Cyrano de Bergerac Ch. 1/4 · 0%

Cyrano de BergeracPart 4 of 12

Edmond Rostand

French original · English translation

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Scène 2. II.

Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.

RAGUENEAU: Vous désirez, petits ?

PREMIER ENFANT: Trois pâtés.

RAGUENEAU (les servant): Là, bien roux. . . Et bien chauds.

DEUXIÈME ENFANT: S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?

RAGUENEAU (saisi, à part): Hélas ! un de mes sacs ! (Aux enfants): Que je les enveloppe ?. . . (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit): Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . . Pas celui-ci !. . . (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les pâtés, il lit): Le blond Phœbus. . . Pas celui-là ! (Même jeu.)

LISE (impatientée): Eh bien ! qu'attendez-vous ?

RAGUENEAU: Voilà, voilà, voilà ! (Il en prend un troisième et se résigne): Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même !

LISE: C'est heureux qu'il se soit décidé ! (Haussant les épaules): Nicodème ! (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)

RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à la porte): Pst !. . . Petits !. . . Rendez-moi le sonnet à Philis, Au lieu de trois pâtés je vous en donne six. (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant): Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . . Philis !. . . (CYRANO entre brusquement.)

Scène 2. III.

Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.

CYRANO: Quelle heure est-il ?

RAGUENEAU (le saluant avec empressement): Six heures.

CYRANO (avec émotion): Dans une heure ! (Il va et vient dans la boutique.)

RAGUENEAU (le suivant): Bravo ! J'ai vu. . .

CYRANO: Quoi donc !

RAGUENEAU: Votre combat !. . .

CYRANO: Lequel ?

RAGUENEAU: Celui de l'hôtel de Bourgogne !

CYRANO (avec dédain): Ah !. . . Le duel !

RAGUENEAU (admiratif): Oui, le duel en vers !. . .

LISE: Il en a plein la bouche !

CYRANO: Allons ! tant mieux !

RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi): A la fin de l'envoi, je touche !. . . A la fin de l'envoi, je touche !. . . Que c'est beau ! (Avec un enthousiasme croissant): A la fin de l'envoi. . .

CYRANO: Quelle heure, Ragueneau ?

RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge): Six heures cinq !. . .. . .je touche ! (Il se relève): . . . Oh ! faire une ballade !

LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré distraitement la main): Qu'avez-vous à la main ?

CYRANO: Rien. Une estafilade.

RAGUENEAU: Courûtes-vous quelque péril ?

CYRANO: Aucun péril.

LISE (le menaçant du doigt): Je crois que vous mentez !

CYRANO: Mon nez remuerait-il ? Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme ! (Changeant de ton): J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme, Vous nous laisserez seuls.

RAGUENEAU: C'est que je ne peux pas; Mes rimeurs vont venir. . .

LISE (ironique): Pour leur premier repas.

CYRANO: Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . . L'heure ?

RAGUENEAU: Six heures dix.

CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du papier): Une plume ?. . .

RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille): De cygne.

UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor): Salut ! (Lise remonte vivement vers lui.)

CYRANO (se retournant): Qu'est-ce ?

RAGUENEAU: Un ami de ma femme. Un guerrier Terrible,—à ce qu'il dit !. . .

CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau): Chut !. . . Écrire,—plier,— (A lui-même): Lui donner,—me sauver. . . (Jetant la plume): Lâche !. . . Mais que je meure, Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . . (A Ragueneau): L'heure ?

RAGUENEAU: Six et quart !. . .

CYRANO (frappant sa poitrine): —un seul mot de tous ceux que j'ai là ! Tandis qu'en écrivant. . . (Il reprend la plume): Eh bien ! écrivons-la, Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête, Et que mettant mon âme à côté du papier, Je n'ai tout simplement qu'à la recopier. (Il écrit.—Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes maigres et hésitantes.)

Scène 2. IV.

Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant, les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.

LISE (entrant, à Ragueneau): Les voici vos crottés !

PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau): Confrère !. . .

DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains): Cher confrère !

