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Jacques le fatalistePart 13 of 29

Denis Diderot

French original · English translation

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Section 4

LE MAÎTRE.

Eh bien! je dirai comme un poëte français, qui avait fait une assez bonne épigramme, disait à quelqu'un qui se l'attribuait en sa présence: «Pourquoi monsieur ne l'aurait-il pas faite? je l'ai bien faite, moi...» Pourquoi l'histoire de Jacques ne serait-elle pas arrivée au camarade de son capitaine, puisqu'elle est bien arrivée au militaire français de Guerchy? Mais, en me la racontant, tu feras d'une pierre deux coups, tu m'apprendras l'aventure de ces deux personnages, car je l'ignore.

JACQUES.

Tant mieux! mais jurez-le-moi.

LE MAÎTRE.

Je te le jure.

Lecteur, je serais bien tenté d'exiger de vous le même serment; mais je vous ferai seulement remarquer dans le caractère de Jacques une bizarrerie qu'il tenait apparemment de son grand-père Jason, le brocanteur silencieux; c'est que Jacques, au rebours des bavards, quoiqu'il aimât beaucoup à dire, avait en aversion les redites. Aussi disait-il quelquefois à son maître: «Monsieur me prépare le plus triste avenir; que deviendrai-je quand je n'aurai plus rien à dire?

—Tu recommenceras.

—Jacques, recommencer! Le contraire est écrit là-haut; et s'il m'arrivait de recommencer, je ne pourrais m'empêcher de m'écrier: «Ah! si ton grand-père t'entendait!...» et je regretterais le bâillon.»

JACQUES.

Dans le temps qu'on jouait aux jeux de hasard aux foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent...

LE MAÎTRE.

Mais c'est à Paris, et le camarade de ton capitaine était commandant d'une place frontière.

JACQUES.

Pour Dieu, monsieur, laissez-moi dire... Plusieurs officiers entrèrent dans une boutique, et y trouvèrent un autre officier qui causait avec la maîtresse de la boutique. L'un d'eux proposa à celui-ci de jouer au passe-dix; car il faut que vous sachiez qu'après la mort de mon capitaine, son camarade, devenu riche, était aussi devenu joueur. Lui donc, ou M. de Guerchy, accepte. Le sort met le cornet à la main de son adversaire qui passe, passe, passe, que cela ne finissait point. Le jeu s'était échauffé, et l'on avait joué le tout, le tout du tout, les petites moitiés, les grandes moitiés, le grand tout, le grand tout du tout, lorsqu'un des assistants s'avisa de dire à M. de Guerchy, ou au camarade de mon capitaine, qu'il ferait bien de s'en tenir là et de cesser de jouer, parce qu'on en savait plus que lui. Sur ce propos, qui n'était qu'une plaisanterie, le camarade de mon capitaine, ou M. de Guerchy, crut qu'il avait affaire à un filou; il mit subitement la main à sa poche, en tira un couteau bien pointu, et lorsque son antagoniste porta la main sur les dés pour les placer dans le cornet, il lui plante le couteau dans la main, et la lui cloue sur la table, en lui disant: «Si les dés sont pipés, vous êtes un fripon; s'ils sont bons, j'ai tort...» Les dés se trouvèrent bons. M. de Guerchy dit: «J'en suis très-fâché, et j'offre telle réparation qu'on voudra...» Ce ne fut pas le propos du camarade de mon capitaine; il dit: «J'ai perdu mon argent; j'ai percé la main à un galant homme: mais en revanche j'ai recouvré le plaisir de me battre tant qu'il me plaira...» L'officier cloué se retire et va se faire panser. Lorsqu'il est guéri, il vient trouver l'officier cloueur et lui demande raison; celui-ci, ou M. de Guerchy, trouve la demande juste. L'autre, le camarade de mon capitaine, jette les bras à son cou, et lui dit: «Je vous attendais avec une impatience que je ne saurais vous exprimer...» Ils vont sur le pré; le cloueur, M. de Guerchy, ou le camarade de mon capitaine, reçoit un bon coup d'épée à travers le corps; le cloué le relève, le fait porter chez lui, et lui dit: «Monsieur, nous nous reverrons...» M. de Guerchy ne répondit rien; le camarade de mon capitaine lui répondit: «Monsieur, j'y compte bien.» Ils se battent une seconde, une troisième, jusqu'à huit ou dix fois, et toujours le cloueur reste sur la place. C'étaient tous les deux des officiers de distinction, tous les deux gens de mérite; leur aventure fit grand bruit; le ministère s'en mêla. L'on retint l'un à Paris, et l'on fixa l'autre à son poste. M. de Guerchy se soumit aux ordres de la cour; le camarade de mon capitaine en fut désolé; et telle est la différence de deux hommes braves par caractère, mais dont l'un est sage, et l'autre a un grain de folie.

