; et je voulais que celle-ci s'y trompât. À ma réponse, dame Marguerite fit des éclats de rire qui ne finissaient point; et moi, tout ébahi, je lui demandai ce qu'elle avait tant à rire. Dame Marguerite me dit qu'elle riait de ma simplicité. «Comment! grand comme tu es, vrai, tu n'en saurais pas davantage?

—Non, dame Marguerite.»

Là-dessus dame Marguerite se tut, et moi aussi. Mais, dame Marguerite, lui dis-je encore, nous nous sommes assis pour jaser et voilà que vous ne dites mot et que nous ne jasons pas. Dame Marguerite, qu'avez-vous? vous rêvez.

MARGUERITE.

Oui, je rêve... je rêve... je rêve...

En prononçant ces je rêve, sa poitrine s'élevait, sa voix s'affaiblissait, ses membres tremblaient, ses yeux s'étaient fermés, sa bouche était entr'ouverte; elle poussa un profond soupir; elle défaillit, et je fis semblant de croire qu'elle était morte, et me mis à crier du ton de l'effroi: Dame Marguerite! dame Marguerite! parlez-moi donc; dame Marguerite, est-ce que vous vous trouvez mal?

MARGUERITE.

Non, mon enfant; laisse-moi un moment en repos... Je ne sais ce qui m'a pris... Cela m'est venu subitement.

LE MAÎTRE.

Elle mentait.

JACQUES.

Oui, elle mentait.

MARGUERITE.

C'est que je rêvais.

JACQUES.

Rêvez-vous comme cela la nuit à côté de votre mari?

MARGUERITE.

Quelquefois.

JACQUES.

Cela doit l'effrayer.

MARGUERITE.

Il y est fait...

Marguerite revint peu à peu de sa défaillance, et dit: Je rêvais qu'à la noce, il y a huit jours, notre homme et celui de la Suzanne se sont moqués de toi; cela m'a fait pitié, et je me suis trouvée toute je ne sais comment.

JACQUES.

Vous êtes trop bonne.

MARGUERITE.

Je n'aime pas qu'on se moque. Je rêvais qu'à la première occasion ils recommenceraient de plus belle, et que cela me fâcherait encore.

JACQUES.

Mais il ne tiendrait qu'à vous que cela n'arrivât plus.

MARGUERITE.

Et comment?

JACQUES.

En m'apprenant...

MARGUERITE.

Et quoi?

JACQUES.

Ce que j'ignore, et ce qui faisait tant rire votre homme et celui de la Suzanne, qui ne riraient plus.

MARGUERITE.

Oh! non, non. Je sais bien que tu es un bon garçon, et que tu ne le dirais à personne; mais je n'oserais.

JACQUES.

Et pourquoi?

MARGUERITE.

C'est que je n'oserais.

JACQUES.

Ah! dame Marguerite, apprenez-moi, je vous prie, je vous en aurai la plus grande obligation, apprenez-moi... En la suppliant ainsi, je lui serrais les mains et elle me les serrait aussi; je lui baisais les yeux, et elle me baisait la bouche. Cependant il faisait tout à fait nuit. Je lui dis donc: Je vois bien, dame Marguerite, que vous ne me voulez pas assez de bien pour m'apprendre; j'en suis tout à fait chagrin. Allons, levons-nous; retournons-nous-en... Dame Marguerite se tut; elle reprit une de mes mains, je ne sais où elle la conduisit, mais le fait est que je m'écriai: «Il n'y a rien! il n'y a rien!»

LE MAÎTRE.

Scélérat! double scélérat!

JACQUES.

Le fait est qu'elle était fort déshabillée, et que je l'étais beaucoup aussi. Le fait est que j'avais toujours la main où il n'y avait rien chez elle, et qu'elle avait placé sa main où cela n'était pas tout à fait de même chez moi. Le fait est que je me trouvai sous elle et par conséquent elle sur moi. Le fait est que, ne la soulageant d'aucune fatigue, il fallait bien qu'elle la prît tout entière. Le fait est qu'elle se livrait à mon instruction de si bon cœur, qu'il vint un instant où je crus qu'elle en mourrait. Le fait est qu'aussi troublé qu'elle, et ne sachant ce que je disais, je m'écriai: «Ah! dame Suzanne, que vous me faites aise!»