TROISIÈME POÈTE: Aigle des pâtissiers ! (Il renifle): Ça sent bon dans votre aire,

QUATRIÈME POÈTE: O Phœbus-Rôtisseur !

CINQUIÈME POÈTE: Apollon maître-queux !. . .

RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué): Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . .

PREMIER POÈTE: Nous fûmes retardés par la foule attroupée A la porte de Nesle !. . .

DEUXIÈME POÈTE: Ouverts à coups d'épée, Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !

CYRANO (levant une seconde la tête): Huit ?. . . Tiens, je croyais sept. (Il reprend sa lettre.)

RAGUENEAU (à Cyrano): Est-ce que vous savez Le héros du combat ?

CYRANO (négligemment): Moi ?. . . Non !

LISE (au mousquetaire): Et vous ?

LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache): Peut-être !

CYRANO (écrivant, à part,—on l'entend murmurer de temps en temps): Je vous aime. . .

PREMIER POÈTE: Un seul homme, assurait-on, sut mettre Toute une bande en fuite !. . .

DEUXIÈME POÈTE: Oh ! c'etait curieux ! Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . .

CYRANO (écrivant): . . .vos yeux. . .

TROISIÈME POÈTE: On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !

PREMIER POÈTE: Sapristi ! ce dut être un féroce. . .

CYRANO (même jeu): . . .vos lèvres. . .

PREMIER POÈTE: Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !

CYRANO (même jeu): . . . Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.

DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau): Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?

CYRANO (même jeu): . . .qui vous aime. . . (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint): Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.

RAGUENEAU (au deuxième poète): J'ai mis une recette en vers.

TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème): Oyons ces vers !

QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise): Cette brioche a mis son bonnet de travers. (Il la décoiffe d'un coup de dent.)

PREMIER POÈTE: Ce pain d'épice suit le rimeur famélique, De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique ! (Il happe le morceau de pain d'épice.)

DEUXIÈME POÈTE: Nous écoutons.

TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts): Ce chou bave sa crème. Il rit.

DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie): Pour la première fois la Lyre me nourrit !

RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose): Une recette en vers. . .

DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude): Tu déjeunes ?

PREMIER POÈTE (au deuxième): Tu dînes !

RAGUENEAU: Comment on fait les tartelettes amandines. Battez, pour qu'ils soient mousseux, Quelques œufs; Incorporez à leur mousse Un jus de cédrat choisi; Versez-y Un bon lait d'amande douce; Mettez de la pâte à flan Dans le flanc De moules à tartelette; D'un doigt preste, abricotez Les côtés; Versez goutte à gouttelette Votre mousse en ces puits, puis Que ces puits Passent au four, et, blondines, Sortant en gais troupelets, Ce sont les Tartelettes amandines !

LES POÈTES (la bouche pleine): Exquis ! Délicieux !

UN POÈTE (s'étouffant): Homph ! (Ils remontent vers le fond, en mangeant.)

CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau): Bercés par ta voix, Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?

RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire): Je le vois. . . Sans regarder, de peur que cela ne les trouble; Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, Puisque je satisfais un doux faible que j'ai Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !

CYRANO (lui frappant sur l'épaule): Toi, tu me plais !. . . (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement): Hé là, Lise ? (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano): Ce capitaine. . . Vous assiège ?

LISE (offensée): Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine, Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.

CYRANO: Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.

LISE (suffoquée): Mais. . .

CYRANO (nettement): Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise, Je défends que quelqu'un le ridicoculise.

LISE: Mais. . .

CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant): A bon entendeur. . . (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l'horloge.)

LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano): Vraiment, vous m'étonnez !. . . Répondez. . .sur son nez. . .

LE MOUSQUETAIRE: Sur son nez. . .sur son nez. . . (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.)

CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les poètes): Pst !. . .

RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite): Nous serons bien mieux par là. . .

CYRANO (s'impatientant): Pst ! pst !. . .

RAGUENEAU (les entraînant): Pour lire Des vers. . .

PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine): Mais les gâteaux !. . .

DEUXIÈME POÈTE: Emportons-les ! (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après avoir fait une râfle de plateaux.)

Scène 2. V.