Jusqu'ici l'aventure de M. de Guerchy et du camarade de mon capitaine leur est commune: c'est la même; et voilà la raison pour laquelle je les ai nommés tous deux, entendez-vous, mon maître? Ici je vais les séparer et je ne vous parlerai plus que du camarade de mon capitaine, parce que le reste n'appartient qu'à lui. Ah! monsieur, c'est ici que vous allez voir combien nous sommes peu maîtres de nos destinées, et combien il y a de choses bizarres écrites sur le grand rouleau!

Le camarade de mon capitaine, ou le cloueur, sollicite la permission de faire un tour dans sa province: il l'obtient. Sa route était par Paris. Il prend place dans une voiture publique. À trois heures du matin, cette voiture passe devant l'Opéra; on sortait du bal. Trois ou quatre jeunes étourdis masqués projettent d'aller déjeuner avec les voyageurs; on arrive au point du jour à la déjeunée. On se regarde. Qui fut bien étonné? Ce fut le cloué de reconnaître son cloueur. Celui-ci lui présente la main, l'embrasse et lui témoigne combien il est enchanté d'une si heureuse rencontre; à l'instant ils passent derrière une grange, mettent l'épée à la main, l'un en redingote, l'autre en domino; le cloueur, ou le camarade de mon capitaine, est encore jeté sur le carreau. Son adversaire envoie à son secours, se met à table avec ses amis et le reste de la carrossée, boit et mange gaiement. Les uns se disposaient à suivre leur route, et les autres à retourner dans la capitale, en masque et sur des chevaux de poste, lorsque l'hôtesse reparut et mit fin au récit de Jacques.

La voilà remontée, et je vous préviens, lecteur, qu'il n'est plus en mon pouvoir de la renvoyer.—Pourquoi donc?—C'est qu'elle se présente avec deux bouteilles de champagne, une dans chaque main, et qu'il est écrit là-haut que tout orateur qui s'adressera à Jacques avec cet exorde s'en fera nécessairement écouter.

Elle entre, pose ses deux bouteilles sur la table, et dit: «Allons, monsieur Jacques, faisons la paix...» L'hôtesse n'était pas de la première jeunesse; c'était une femme grande et replète, ingambe, de bonne mine, pleine d'embonpoint, la bouche un peu grande, mais de belles dents, des joues larges, des yeux à fleur de tête, le front carré, la plus belle peau, la physionomie ouverte, vive et gaie, les bras un peu forts, mais les mains superbes, des mains à peindre ou à modeler. Jacques la prit par le milieu du corps, et l'embrassa fortement; sa rancune n'avait jamais tenu contre du bon vin et une belle femme; cela était écrit là-haut de lui, de vous, lecteur, de moi et de beaucoup d'autres. «Monsieur, dit-elle au maître, est-ce que vous nous laisserez aller tout seuls? Voyez, eussiez-vous encore cent lieues à faire, vous n'en boirez pas de meilleur de toute la route.» En parlant ainsi elle avait placé une des deux bouteilles entre ses genoux, et elle en tirait le bouchon; ce fut avec une adresse singulière qu'elle en couvrit le goulot avec le pouce, sans laisser échapper une goutte de vin. «Allons, dit-elle à Jacques; vite, vite, votre verre.» Jacques approche son verre; l'hôtesse, en écartant son pouce un peu de côté, donne vent à la bouteille, et voilà le visage de Jacques tout couvert de mousse. Jacques s'était prêté à cette espièglerie, et l'hôtesse de rire, et Jacques et son maître de rire. On but quelques rasades les unes sur les autres pour s'assurer de la sagesse de la bouteille, puis l'hôtesse dit: «Dieu merci! ils sont tous dans leurs lits, on ne m'interrompra plus, et je puis reprendre mon récit.» Jacques, en la regardant avec des yeux dont le vin de Champagne avait augmenté la vivacité naturelle, lui dit ou à son maître: Notre hôtesse a été belle comme un ange; qu'en pensez-vous, monsieur?

LE MAÎTRE.

A été! Pardieu, Jacques, c'est qu'elle l'est encore!

JACQUES.

Monsieur, vous avez raison; c'est que je ne la compare pas à une autre femme, mais à elle-même quand elle était jeune.

L'HÔTESSE.