LE MAÎTRE.

Tu veux dire dame Marguerite.

JACQUES.

Non, non. Le fait est que je pris un nom pour un autre; et qu'au lieu de dire dame Marguerite, je dis dame Suzon. Le fait est que j'avouai à dame Marguerite que ce qu'elle croyait m'apprendre ce jour-là, dame Suzon me l'avait appris, un peu diversement, à la vérité, il y avait trois ou quatre jours. Le fait est qu'elle me dit: «Quoi! c'est Suzon et non pas moi?...» Le fait est que je lui répondis: «Ce n'est ni l'une ni l'autre.» Le fait est que, tout en se moquant d'elle-même, de Suzon, des deux maris, et qu'en me disant de petites injures, je me trouvai sur elle, et par conséquent elle sous moi, et qu'en m'avouant que cela lui avait fait bien du plaisir, mais pas autant que de l'autre manière, elle se retrouva sur moi, et par conséquent moi sous elle. Le fait est qu'après quelque temps de repos et de silence, je ne me trouvai ni elle dessous, ni moi dessus, ni elle dessus, ni moi dessous; car nous étions l'un et l'autre sur le côté; qu'elle avait la tête penchée en devant et les deux fesses collées contre mes deux cuisses. Le fait est que, si j'avais été moins savant, la bonne dame Marguerite m'aurait appris tout ce qu'on peut apprendre. Le fait est que nous eûmes bien de la peine à regagner le village. Le fait est que mon mal de gorge est fort augmenté, et qu'il n'y a pas d'apparence que je puisse parler de quinze jours.

LE MAÎTRE.

Et tu n'as pas revu ces femmes?

JACQUES.

Pardonnez-moi, plus d'une fois.

LE MAÎTRE.

Toutes deux?

JACQUES.

Toutes deux.

LE MAÎTRE.

Elles ne se sont pas brouillées?

JACQUES.

Utiles l'une à l'autre, elles s'en sont aimées davantage.

LE MAÎTRE.

Les nôtres en auraient bien fait autant, mais chacune avec son chacun... Tu ris.

JACQUES.

Toutes les fois que je me rappelle le petit homme criant, jurant, écumant, se débattant de la tête, des pieds, des mains, de tout le corps, et prêt à se jeter du haut du fenil en bas, au hasard de se tuer, je ne saurais m'empêcher d'en rire.

LE MAÎTRE.

Et ce petit homme, qui est-il? Le mari de la dame Suzon?

JACQUES.

Non.

LE MAÎTRE.

Le mari de la dame Marguerite?

JACQUES.

Non... Toujours le même: il en a, pour tant qu'il vivra.

LE MAÎTRE.

Qui est-il donc?

Jacques ne répondit point à cette question, et le maître ajouta:

Dis-moi seulement qui était le petit homme.

JACQUES.

Un jour un enfant, assis au pied du comptoir d'une lingère, criait de toute sa force. La marchande importunée de ses cris, lui dit: «Mon ami, pourquoi criez-vous?

—C'est qu'ils veulent me faire dire A.

—Et pourquoi ne voulez-vous pas dire A?

—C'est que je n'aurai pas si tôt dit A, qu'ils voudront me faire dire B...»

C'est que je ne vous aurai pas si tôt dit le nom du petit homme, qu'il faudra que je vous dise le reste.

LE MAÎTRE.

Peut-être.

JACQUES.

Cela est sûr.

LE MAÎTRE.

Allons, mon ami Jacques, nomme-moi le petit homme. Tu t'en meurs d'envie, n'est-ce pas? Satisfais-toi.

JACQUES.

C'était une espèce de nain, bossu, crochu, bègue, borgne, jaloux, paillard, amoureux et peut-être aimé de Suzon. C'était le vicaire du village.

Jacques ressemblait à l'enfant de la lingère comme deux gouttes d'eau, avec cette différence que, depuis son mal de gorge, on avait de la peine à lui faire dire A, mais une fois en train, il allait de lui-même jusqu'à la fin de l'alphabet.

