Jacques le fatalistePart 22 of 29
French original · English translation
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Et Justine?
JACQUES.
Elle avait ramassé ses vêtements à la hâte, et s'était glissée sous le lit, où elle était étendue à plat ventre, plus morte que vive.
LE MAÎTRE.
Et ton ami Bigre le fils?
JACQUES.
Son essieu rendu, mis en place et payé, il était accouru chez moi, et m'avait exposé le terrible embarras où il se trouvait. Après m'en être un peu amusé, «écoute, lui dis-je, Bigre, va te promener par le village, où tu voudras, je te tirerai d'affaire. Je ne te demande qu'une chose, c'est de m'en laisser le temps...» Vous souriez, monsieur, qu'est-ce qu'il y a?
LE MAÎTRE.
Rien.
JACQUES.
Mon ami Bigre sort. Je m'habille, car je n'étais pas encore levé. Je vais chez son père, qui ne m'eut pas plus tôt aperçu, que poussant un cri de surprise et de joie, il me dit: «Eh! filleul, te voilà! d'où sors-tu, et que viens-tu faire ici de si grand matin?...» Mon parrain Bigre avait vraiment de l'amitié pour moi; aussi lui répondis-je avec franchise: «Il ne s'agit pas de savoir d'où je sors, mais comment je rentrerai chez nous.
—Ah! filleul, tu deviens libertin; j'ai bien peur que Bigre et toi ne fassiez la paire. Tu as passé la nuit dehors.
—Et mon père n'entend pas raison sur ce point.
—Ton père a raison, filleul, de ne pas entendre raison là-dessus. Mais commençons par déjeuner, la bouteille nous avisera.»
LE MAÎTRE.
Jacques, cet homme était dans les bons principes.
JACQUES.
Je lui répondis que je n'avais ni besoin ni envie de boire ou de manger, et que je tombais de lassitude et de sommeil. Le vieux Bigre, qui de son temps n'en cédait pas à son camarade, ajouta en ricanant: «Filleul, elle était jolie, et tu t'en es donné. Écoute: Bigre est sorti; monte à la soupente, et jette-toi sur son lit... Mais un mot avant qu'il revienne. C'est ton ami; lorsque vous vous trouverez tête à tête, dis-lui que je suis mécontent, très-mécontent. C'est une petite Justine que tu dois connaître (car quel est le garçon du village qui ne la connaisse pas?) qui me l'a débauché; tu me rendrais un vrai service, si tu le détachais de cette créature. Auparavant c'était ce qu'on appelle un joli garçon; mais depuis qu'il a fait cette malheureuse connaissance... Tu ne m'écoutes pas; tes yeux se ferment; monte, et va te reposer.»
Je monte, je me déshabille, je lève la couverture et les draps, je tâte partout, point de Justine. Cependant Bigre, mon parrain, disait: «Les enfants! les maudits enfants! n'en voilà-t-il pas encore un qui désole son père?» Justine n'étant pas dans le lit, je me doutai qu'elle était dessous. Le bouge était tout à fait obscur. Je me baisse, je promène mes mains, je rencontre un de ses bras, je la saisis, je la tire à moi; elle sort de dessous la couchette en tremblant. Je l'embrasse, je la rassure, je lui fais signe de se coucher. Elle joint ses deux mains, elle se jette à mes pieds, elle serre mes genoux. Je n'aurais peut-être pas résisté à cette scène muette, si le jour l'eût éclairée; mais lorsque les ténèbres ne rendent pas timide, elles rendent entreprenant. D'ailleurs j'avais ses anciens mépris sur le cœur. Pour toute réponse je la poussai vers l'escalier qui conduisait à la boutique. Elle en poussa un cri de frayeur. Bigre qui l'entendit, dit: «Il rêve...» Justine s'évanouit; ses genoux se dérobent sous elle; dans son délire elle disait d'une voix étouffée: «Il va venir... il vient... je l'entends qui monte... je suis perdue!... Non, non, lui répondis-je d'une voix étouffée, remettez-vous, taisez-vous, et couchez-vous...» Elle persiste dans son refus; je tiens ferme: elle se résigne: et nous voilà l'un à côté de l'autre.
LE MAÎTRE.