Je ne vaux pas grand'chose à présent; c'est lorsqu'on m'aurait prise entre les deux premiers doigts de chaque main qu'il me fallait voir! On se détournait de quatre lieues pour séjourner ici. Mais laissons là les bonnes et les mauvaises têtes que j'ai tournées, et revenons à Mme de La Pommeraye.

JACQUES.

Si nous buvions d'abord un coup aux mauvaises têtes que vous avez tournées, ou à ma santé?

L'HÔTESSE.

Très-volontiers; il y en avait qui en valaient la peine, en comptant ou sans compter la vôtre. Savez-vous que j'ai été pendant dix ans la ressource des militaires, en tout bien et tout honneur? J'en ai obligé nombre qui auraient eu bien de la peine à faire leur campagne sans moi. Ce sont de braves gens, je n'ai à me plaindre d'aucun, ni eux de moi. Jamais de billets; ils m'ont fait quelquefois attendre; au bout de deux, de trois, de quatre ans mon argent m'est revenu...

Et puis la voilà qui se met à faire l'énumération des officiers qui lui avaient fait l'honneur de puiser dans sa bourse, et monsieur un tel, colonel du régiment de ***, et monsieur un tel, capitaine au régiment de ***; et voilà Jacques qui se met à faire un cri: Mon capitaine! mon pauvre capitaine! vous l'avez connu?

L'HÔTESSE.

Si je l'ai connu? un grand homme, bien fait, un peu sec, l'air noble et sévère, le jarret bien tendu, deux petits points rouges à la tempe droite. Vous avez donc servi?

JACQUES.

Si j'ai servi!

L'HÔTESSE.

Je vous en aime davantage; il doit vous rester de bonnes qualités de votre premier état. Buvons à la santé de votre capitaine.

JACQUES.

S'il est encore vivant.

L'HÔTESSE.

Mort ou vivant, qu'est-ce que cela fait? Est-ce qu'un militaire n'est pas fait pour être tué? Est-ce qu'il ne doit pas être enragé, après dix siéges et cinq ou six batailles, de mourir au milieu de cette canaille de gens noirs!... Mais revenons à notre histoire, et buvons encore un coup.

LE MAÎTRE.

Ma foi, notre hôtesse, vous avez raison.

L'HÔTESSE.

Je suis bien aise que vous pensiez ainsi.

LE MAÎTRE.

Car votre vin est excellent.

L'HÔTESSE.

Ah! c'est de mon vin que vous parliez? Eh bien! vous avez encore raison. Vous rappelez-vous où nous en étions?

LE MAÎTRE.

Oui, à la conclusion de la plus perfide des confidences.

L'HÔTESSE.

M. le marquis des Arcis et Mme de La Pommeraye s'embrassèrent, enchantés l'un de l'autre, et se séparèrent. Plus la dame s'était contrainte en sa présence, plus sa douleur fut violente quand il fut parti. Il n'est donc que trop vrai, s'écria-t-elle, il ne m'aime plus!... Je ne vous ferai point le détail de toutes nos extravagances quand on nous délaisse, vous en seriez trop vains. Je vous ai dit que cette femme avait de la fierté; mais elle était bien autrement vindicative. Lorsque les premières fureurs furent calmées, et qu'elle jouit de toute la tranquillité de son indignation, elle songea à se venger, mais à se venger d'une manière cruelle, d'une manière à effrayer tous ceux qui seraient tentés à l'avenir de séduire et de tromper une honnête femme. Elle s'est vengée, elle s'est cruellement vengée; sa vengeance a éclaté et n'a corrigé personne; nous n'en avons pas été depuis moins vilainement séduites et trompées.

JACQUES.

Bon pour les autres, mais vous!...

L'HÔTESSE.

Hélas! moi toute la première. Oh! que nous sommes sottes! Encore si ces vilains hommes gagnaient au change! Mais laissons cela. Que fera-t-elle? Elle n'en sait encore rien; elle y rêvera; elle y rêve.

JACQUES.

Si tandis qu'elle y rêve...

L'HÔTESSE.

C'est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont vides... (Jean.—Madame.—Deux bouteilles, de celles qui sont tout au fond, derrière les fagots.—J'entends.)—À force d'y rêver, voici ce qui lui vint en idée. Mme de La Pommeraye avait autrefois connu une femme de province qu'un procès avait appelée à Paris, avec sa fille, jeune, belle et bien élevée. Elle avait appris que cette femme, ruinée par la perte de son procès, en avait été réduite à tenir tripot. On s'assemblait chez elle, on jouait, on soupait, et communément un ou deux des convives restaient, passaient la nuit avec madame et mademoiselle, à leur choix. Elle mit un de ses gens en quête de ces créatures. On les déterra, on les invita à faire visite à Mme de La Pommeraye, qu'elles se rappelaient à peine. Ces femmes, qui avaient pris le nom de Mme et de Mlle d'Aisnon, ne se firent pas attendre; dès le lendemain, la mère se rendit chez Mme de La Pommeraye. Après les premiers compliments, Mme de La Pommeraye demanda à la d'Aisnon ce qu'elle avait fait, ce qu'elle faisait depuis la perte de son procès.