J'étais dans la grange de Suzon, seul avec elle.

LE MAÎTRE.

Et tu n'y étais pas pour rien?

JACQUES.

Non. Lorsque le vicaire arrive, il prend de l'humeur, il gronde, il demande impérieusement à Suzon ce qu'elle faisait en tête-à-tête avec le plus débauché des garçons du village, dans l'endroit le plus reculé de la chaumière.

LE MAÎTRE.

Tu avais déjà de la réputation, à ce que je vois.

JACQUES.

Et assez bien méritée. Il était vraiment fâché; à ce propos il en ajouta d'autres encore moins obligeants. Je me fâche de mon côté. D'injure en injure nous en venons aux mains. Je saisis une fourche, je la lui passe entre les jambes, fourchon d'ici, fourchon de là, et le lance sur le fenil, ni plus ni moins, comme une botte de paille.

LE MAÎTRE.

Et ce fenil était haut?

JACQUES.

De dix pieds au moins, et le petit homme n'en serait pas descendu sans se rompre le cou.

LE MAÎTRE.

Après?

JACQUES.

Après, j'écarte le fichu de Suzon, je lui prends la gorge, je la caresse; elle se défend comme cela. Il y avait là un bât d'âne dont la commodité nous était connue; je la pousse sur ce bât.

LE MAÎTRE.

Tu relèves ses jupons?

JACQUES.

Je relève ses jupons.

LE MAÎTRE.

Et le vicaire voyait cela?

JACQUES.

Comme je vous vois.

LE MAÎTRE.

Et il se taisait?

JACQUES.

Non pas, s'il vous plaît. Ne se contenant plus de rage, il se mit à crier: «Au meu... meu... meurtre! au feu... feu... feu!... au vo... au vo... au voleur!...» Et voilà le mari que nous croyions loin qui accourt.

LE MAÎTRE.

J'en suis fâché: je n'aime pas les prêtres.

JACQUES.

Et vous auriez été enchanté que sous les yeux de celui-ci...

LE MAÎTRE.

J'en conviens.

JACQUES.

Suzon avait eu le temps de se relever; je me rajuste, me sauve, et c'est Suzon qui m'a raconté ce qui suit. Le mari qui voit le vicaire perché sur le fenil, se met à rire. Le vicaire lui disait: «Ris... ris... ris bien... so... so... sot que tu es...» Le mari de lui obéir, de rire de plus belle, et de lui demander qui est-ce qui l'a niché là.—Le vicaire: «Met... met... mets-moi à te... te... terre.»—Le mari de rire encore, et de lui demander comment il faut qu'il s'y prenne.—Le vicaire: «Co... co... comme j'y... j'y... j'y... suis mon... mon... monté, a... a... avec la fou... fou... fourche...—Par sanguienne, vous avez raison; voyez ce que c'est que d'avoir étudié?...» Le mari prend la fourche, la présente au vicaire; celui-ci s'enfourche comme je l'avais enfourché; le mari lui fait faire un ou deux tours de grange au bout de l'instrument de basse-cour, accompagnant cette promenade d'une espèce de chant en faux-bourdon; et le vicaire criait: «Dé... dé... descends-moi, ma... ma... maraud, me... me dé... dé... descendras... dras-tu?...» Et le mari lui disait: «À quoi tient-il, monsieur le vicaire, que je ne vous montre ainsi dans toutes les rues du village? On n'y aurait jamais vu une aussi belle procession...» Cependant le vicaire en fut quitte pour la peur, et le mari le mit à terre. Je ne sais ce qu'il dit alors au mari, car Suzon s'était évadée; mais j'entendis: «Ma... ma... malheureux! tu... tu... fra... fra... frappes un... un... prê... prê... prêtre; je... je... t'e... t'e... t'ex... co... co... communie; tu... tu... se... seras da... da... damné...» C'était le petit homme qui parlait: et c'était le mari qui le pourchassait à coups de fourche. J'arrive avec beaucoup d'autres; d'aussi loin que le mari m'aperçut, mettant sa fourche en arrêt: «Approche, approche,» me dit-il.

LE MAÎTRE.

Et Suzon?

JACQUES.

Elle s'en tira.