Traître! scélérat! sais-tu quel crime tu vas commettre? Tu vas violer cette fille, sinon par la force, du moins par la terreur. Poursuivi au tribunal des lois, tu en éprouverais toute la rigueur réservée aux ravisseurs.
JACQUES.
Je ne sais si je la violai, mais je sais bien que je ne lui fis pas de mal, et qu'elle ne m'en fit point. D'abord en détournant sa bouche de mes baisers, elle l'approcha de mon oreille et me dit tout bas: «Non, non, Jacques, non...» À ce mot, je fais semblant de sortir du lit, et de m'avancer vers l'escalier. Elle me retint, et me dit encore à l'oreille: «Je ne vous aurais jamais cru si méchant; je vois qu'il ne faut attendre de vous aucune pitié; mais du moins, promettez-moi, jurez-moi...
—Quoi?
—Que Bigre n'en saura rien.»
LE MAÎTRE.
Tu promis, tu juras, et tout alla fort bien.
JACQUES.
Et puis très-bien encore.
LE MAÎTRE.
Et puis encore très-bien?
JACQUES.
C'est précisément comme si vous y aviez été. Cependant, Bigre mon ami, impatient, soucieux et las de rôder autour de la maison sans me rencontrer, rentre chez son père, qui lui dit avec humeur: «Tu as été bien longtemps pour rien...» Bigre lui répondit avec plus d'humeur encore: «Est-ce qu'il n'a pas fallu allégir par les deux bouts ce diable d'essieu qui s'est trouvé trop gros.
—Je t'en avais averti; mais tu n'en veux jamais faire qu'à ta tête.
—C'est qu'il est plus aisé d'en ôter que d'en remettre.
—Prends cette jante, et va la finir à la porte.
—Pourquoi à la porte?
—C'est que le bruit de l'outil réveillerait Jacques ton ami.
—Jacques!...
—Oui, Jacques, il est là-haut sur la soupente, qui repose. Ah! que les pères sont à plaindre; si ce n'est d'une chose, c'est d'une autre! Eh bien! te remueras-tu? Tandis que tu restes là comme un imbécile, la tête baissée, la bouche béante, et les bras pendants, la besogne ne se fait pas...» Bigre mon ami, furieux, s'élance vers l'escalier; Bigre mon parrain le retient en lui disant: «Où vas-tu? laisse dormir ce pauvre diable, qui est excédé de fatigue. À sa place, serais-tu bien aise qu'on troublât ton repos?»
LE MAÎTRE.
Et Justine entendait encore tout cela?
JACQUES.
Comme vous m'entendez.
LE MAÎTRE.
Et que faisais-tu?
JACQUES.
Je riais.
LE MAÎTRE.
Et Justine?
JACQUES.
Elle avait arraché sa cornette; elle se tirait par les cheveux; elle levait les yeux au ciel, du moins je le présume; elle se tordait les bras.
LE MAÎTRE.
Jacques, vous êtes un barbare; vous avez un cœur de bronze.
JACQUES.
Non, monsieur, non, j'ai de la sensibilité; mais je la réserve pour une meilleure occasion. Les dissipateurs de cette richesse en ont tant prodigué lorsqu'il en fallait être économe, qu'ils ne s'en trouvent plus quand il faudrait en être prodigue... Cependant je m'habille, et je descends. Bigre le père me dit: «Tu avais besoin de cela, cela t'a bien fait; quand tu es venu, tu avais l'air d'un déterré; et te voilà vermeil et frais comme l'enfant qui vient de téter. Le sommeil est une bonne chose!... Bigre, descends à la cave, et apporte une bouteille, afin que nous déjeunions. À présent, filleul, tu déjeuneras volontiers?—Très-volontiers...» La bouteille est arrivée et placée sur l'établi; nous sommes debout autour. Bigre le père remplit son verre et le mien, Bigre le fils, en écartant le sien, dit d'un ton farouche: «Pour moi, je ne suis pas altéré de si matin.
—Tu ne veux pas boire?
—Non.
—Ah! je sais ce que c'est; tiens, filleul, il y a de la Justine là dedans; il aura passé chez elle, ou il ne l'aura pas trouvée, ou il l'aura surprise avec un autre; cette bouderie contre la bouteille n'est pas naturelle: c'est ce que je te dis.
