Cyrano de BergeracPart 3 of 12
French original · English translation
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LA FOULE (en un long cri): Ah !. . .
UN CHEVAU-LÉGER: Superbe !
UNE FEMME: Joli !
RAGUENEAU: Pharamineux !
UN MARQUIS: Nouveau !. . .
LE BRET: Insensé !
BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend): . . . Compliments !. . .félicite. . .bravo. . .
VOIX DE FEMME: C'est un héros !. . .
UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue): Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . . C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître; J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . . (Il s'éloigne.)
CYRANO (à Cuigy): Comment s'appelle donc ce monsieur ?
CUIGY: D'Artagnan.
LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras): Çà, causons !. . .
CYRANO: Laisse un peu sortir cette cohue. . . (A Bellerose): Je peux rester ?
BELLEROSE (respecteusement): Mais oui !. . . (On entend des cris au dehors.)
JODELET (qui a regardé): C'est Montfleury qu'on hue !
BELLEROSE (solennellement): Sic transit !. . . (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles): Balayez. Fermez. N'éteignez pas. Nous allons revenir après notre repas, Répéter pour demain une nouvelle farce. (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)
LE PORTIER (à Cyrano): Vous ne dînez donc pas ?
CYRANO: Moi ?. . . Non. (Le portier se retire.)
LE BRET (à Cyrano): Parce que ?
CYRANO (fièrement): Parce. . . (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin): Que je n'ai pas d'argent !. . .
LE BRET (faisant le geste de lancer un sac): Comment ! le sac d'écus ?. . .
CYRANO: Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
LE BRET: Pour vivre tout un mois, alors ?. . .
CYRANO: Rien ne me reste.
LE BRET: Jeter ce sac, quelle sottise !
CYRANO: Mais quel geste !. . .
LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir): Hum !. . . (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée): Monsieur. . . Vous savoir jeûner. . .le cœur me fend. . . (Montrant le buffet): J'ai là tout ce qu'il faut. . . (Avec élan): Prenez !
CYRANO (se découvrant): Ma chère enfant, Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise D'accepter de vos doigts la moindre friandise, J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, Et j'accepterai donc. . . (Il va au buffet et choisit): Oh ! peu de chose !—un grain De ce raisin. . . (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain): Un seul !. . .ce verre d'eau. . . (Elle veut y verser du vin, il l'arrête): limpide ! —Et la moitié d'un macaron ! (Il rend l'autre moitié.)
LE BRET: Mais c'est stupide !
LA DISTRIBUTRICE: Oh ! quelque chose encor !
CYRANO: Oui. La main à baiser. (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)
LA DISTRIBUTRICE: Merci, monsieur. (Révérence): Bonsoir. (Elle sort.)
Scène 1. V.
Cyrano, Le Bret, puis le portier.
CYRANO (à Le Bret): Je t'écoute causer. (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron): Dîner !. . . (. . .le verre d'eau): Boisson !. . . (. . .le grain de raisin): Dessert !. . . (Il s'assied): Là, je me mets à table ! —Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable ! (Mangeant): —Tu disais ?
LE BRET: Que ces fats aux grands airs belliqueux Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . . Va consulter des gens de bon sens, et t'informe De l'effet qu'a produit ton algarade.
CYRANO (achevant son macaron): Énorme.
LE BRET: Le Cardinal. . .
CYRANO (s'épanouissant): Il était là, le Cardinal ?
LE BRET: A dû trouver cela. . .
CYRANO: Mais très original.
LE BRET: Pourtant. . .
CYRANO: C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.
LE BRET: Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !
CYRANO (attaquant son grain de raisin): Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?
LE BRET: Quarante-huit. Sans compter les femmes.
CYRANO: Voyons, compte !
LE BRET: Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte, Baro, l'Académie. . .
CYRANO: Assez ! tu me ravis !
LE BRET: Mais où te mènera la façon dont tu vis ? Quel système est le tien ?
CYRANO: J'errais dans un méandre; J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre; J'ai pris. . .
LE BRET: Lequel ?
CYRANO: Mais le plus simple, de beaucoup. J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !
LE BRET (haussant les épaules): Soit !—Mais enfin, à moi, le motif de ta haine Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !
CYRANO (se levant): Ce Silène, Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril, Pour les femmes encor se croit un doux péril, Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille, Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . . Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir, De poser son regard, sur celle. . . Oh ! j'ai cru voir Glisser sur une fleur une longue limace !
LE BRET (stupéfait): Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . .
CYRANO (avec un rire amer): Que j'aimasse ?. . . (Changeant de ton et gravement): J'aime.
LE BRET: Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . .
CYRANO: Qui j'aime ?. . . Réfléchis, voyons. Il m'interdit Le rêve d'être aimé même par une laide, Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède; Alors, moi, j'aime qui ?. . . Mais cela va de soi ! J'aime—mais c'est forcé !—la plus belle qui soit !
LE BRET: La plus belle ?. . .
CYRANO: Tout simplement, qui soit au monde ! La plus brillante, la plus fine, (Avec accablement): la plus blonde !
LE BRET: Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . .
CYRANO: Un danger Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer, Un piège de nature, une rose muscade Dans laquelle l'amour se tient en embuscade ! Qui connaît son sourire a connu le parfait. Elle fait de la grâce avec rien, elle fait Tenir tout le divin dans un geste quelconque, Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque, Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . .
LE BRET: Sapristi ! je comprends. C'est clair !
CYRANO: C'est diaphane.
LE BRET: Magdeleine Robin, ta cousine ?
CYRANO: Oui,—Roxane.
LE BRET: Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui ! Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !
CYRANO: Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance Pourrait bien me laisser cette protubérance ! Oh ! je ne me fais pas d'illusion !—Parbleu, Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu; J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume; Avec mon pauvre grand diable de nez je hume L'avril,—je suis des yeux, sous un rayon d'argent, Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune, Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !
LE BRET (ému): Mon ami !. . .
CYRANO: Mon ami, j'ai de mauvaises heures ! De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .
LE BRET (vivement, lui prenant la main): Tu pleures ?
CYRANO: Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, Si le long de ce nez une larme coulait ! Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître, La divine beauté des larmes se commettre Avec tant de laideur grossière !. . . Vois-tu bien, Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . .
LE BRET: Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !
CYRANO (secouant la tête): Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ? J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ?
LE BRET: Mais ton courage ! ton esprit !—Cette petite Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas, Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !
CYRANO (saisi): C'est vrai !
LE BRET: Hé ! bien ! alors ?. . . Mais, Roxane, elle-même, Toute blême a suivi ton duel !
CYRANO: Toute blême ?
LE BRET: Son cœur et son esprit déjà sont étonnés ! Ose, et lui parle, afin. . .
CYRANO: Qu'elle me rie au nez ? Non !—C'est la seule chose au monde que je craigne !
LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano): Monsieur, on vous demande. . .
CYRANO (voyant la duègne): Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
Scène 1. VI.
Cyrano, Le Bret, la duègne.
LA DUÈGNE (avec un grand salut): De son vaillant cousin on désire savoir Où l'on peut, en secret, le voir.
CYRANO (bouleversé): Me voir ?
LA DUÈGNE (avec une révérence): Vous voir. —On a des choses à vous dire.
CYRANO: Des ?. . .
LA DUÈGNE (nouvelle révérence): Des choses !
CYRANO (chancelant): Ah, mon Dieu !
LA DUÈGNE: L'on ira, demain, aux primes roses D'aurore,—ouïr la messe à Saint-Roch.
CYRANO (se soutenant sur Le Bret): Ah ! mon Dieu !
LA DUÈGNE: En sortant,—où peut-on entrer, causer un peu ?
CYRANO (affolé): Où ?. . . Je. . .mais. . . Ah ! mon Dieu !. . .
LA DUÈGNE: Dites vite.
CYRANO: Je cherche !. . .
LA DUÈGNE: Où ?
CYRANO: Chez. . .chez. . . Ragueneau. . .le pâtissier. . .
LA DUÈGNE: Il perche ?
CYRANO: Dans la rue—Ah ! mon Dieu, mon Dieu !—Saint-Honoré !
LA DUÈGNE (remontant): On ira. Soyez-y. Sept heures.
CYRANO: J'y serai. (La duègne sort.)
Scène 1. VII.
Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille,
Lignière, le portier, les violons.
CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret): Moi !. . . D'elle !. . . Un rendez-vous !. . .
LE BRET: Eh bien ! tu n'es plus triste ?
CYRANO: Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !
LE BRET: Maintenant, tu vas être calme ?
CYRANO (hors de lui): Maintenant. . . Mais je vais être frénétique et fulminant ! Il me faut une armée entière a déconfire ! J'ai dix cœurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire De pourfendre des nains. . . (Il crie à tue-tête): Il me faut des géants ! (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les violons ont repris leur place.)
UNE VOIX (de la scène): Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !
CYRANO (riant): Nous partons ! (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)
CUIGY: Cyrano !
CYRANO: Qu'est-ce ?
CUIGY: Une énorme grive Qu'on t'apporte !
CYRANO (le reconnaissant): Lignière !. . . Hé, qu'est-ce qui t'arrive ?
CUIGY: Il te cherche !
BRISSAILLE: Il ne peut rentrer chez lui !
CYRANO: Pourquoi ?
LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné): Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . . A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . . Porte de Nesle. . . Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . . Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit !
CYRANO: Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !
LIGNIÈRE (épouvanté): Mais. . .
CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le portier balance en écoutant curieusement cette scène): Prends cette lanterne !. . . (Lignière saisit précipitamment la lanterne): Et marche !—Je te jure Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . . (Aux officiers): Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !
CUIGY: Mais cent hommes !. . .
CYRANO: Ce soir, il ne m'en faut pas moins ! (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans leurs divers costumes.)
LE BRET: Mais pourquoi protéger. . .
CYRANO: Voilà Le Bret qui grogne !
LE BRET: Cet ivrogne banal ?. . .
CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière): Parce que cet ivrogne, Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli, Fit quelque chose un jour de tout à fait joli: Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite, Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier, Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . .
UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette): Tiens, c'est gentil, cela !
CYRANO: N'est-ce pas, la soubrette ?
LA COMÉDIENNE (aux autres): Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?
CYRANO: Marchons ! (Aux officiers): Et vous, messieurs, en me voyant charger, Ne me secondez pas, quel que soit le danger !
UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène): Oh ! mais, moi, je vais voir !
CYRANO: Venez !. . .
UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien): Viens-tu, Cassandre ?. . .
CYRANO: Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre, Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol, La farce italienne à ce drame espagnol, Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque, L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . .
TOUTES LES FEMMES (sautant de joie): Bravo !—Vite, une mante !—Un capuchon !
JODELET: Allons !
CYRANO (aux violons): Vous nous jouerez un air, messieurs les violons ! (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux flambeaux): Bravo ! des officiers, des femmes en costume, Et, vingt pas en avant. . . (Il se place comme il dit): Moi, tout seul, sous la plume Que la gloire elle-même à ce feutre piqua, Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . . —C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !— On y est ?. . . Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte ! (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque et lunaire paraît): Ah !. . . Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux; Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus; Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène; Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine, Comme un mystérieux et magique miroir, Tremble. . . Et vous allez voir ce que vous allez voir !
TOUS: A la porte de Nesle !
CYRANO (debout sur le seuil): A la porte de Nesle ! (Se retournant avant de sortir, à la soubrette): Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ? (Il tire l'épée et, tranquillement): C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis ! (Il sort. Le cortège,—Lignière zigzaguant en tête,—puis les comédiennes aux bras des officiers,—puis les comédiens gambadant,—se met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.)
Rideau.
Acte II.
La Rôtisserie Des Poètes.
La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les premières lueurs de l'aube.
À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé, auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les lèchefrites.
À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles analogues.
Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, fait un lustre de gibier.
Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces. Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des quinconces de brioches, des villages de petits-fours.
Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au lever du rideau; il écrit.
Scène 2. I.
Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table, écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée): Fruits en nougat !
DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat): Flan !
TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes): Paon !
QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux): Roinsoles !
CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine): Bœuf en daube !
RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête): Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube ! Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! L'heure du luth viendra,—c'est l'heure du fourneau ! (Il se lève. A un cuisinier): Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !
LE CUISINIER: De combien ?
RAGUENEAU: De trois pieds. (Il passe.)
LE CUISINIER: Hein ?
PREMIER PATISSIER: La tarte !
DEUXIÈME PATISSIER: La tourte !
RAGUENEAU (devant la cheminée): Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments ! (A un pâtissier, lui montrant des pains): Vous avez mal placé la fente de ces miches: Au milieu la césure,—entre les hémistiches ! (A un autre, lui montrant un pâté inachevé): A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . . (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles): Et toi, sur cette broche interminable, toi, Le modeste poulet et la dinde superbe, Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe Alternait les grands vers avec les plus petits, Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !
UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette): Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire Ceci, qui vous plaira, je l'espère. (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)
RAGUENEAU (ébloui): Une lyre !
L'APPRENTI: En pâte de brioche.
RAGUENEAU (ému): Avec des fruits confits ! L'APPRENTI: Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
RAGUENEAU (lui donnant de l'argent): Va boire à ma santé ! (Apercevant Lise qui entre): Chut ! ma femme ! Circule, Et cache cet argent ! (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné): C'est beau ?
LISE: C'est ridicule ! (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
RAGUENEAU: Des sacs ?. . . Bon. Merci. (Il les regarde): Ciel ! Mes livres vénérés ! Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés ! Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . . Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
LISE (sèchement): Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment Ce que laissent ici, pour unique paiement, Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
RAGUENEAU: Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales !
LISE: Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami, Vous ne m'appeliez pas bacchante,—ni fourmi !
RAGUENEAU: Avec des vers, faire cela !
LISE: Pas autre chose.
RAGUENEAU: Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?