LE MAÎTRE.

Mal?

JACQUES.

Non; les femmes s'en tirent toujours bien quand on ne les a pas surprises en flagrant délit... De quoi riez-vous?

LE MAÎTRE.

De ce qui me fera rire, comme toi, toutes les fois que je me rappellerai le petit prêtre au bout de la fourche du mari.

JACQUES.

Ce fut peu de temps après cette aventure, qui vint aux oreilles de mon père et qui en rit aussi, que je m'engageai, comme je vous ai dit...

Après quelques moments de silence ou de toux de la part de Jacques, disent les uns, ou après avoir encore ri, disent les autres, le maître s'adressant à Jacques, lui dit: «Et l'histoire de tes amours?»—Jacques hocha de la tête et ne répondit pas.

Comment un homme de sens, qui a des mœurs, qui se pique de philosophie, peut-il s'amuser à débiter des contes de cette obscénité?—Premièrement, lecteur, ce ne sont pas des contes, c'est une histoire, et je ne me sens pas plus coupable, et peut-être moins, quand j'écris les sottises de Jacques, que Suétone quand il nous transmet les débauches de Tibère. Cependant vous lisez Suétone, et vous ne lui faites aucun reproche. Pourquoi ne froncez-vous pas le sourcil à Catulle, à Martial, à Horace, à Juvénal, à Pétrone, à La Fontaine et à tant d'autres? Pourquoi ne dites-vous pas au stoïcien Sénèque: Quel besoin avons-nous de la crapule de votre esclave aux miroirs concaves? Pourquoi n'avez-vous de l'indulgence que pour les morts? Si vous réfléchissiez un peu à cette partialité, vous verriez qu'elle naît de quelque principe vicieux. Si vous êtes innocent, vous ne me lirez pas; si vous êtes corrompu, vous me lirez sans conséquence. Et puis, si ce que je vous dis là ne vous satisfait pas, ouvrez la préface de Jean-Baptiste Rousseau, et vous y trouverez mon apologie. Quel est celui d'entre vous qui osât blâmer Voltaire d'avoir composé la Pucelle? Aucun. Vous avez donc deux balances pour les actions des hommes? Mais, dites-vous, la Pucelle de Voltaire est un chef-d'œuvre!—Tant pis, puisqu'on ne l'en lira que davantage.—Et votre Jacques n'est qu'une insipide rapsodie de faits, les uns réels, les autres imaginés, écrits sans grâce et distribués sans ordre.—Tant mieux, mon Jacques en sera moins lu. De quelque côté que vous vous tourniez, vous avez tort. Si mon ouvrage est bon, il vous fera plaisir; s'il est mauvais, il ne fera point de mal. Point de livre plus innocent qu'un mauvais livre. Je m'amuse à écrire sous des noms empruntés les sottises que vous faites; vos sottises me font rire; mon écrit vous donne de l'humeur. Lecteur, à vous parler franchement, je trouve que le plus méchant de nous deux, ce n'est pas moi. Que je serais satisfait s'il m'était aussi facile de me garantir de vos noirceurs, qu'à vous de l'ennui ou du danger de mon ouvrage! Vilains hypocrites, laissez-moi en repos. F..tez comme des ânes débâtés; mais permettez-moi que je dise f..tre; je vous passe l'action, passez-moi le mot. Vous prononcez hardiment tuer, voler, trahir, et l'autre vous ne l'oseriez qu'entre les dents! Est-ce que moins vous exhalez de ces prétendues impuretés en paroles, plus il vous en reste dans la pensée? Et que vous a fait l'action génitale, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour en exclure le signe de vos entretiens, et pour imaginer que votre bouche, vos yeux et vos oreilles en seraient souillés? Il est bon que les expressions les moins usitées, les moins écrites, les mieux tues soient les mieux sues et les plus généralement connues; aussi cela est; aussi le mot futuo n'est-il pas moins familier que le mot pain; nul âge ne l'ignore, nul idiome n'en est privé: il a mille synonymes dans toutes les langues, il s'imprime en chacune sans être exprimé, sans voix, sans figure, et le sexe qui le fait le plus, a usage de le taire le plus. Je vous entends encore, vous vous écriez: «Fi, le cynique! Fi, l'impudent! Fi, le sophiste!...» Courage, insultez bien un auteur estimable que vous avez sans cesse entre les mains, et dont je ne suis ici que le traducteur. La licence de son style m'est presque un garant de la pureté de ses mœurs; c'est Montaigne. Lasciva est nobis pagina, vita proba.