MOI.
Mais vous pourriez bien avoir deviné juste.
BIGRE LE FILS.
Jacques, trêve de plaisanteries, placées ou déplacées, je ne les aime pas.
BIGRE LE PÈRE.
Puisqu'il ne veut pas boire, il ne faut pas que cela nous en empêche. À ta santé, filleul.
MOI.
À la vôtre, parrain; Bigre, mon ami, bois avec nous. Tu te chagrines trop pour peu de chose.
BIGRE LE FILS.
Je vous ai déjà dit que je ne buvais pas.
MOI.
Eh bien! si ton père a rencontré, que diable, tu la reverras, vous vous expliquerez, et tu conviendras que tu as tort.
BIGRE LE PÈRE.
Eh! laisse-le faire; n'est-il pas juste que cette créature le châtie de la peine qu'il me cause? Çà, encore un coup, et venons à ton affaire. Je conçois qu'il faut que je te mène chez ton père; mais que veux-tu que je lui dise?
MOI.
Tout ce que vous voudrez, tout ce que vous lui avez entendu dire cent fois lorsqu'il vous a ramené votre fils.
BIGRE LE PÈRE.
Allons...»
Il sort, je le suis, nous arrivons à la porte de la maison; je le laisse entrer seul. Curieux de la conversation de Bigre le père et du mien, je me cache dans un recoin, derrière une cloison, d'où je ne perdis pas un mot.
BIGRE LE PÈRE.
«Allons, compère, il faut encore lui pardonner cette fois.
—Lui pardonner, et de quoi?
—Tu fais l'ignorant.
—Je ne le fais point, je le suis.
—Tu es fâché, et tu as raison de l'être.
—Je ne suis point fâché.
—Tu l'es, te dis-je.
—Si tu veux que je le sois, je ne demande pas mieux; mais que je sache auparavant la sottise qu'il a faite.
—D'accord, trois fois, quatre fois; mais ce n'est pas coutume. On se trouve une bande de jeunes garçons et de jeunes filles; on boit, on rit, on danse; les heures se passent vite; et cependant la porte de la maison se ferme...»
Bigre, en baissant la voix, ajouta: «Ils ne nous entendent pas; mais, de bonne foi, est-ce que nous avons été plus sages qu'eux à leur âge? Sais-tu qui sont les mauvais pères? ce sont ceux qui ont oublié les fautes de leur jeunesse. Dis-moi, est-ce que nous n'avons jamais découché?
—Et toi, Bigre, mon compère, dis-moi, est-ce que nous n'avons jamais pris d'attachement qui déplaisait à nos parents?
—Aussi je crie plus haut que je ne souffre. Fais de même.
—Mais Jacques n'a point découché, du moins cette nuit, j'en suis sûr.
—Eh bien! si ce n'est pas celle-ci, c'est une autre. Tant y a que tu n'en veux point à ton garçon?
—Non.
—Et quand je serai parti tu ne le maltraiteras pas?
—Aucunement.
—Tu m'en donnes ta parole?
—Je te la donne.
—Ta parole d'honneur?
—Ma parole d'honneur.
—Tout est dit, et je m'en retourne...»
Comme mon parrain Bigre était sur le seuil, mon père, lui frappant doucement sur l'épaule, lui disait: Bigre, mon ami, il y a ici quelque anguille sous roche; ton garçon et le mien sont deux futés matois; et je crains bien qu'ils ne nous en aient donné d'une à garder aujourd'hui; mais avec le temps cela se découvrira. Adieu, compère.
LE MAÎTRE.
Et quelle fut la fin de l'aventure entre Bigre ton ami et Justine?
JACQUES.
Comme elle devait être. Il se fâcha, elle se fâcha plus fort que lui; elle pleura, il s'attendrit; elle lui jura que j'étais le meilleur ami qu'il eût; je lui jurai qu'elle était la plus honnête fille du village. Il nous crut, nous demanda pardon, nous en aima et nous en estima davantage tous deux. Et voilà le commencement, le milieu et la fin de la perte de mon pucelage. À présent, monsieur, je voudrais bien que vous m'apprissiez le but moral de cette impertinente histoire.
LE MAÎTRE.
À mieux connaître les femmes.
JACQUES.