Cyrano, Roxane, la duègne.

CYRANO: Je tire Ma lettre si je sens seulement qu'il y a Le moindre espoir !. . . (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il ouvre vivement la porte): Entrez !. . . (Marchant sur la duègne): Vous, deux mots, duègna !

LA DUÈGNE: Quatre.

CYRANO: Êtes-vous gourmande ?

LA DUÈGNE: A m'en rendre malade.

CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir): Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .

LA DUÈGNE (piteuse): Heu !. . .

CYRANO: . . .que je vous remplis de darioles.

LA DUÈGNE (changeant de figure): Hou !

CYRANO: Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?

LA DUÈGNE (avec dignité): Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.

CYRANO: J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin. —Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?

LA DUÈGNE: J'en suis férue !

CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis): Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.

LA DUÈGNE: Mais. . .

CYRANO (la poussant dehors): Et ne revenez qu'après avoir fini ! (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, à une distance respectueuse.)

Scène 2. VI.

Cyrano, Roxane, la duègne, un instant.

CYRANO: Que l'instant entre tous les instants soit béni, Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . .

ROXANE (qui s'est démasquée): Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat, C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . .

CYRANO: De Guiche ?

ROXANE (baissant les yeux): Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . .

CYRANO: Postiche ? (Saluant): Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux, Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.

ROXANE: Puis. . .je voulais. . . Mais pour l'aveu que je viens faire, Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère, Avec qui je jouais, dans le parc—près du lac !. . .

CYRANO: Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac !

ROXANE: Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . .

CYRANO: Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !

ROXANE: C'était le temps des jeux. . .

CYRANO: Des mûrons aigrelets. . .

ROXANE: Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . .

CYRANO: Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .

ROXANE: J'étais jolie, alors ?

CYRANO: Vous n'étiez pas vilaine.

ROXANE: Parfois, la main en sang de quelque grimpement, Vous accouriez !—Alors, jouant à la maman, Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure: (Elle lui prend la main): 'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?' (Elle s'arrête stupéfaite): Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci ! (Cyrano veut retirer sa main): Non ! Montrez-la ! Hein ? à votre âge, encor !—Où t'es-tu fait cela ?

CYRANO: En jouant, du côté de la porte de Nesle.

ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau): Donnez !

CYRANO (s'asseyant aussi): Si gentiment ! Si gaiement maternelle !

ROXANE: Et, dites-moi,—pendant que j'ôte un peu le sang,— Ils étaient contre vous ?

CYRANO: Oh ! pas tout à fait cent.

ROXANE: Racontez !

CYRANO: Non. Laissez. Mais vous, dites la chose Que vous n'osiez tantôt me dire. . .

ROXANE (sans quitter sa main): A présent, j'ose, Car le passé m'encouragea de son parfum ! Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.

CYRANO: Ah !. . .

ROXANE: Qui ne le sait pas d'ailleurs.

CYRANO: Ah !. . .

ROXANE: Pas encore.

CYRANO: Ah !. . .

ROXANE: Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.

CYRANO: Ah !. . .

ROXANE: Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima Timidement, de loin, sans oser le dire. . .

CYRANO: Ah !. . .

ROXANE: Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.— Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.

CYRANO: Ah !. . .

ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir): Et figurez-vous, tenez, que, justement Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !

CYRANO: Ah !. . .

ROXANE (riant): Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !

CYRANO: Ah !. . .

ROXANE: Il a sur son front de l'esprit, du génie, Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . .

CYRANO (se levant tout pâle): Beau !

ROXANE: Quoi ? Qu'avez-vous ?

CYRANO: Moi, rien. . . C'est. . .c'est. . . (Il montre sa main, avec un sourire): C'est ce bobo.

ROXANE: Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . .

CYRANO: Vous ne vous êtes donc pas parlé ?

ROXANE: Nos yeux seuls.

CYRANO: Mais comment savez-vous, alors ?

ROXANE: Sous les tilleuls De la place Royale, on cause. . . Des bavardes M'ont renseignée. . .

CYRANO: Il est cadet ?

ROXANE: Cadet aux gardes.

CYRANO: Son nom ?

ROXANE: Baron Christian de Neuvillette.