Jacques et son maître passèrent le reste de la journée sans desserrer les dents. Jacques toussait, et son maître disait: «Voilà une cruelle toux!» regardait à sa montre l'heure qu'il était sans le savoir, ouvrait sa tabatière sans s'en douter, et prenait sa prise de tabac sans le sentir; ce qui me le prouve, c'est qu'il faisait ces choses trois ou quatre fois de suite et dans le même ordre. Un moment après, Jacques toussait encore, et son maître disait: «Quelle diable de toux! Aussi tu t'en es donné du vin de l'hôtesse jusqu'au nœud de la gorge. Hier au soir, avec le secrétaire, tu ne t'es pas ménagé davantage; quand tu remontas tu chancelais, tu ne savais ce que tu disais; et aujourd'hui tu as fait dix haltes, et je gage qu'il ne te reste pas une goutte de vin dans ta gourde?...» Puis il grommelait entre ses dents, regardait à sa montre, et régalait ses narines.

Et Jacques s'est servi du terme engastrimute?... Pourquoi pas, lecteur? Le capitaine de Jacques était Bacbucien; il a pu connaître cette expression, et Jacques, qui recueillait tout ce qu'il disait, se la rappeler; mais la vérité, c'est que l'Engastrimute est de moi, et qu'on lit sur le texte original: Ventriloque.

Tout cela est fort beau, ajoutez-vous; mais les amours de Jacques?—Les amours de Jacques, il n'y a que Jacques qui les sache; et le voilà tourmenté d'un mal de gorge qui réduit son maître à sa montre et à sa tabatière; indigence qui l'afflige autant que vous.—Qu'allons-nous donc devenir?—Ma foi, je n'en sais rien. Ce serait bien ici le cas d'interroger la dive Bacbuc ou la gourde sacrée; mais son culte tombe, ses temples sont déserts. Ainsi qu'à la naissance de notre divin Sauveur, les oracles du paganisme cessèrent; à la mort de Gallet, les oracles de Bacbuc furent muets; aussi plus de grands poëmes, plus de ces morceaux d'une éloquence sublime; plus de ces productions marquées au coin de l'ivresse et du génie; tout est raisonné, compassé, académique et plat. Ô dive Bacbuc! ô gourde sacrée! ô divinité de Jacques! Revenez au milieu de nous!... Il me prend envie, lecteur, de vous entretenir de la naissance de la dive Bacbuc, des prodiges qui l'accompagnèrent et qui la suivirent, des merveilles de son règne et des désastres de sa retraite; et si le mal de gorge de notre ami Jacques dure, et que son maître s'opiniâtre à garder le silence, il faudra bien que vous vous contentiez de cet épisode, que je tâcherai de pousser jusqu'à ce que Jacques guérisse et reprenne l'histoire de ses amours...

Il y a ici une lacune vraiment déplorable dans la conversation de Jacques et de son maître. Quelque jour un descendant de Nodot, du président de Brosses, de Freinshémius, ou du père Brottier, la remplira peut-être; et les descendants de Jacques ou de son maître, propriétaires du manuscrit, en riront beaucoup.

Il paraît que Jacques, réduit au silence par son mal de gorge, suspendit l'histoire de ses amours; et que son maître commença l'histoire des siennes. Ce n'est ici qu'une conjecture que je donne pour ce qu'elle vaut. Après quelques lignes ponctuées qui annoncent la lacune, on lit: «Rien n'est plus triste dans ce monde que d'être un sot...» Est-ce Jacques qui profère cet apophthegme? Est-ce son maître? Ce serait le sujet d'une longue et épineuse dissertation. Si Jacques était assez insolent pour adresser ces mots à son maître, celui-ci était assez franc pour se les adresser à lui-même. Quoi qu'il en soit, il est évident, il est très-évident que c'est le maître qui continue.