Et vous aviez besoin de cette leçon?
LE MAÎTRE.
À mieux connaître les amis.
JACQUES.
Et vous avez jamais cru qu'il y en eût un seul qui tînt rigueur à votre femme ou à votre fille, si elle s'était proposé sa défaite?
LE MAÎTRE.
À mieux connaître les pères et les enfants.
JACQUES.
Allez, monsieur, ils ont été de tout temps, et seront à jamais, alternativement dupes les uns des autres.
LE MAÎTRE.
Ce que tu dis là sont autant de vérités éternelles, mais sur lesquelles on ne saurait trop insister. Quel que soit le récit que tu m'as promis après celui-ci, sois sûr qu'il ne sera vide d'instruction que pour un sot; et continue.
Lecteur, il me vient un scrupule, c'est d'avoir fait honneur à Jacques ou à son maître de quelques réflexions qui vous appartiennent de droit; si cela est, vous pouvez les reprendre sans qu'ils s'en formalisent. J'ai cru m'apercevoir que le mot Bigre vous déplaisait. Je voudrais bien savoir pourquoi. C'est le vrai nom de la famille de mon charron; les extraits baptistaires, extraits mortuaires, contrats de mariage en sont signés Bigre. Les descendants de Bigre qui occupent aujourd'hui la boutique, s'appellent Bigre. Quand leurs enfants, qui sont jolis, passent dans la rue, on dit: «Voilà les petits Bigres.» Quand vous prononcez le nom de Boule, vous vous rappelez le plus grand ébéniste que vous ayez eu. On ne prononce point encore dans la contrée de Bigre, le nom de Bigre sans se rappeler le plus grand charron dont on ait mémoire. Le Bigre, dont on lit le nom à la fin de tous les livres d'offices pieux du commencement de ce siècle, fut un de ses parents. Si jamais un arrière-neveu de Bigre se signale par quelque grande action, le nom personnel de Bigre ne sera pas moins imposant pour vous que celui de César ou de Condé. C'est qu'il y a Bigre et Bigre, comme Guillaume et Guillaume. Si je dis Guillaume tout court, ce ne sera ni le conquérant de la Grande-Bretagne, ni le marchand de drap de l'Avocat Patelin; le nom de Guillaume tout court ne sera ni héroïque ni bourgeois: ainsi de Bigre. Bigre tout court n'est ni le fameux charron, ni quelqu'un de ses plats ancêtres ou de ses plats descendants. En bonne foi, un nom personnel peut-il être de bon ou de mauvais goût? Les rues sont pleines de mâtins qui s'appellent Pompée. Défaites-vous donc de votre fausse délicatesse, ou j'en userai avec vous comme milord Chatham avec les membres du parlement; il leur dit: «Sucre, Sucre, Sucre; qu'est-ce qu'il y a de ridicule là dedans?...» Et moi, je vous dirai: «Bigre, Bigre, Bigre; pourquoi ne s'appellerait-on pas Bigre?» C'est, comme le disait un officier à son général le grand Condé, qu'il y a un fier Bigre, comme Bigre le charron; un bon Bigre, comme vous et moi; de plats Bigres, comme une infinité d'autres.
JACQUES.
C'était un jour de noces; frère Jean avait marié la fille d'un de ses voisins. J'étais garçon de fête. On m'avait placé à table entre les deux goguenards de la paroisse; j'avais l'air d'un grand nigaud, quoique je ne le fusse pas tant qu'ils le croyaient. Ils me firent quelques questions sur la nuit de la mariée; j'y répondis assez bêtement, et les voilà qui éclatent de rire, et les femmes de ces deux plaisants à crier de l'autre bout: «Qu'est-ce qu'il y a donc? vous êtes bien joyeux là-bas?—C'est que c'est par trop drôle, répondit un de nos maris à sa femme; je te conterai cela ce soir.» L'autre, qui n'était pas moins curieuse, fit la même question à son mari, qui lui fit la même réponse. Le repas continue, et les questions et mes balourdises, et les éclats de rire et la surprise des femmes. Après le repas, la danse; après la danse, le coucher des époux, le don de la jarretière, moi dans mon lit, et mes goguenards dans les leurs, racontant à leurs femmes la chose incompréhensible, incroyable, c'est qu'à vingt-deux ans, grand et vigoureux comme je l'étais, assez bien de figure, alerte et point sot, j'étais aussi neuf, mais aussi neuf qu'au sortir du ventre de ma mère, et les deux femmes de s'en émerveiller ainsi que leurs maris. Mais, dès le lendemain, Suzanne me fit signe et me dit: «Jacques, n'as-tu rien à faire?