CYRANO: Hein ?. . . Il n'est pas aux cadets.

ROXANE: Si, depuis ce matin: Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.

CYRANO: Vite, Vite, on lance son cœur !. . . Mais, ma pauvre petite. . .

LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond): J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !

CYRANO: Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac ! (La duègne disparaît): . . . Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage, Bel esprit,—si c'était un profane, un sauvage.

ROXANE: Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe !

CYRANO: S'il était aussi maldisant que bien coiffé !

ROXANE: Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !

CYRANO: Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. —Mais si c'était un sot !. . .

ROXANE (frappant du pied): Eh bien ! j'en mourrais, là !

CYRANO (après un temps): Vous m'avez fait venir pour me dire cela ? Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.

ROXANE: Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme, Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons Dans votre compagnie. . .

CYRANO: Et que nous provoquons Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ? C'est ce qu'on vous a dit ?

ROXANE: Et vous pensez si j'ai Tremblé pour lui !

CYRANO (entre ses dents): Non sans raison !

ROXANE: Mais j'ai songé Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes, Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,— J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .

CYRANO: C'est bien, je défendrai votre petit baron.

ROXANE: Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ? J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.

CYRANO: Oui, oui.

ROXANE: Vous serez son ami ?

CYRANO: Je le serai.

ROXANE: Et jamais il n'aura de duel ?

CYRANO: C'est juré.

ROXANE: Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille. (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et, distraitement): Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . . —Dites-lui qu'il m'écrive. (Elle lui envoie un petit baiser de la main): Oh ! je vous aime !

CYRANO: Oui, oui.

ROXANE: Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.—Nous sommes De grands amis !

CYRANO: Oui, oui.

ROXANE: Qu'il m'écrive !—Cent hommes !— Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis. Cent hommes ! Quel courage !

CYRANO (la saluant): Oh ! j'ai fait mieux depuis. (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.)

Scène 2. VII.

Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la foule, etc., puis De Guiche.

RAGUENEAU: Peut-on rentrer ?

CYRANO (sans bouger): Oui. . . (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)

CARBON DE CASTEL-JALOUX: Le voilà !

CYRANO (levant la tête): Mon capitaine !. . .

CARBON (exultant): Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine De mes cadets sont là !. . .

CYRANO (reculant): Mais. . .

CARBON (voulant l'entraîner): Viens ! on veut te voir !

CYRANO: Non !

CARBON: Il boivent en face, à la Croix du Trahoir.

CYRANO: Je. . .

CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de tonnerre): Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !

UNE VOIX (au dehors): Ah ! Sandious ! (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.)

CARBON (se frottant les mains): Les voici qui traversent la rue !

LES CADETS (entrant dans la rôtisserie): Mille dious !—Capdedious !—Mordious !—Pocapdedious !

RAGUENEAU (reculant épouvanté): Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !

LES CADETS: Tous !

UN CADET (à Cyrano): Bravo !

CYRANO: Baron !

UN AUTRE (lui secouant les mains): Vivat !

CYRANO: Baron !

TROISIÈME CADET: Que je t'embrasse !

CYRANO: Baron !. . .

PLUSIEURS GASCONS: Embrassons-le !

CYRANO (ne sachant auquel répondre): Baron !. . .baron !. . .de grâce. . .

RAGUENEAU: Vous êtes tous barons, messieurs ?

LES CADETS: Tous ?

RAGUENEAU: Le sont-ils ?. . .

PREMIER CADET: On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !

LE BRET (entrant, et courant à Cyrano): On te cherche ! Une foule en délire conduite Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . .

CYRANO (épouvanté): Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . .

LE BRET (se frottant les mains): Si !

UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe): Monsieur, tout le Marais se fait porter ici ! (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des carrosses s'arrêtent.)

LE BRET (bas, souriant, à Cyrano): Et Roxane ?

CYRANO (vivement): Tais-toi !

LA FOULE (criant dehors): Cyrano !. . . (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)

RAGUENEAU (debout sur une table): Ma boutique Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !

DES GENS (autour de Cyrano): Mon ami. . .mon ami. . .

CYRANO: Je n'avais pas hier Tant d'amis !