«Pour vous parler avec sincérité, lui répondit la d'Aisnon, je fais un métier périlleux, infâme, peu lucratif, et qui me déplaît, mais la nécessité contraint la loi. J'étais presque résolue à mettre ma fille à l'Opéra, mais elle n'a qu'une petite voix de chambre, et n'a jamais été qu'une danseuse médiocre. Je l'ai promenée, pendant et après mon procès, chez des magistrats, chez des grands, chez des prélats, chez des financiers, qui s'en sont accommodés pour un terme et qui l'ont laissée là. Ce n'est pas qu'elle ne soit belle comme un ange, qu'elle n'ait de la finesse, de la grâce; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces talents propres à réveiller la langueur d'hommes blasés. Mais ce qui nous a le plus nui, c'est qu'elle s'était entêtée d'un petit abbé de qualité, impie, incrédule, dissolu, hypocrite, anti-philosophe, que je ne vous nommerai pas; mais c'est le dernier de ceux qui, pour arriver à l'épiscopat, ont pris la route qui est en même temps la plus sûre et qui demande le moins de talent. Je ne sais ce qu'il faisait entendre à ma fille, à qui il venait lire tous les matins les feuillets de son dîner, de son souper, de sa rapsodie. Sera-t-il évêque, ne le sera-t-il pas? Heureusement ils se sont brouillés. Ma fille lui ayant demandé un jour s'il connaissait ceux contre lesquels il écrivait, et l'abbé lui ayant répondu que non; s'il avait d'autres sentiments que ceux qu'il ridiculisait, et l'abbé lui ayant répondu que non, elle se laissa emporter à sa vivacité, et lui représenta que son rôle était celui du plus méchant et du plus faux des hommes.»

Mme de La Pommeraye lui demanda si elles étaient fort connues.

«Beaucoup trop, malheureusement.

—À ce que je vois, vous ne tenez point à votre état?

—Aucunement, et ma fille me proteste tous les jours que la condition la plus malheureuse lui paraît préférable à la sienne; elle en est d'une mélancolie qui achève d'éloigner d'elle...

—Si je me mettais en tête de vous faire à l'une et à l'autre le sort le plus brillant, vous y consentiriez donc?

—À bien moins.

—Mais il s'agit de savoir si vous pouvez me promettre de vous conformer à la rigueur des conseils que je vous donnerai.

—Quels qu'ils soient vous pouvez y compter.

—Et vous serez à mes ordres quand il me plaira?

—Nous les attendrons avec impatience.

—Cela me suffit; retournez-vous-en; vous ne tarderez pas à les recevoir. En attendant, défaites-vous de vos meubles, vendez tout, ne réservez pas même vos robes, si vous en avez de voyantes: cela ne cadrerait point à mes vues.»

Jacques, qui commençait à s'intéresser, dit à l'hôtesse: Et si nous buvions à la santé de Mme de La Pommeraye?

L'HÔTESSE.

Volontiers.

JACQUES.

Et à celle de Mme d'Aisnon.

L'HÔTESSE.

Tôpe.

JACQUES.

Et vous ne refuserez pas celle de Mlle d'Aisnon, qui a une jolie voix de chambre, peu de talents pour la danse, et une mélancolie qui la réduit à la triste nécessité d'accepter un nouvel amant tous les soirs.

L'HÔTESSE.

Ne riez pas, c'est la plus cruelle chose. Si vous saviez le supplice quand on n'aime pas!...

JACQUES.

À Mlle d'Aisnon, à cause de son supplice.

L'HÔTESSE.

Allons.

JACQUES.

Notre hôtesse, aimez-vous votre mari?

L'HÔTESSE.

Pas autrement.

JACQUES.

Vous êtes donc bien à plaindre; car il me semble d'une belle santé.

L'HÔTESSE.

Tout ce qui reluit n'est pas or.

JACQUES.

À la belle santé de notre hôte.

L'HÔTESSE.

Buvez tout seul.

LE MAÎTRE.

Jacques, Jacques, mon ami, tu te presses beaucoup.

L'HÔTESSE.

Ne craignez rien, monsieur, il est loyal; et demain il n'y paraîtra pas.

JACQUES.