—Non, voisine; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
—Je voudrais... je voudrais...» et en disant je voudrais, elle me serrait la main et me regardait si singulièrement; «je voudrais que tu prisses notre serpe et que tu vinsses dans la commune m'aider à couper deux ou trois bourrées, car c'est une besogne trop forte pour moi seule.
—Très-volontiers, madame Suzanne...»
Je prends la serpe, et nous allons. Chemin faisant, Suzanne se laissait tomber la tête sur mon épaule, me prenait le menton, me tirait les oreilles, me pinçait les côtés. Nous arrivons. L'endroit était en pente. Suzanne se couche à terre tout de son long à la place la plus élevée, les pieds éloignés l'un de l'autre et les bras passés par-dessus la tête. J'étais au-dessous d'elle, jouant de la serpe sur le taillis, et Suzanne repliait ses jambes, approchant ses talons de ses fesses; ses genoux élevés rendaient ses jupons fort courts, et je jouais toujours de la serpe sur le taillis, ne regardant guère où je frappais et frappant souvent à côté. Enfin, Suzanne me dit: «Jacques, est-ce que tu ne finiras pas bientôt?
—Quand vous voudrez, madame Suzanne.
—Est-ce que tu ne vois pas, dit-elle à demi-voix, que je veux que tu finisses?...» Je finis donc, je repris haleine, et je finis encore; et Suzanne...
LE MAÎTRE.
T'ôtait ton pucelage que tu n'avais pas?
JACQUES.
Il est vrai; mais Suzanne ne s'y méprit pas, et de sourire et de me dire: «Tu en as donné d'une bonne à garder à notre homme; et tu es un fripon.
—Que voulez-vous dire, madame Suzanne?
—Rien, rien; tu m'entends de reste. Trompe-moi encore quelquefois de même, et je te le pardonne...» Je reliai ses bourrées, je les pris sur mon dos; et nous revînmes, elle à sa maison, moi à la nôtre.
LE MAÎTRE.
Sans faire une pause en chemin?
JACQUES.
Non.
LE MAÎTRE.
Il n'y avait donc pas loin de la commune au village?
JACQUES.
Pas plus loin que du village à la commune.
LE MAÎTRE.
Elle ne valait que cela?
JACQUES.
Elle valait peut-être davantage pour un autre, pour un autre jour: chaque moment a son prix.
À quelque temps de là, dame Marguerite, c'était la femme de notre autre goguenard, avait du grain à faire moudre et n'avait pas le temps d'aller au moulin; elle vint demander à mon père un de ses garçons qui y allât pour elle. Comme j'étais le plus grand, elle ne doutait pas que le choix de mon père ne tombât sur moi, ce qui ne manqua pas d'arriver. Dame Marguerite sort; je la suis; je charge le sac sur son âne et je le conduis seul au moulin. Voilà son grain moulu, et nous nous en revenions, l'âne et moi, assez tristes, car je pensais que j'en serais pour ma corvée. Je me trompais. Il y avait entre le village et le moulin un petit bois à passer; ce fut là que je trouvai dame Marguerite assise au bord de la voie. Le jour commençait à tomber. «Jacques, me dit-elle, enfin te voilà! Sais-tu qu'il y a plus d'une mortelle heure que je t'attends?...»
Lecteur, vous êtes aussi trop pointilleux. D'accord, la mortelle heure est des dames de la ville; et la grande heure, de dame Marguerite.
JACQUES.
C'est que l'eau était basse, que le moulin allait lentement, que le meunier était ivre et que, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu revenir plus tôt.
MARGUERITE.
Assieds-toi là, et jasons un peu.
JACQUES.
Dame Marguerite, je le veux bien...
Me voilà assis à côté d'elle pour jaser, et cependant nous gardions le silence tous deux. Je lui dis donc: Mais, dame Marguerite, vous ne me dites mot, et nous ne jasons pas.