ChériPart 7 of 13
French original · English translation
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Elle devait s'éveiller tout l'hiver dans cette chambre carrée à quatre fenêtres. Le mauvais temps retardait l'achèvement d'un hôtel neuf, avenue Henri-Martin, et aussi les caprices de Chéri qui voulut une salle de bains noire, un salon chinois, un sous-sol aménagé en piscine et un gymnase. Aux objections de l'architecte, il répondait : "Je m'en fous. Je paye, je veux être servi. Je ne regarde pas au prix." Mais, parfois, il épluchait âprement un devis, affirmant qu' "on ne faisait pas le poil au fils Peloux". De fait, il discourait prix de séries, fibro-ciment, et stuc coloré avec une aisance inattendue, une mémoire précise des chiffres qui forçaient la considération des entrepreneurs.
Il consultait peu sa jeune femme, bien qu'il fît parade, pour elle, de son autorité et qu'il prît soin de masquer, à l'occasion, son incertitude par des ordres brefs. Elle découvrit que s'il savait d'instinct jouer avec les couleurs, il méprisait les belles formes et les caractéristiques des styles.
"Tu t'embarrasses d'un tas d'histoires, toi, chose… heu… Edmée. Une décision pour le fumoir? Tiens, en v'là une : bleu pour les murs, un bleu qui n'a peur de rien. Un tapis violet, d'un violet qui fout le camp devant le bleu des murs. Et puis, là-dedans, ne crains pas le noir, ni l'or pour les meubles et les bibelots.
—Oui, tu as raison, Fred. Mais ce sera un peu impitoyable, ces belles couleurs. Il va manquer la grâce, la note claire, le vase blanc ou la statue….
—Que non, interrompait-il assez roidement. Le vase blanc, ce sera moi tout nu. Et n'oublions pas un coussin, un machin, un fourbi quelconque rouge potiron, pour quand je me baladerai tout nu dans le fumoir."
Elle caressait, secrètement séduite et révoltée, de telles images qui transformaient leur demeure future en une sorte de palais équivoque, de temple à la gloire de Chéri. Mais elle ne luttait pas, quémandait avec douceur "un petit coin", pour un mobilier minuscule et précieux, au point sur fond blanc, cadeau de Marie-Laure.
Cette douceur qui cachait une volonté si jeune et déjà si bien exercée lui valut de camper quatre mois chez sa belle-mère, et de déjouer, quatre mois durant, l'affût constant, les pièges tendus quotidiennement à sa sérénité, à sa gaieté encore frileuse, à sa diplomatie; Charlotte Peloux, exaltée par la proximité d'une victime si tendre, perdait un peu la tête et gaspillait les flèches, mordait à tort et à travers….
"Du sang-froid, madame Peloux, jetait de temps en temps Chéri. Qui boufferez-vous l'hiver prochain, si je ne vous arrête pas?"
Edmée levait sur son mari des yeux où la peur et la gratitude tremblaient ensemble et essayait de ne pas trop penser, de ne pas trop regarder Mme Peloux. Un soir, Charlotte lança à trois reprises et comme à l'étourdie, par-dessus les chrysanthèmes du surtout, le nom de Léa au lieu de celui d'Edmée. Chéri baissa ses sourcils sataniques :
"Madame Peloux, je crois que vous avez des troubles de mémoire. Une cure d'isolement vous paraît-elle nécessaire?"
Charlotte Peloux se tut pendant une semaine, mais jamais Edmée n'osa demander à son mari : "C'est à cause de moi, que tu t'es fâché? C'est bien moi que tu défendais? Ce n'est pas l'autre femme, celle d'avant moi?"
Son enfance, son adolescence lui avaient appris patience, l'espoir, le silence, le maniement aisé des armes et des vertus des prisonniers. La belle Marie-Laure n'avait jamais grondé sa fille : elle se bornait à la punir. Jamais une parole dure, jamais une parole tendre. La solitude, puis l'internat, puis encore la solitude de quelques vacances, la relégation fréquente dans une chambre parée; enfin la menace du mariage, de n'importe quel mariage, dès que l'oeil de la mère trop belle discerna sur la fille l'aube d'une autre beauté, beauté timide, comme opprimée, d'autant plus touchante…. Au prix de cette mère d'ivoire et d'or insensibles, la ronde méchanceté de Charlotte Peloux n'était que rosée….
"Tu as peur de ma mère vénérée?" lui demanda un soir Chéri.
Edmée sourit, fit une moue d'insouciance.
"Peur? non. On tressaute pour une porte qui claque, mais on n'a pas peur. On a peur du serpent qui passe dessous….
—Fameux serpent, Marie-Laure, hein?
—Fameux."
Il attendit une confidence qui ne vint pas et serra d'un bras les minces épaules de sa femme, en camarade :
"On est quelque chose comme orphelins, nous, pas?
—Oui, on est orphelins ! On est si gentils!"
Elle se colla contre lui. Ils étaient seuls dans le hall. Mme Peloux, comme disait Chéri, préparait en haut ses poisons du lendemain. La nuit encore froide derrière les vitres mirait les meubles et les lampes comme un étang. Edmée se sentait tiède et protégée, confiante aux bras de cet inconnu. Elle leva la tête et cria de saisissement, car il renversait vers le lustre un visage magnifique et désespéré, en fermant les yeux sur deux larmes, retenues et scintillantes entre ses cils….
"Chéri, Chéri! Qu'est-ce que tu as?"
Malgré elle, elle lui avait donné ce petit nom trop caressant, qu'elle ne voulait jamais prononcer. Il obéit à l'appel avec égarement, et ramena son regard sur elle.
"Chéri! mon Dieu, j'ai peur…. Qu'est-ce que tu as?"
Il l'écarta un peu, la tint par les bras en face de lui.
"Ah! ah! cette petite… cette petite…. De quoi donc as-tu peur?"
Il lui livrait ses yeux de velours, plus beaux pour une larme, paisibles, grands ouverts, indéchiffrables. Edmée allait le supplier de se taire quand il parla :
"Ce qu'on est bêtes! … C'est cette idée qu'on est orphelins…. C'est idiot. C'est tellement vrai…."
Il reprit son air d'importance comique et elle respira, assurée qu'il ne parlerait pas davantage. En commençant d'éteindre soigneusement les candélabres, il se tourna vers Edmée, avec une vanité très naïve, ou très retorse :
"Tiens, pourquoi est-ce que je n'aurais pas un coeur, moi aussi?"
"Qu'est-ce que tu fais là?"
Bien qu'il l'eût interpellée presque bas, le son de la voix de Chéri atteignit Edmée au point qu'elle plia en avant comme s'il l'eût poussée. Debout, près d'un bureau grand ouvert, elle posait les deux mains sur des papiers épars.
"Je range…" dit-elle d'une voix molle. Elle leva une main qui s'arrêta en l'air comme engourdie. Puis elle sembla s'éveiller et cessa de mentir :
"Voilà, Fred…. Tu m'avais dit que pour notre emménagement prochain, tu avais horreur de t'occuper toi-même de ce que tu veux emporter : cette chambre, ces meubles…. J'ai voulu, de bonne foi, ranger, trier… et puis, le poison est venu, la tentation, les mauvaises pensées—la mauvaise pensée…. Je te demande pardon. J'ai touché à des choses qui ne m'appartiennent pas."
Elle tremblait bravement et attendait. Il se tenait le front penché, les mains fermées, dans une attitude menaçante, mais il ne paraissait pas voir sa femme. Il avait le regard si voilé qu'elle garda, de cette heure- là, le souvenir d'un colloque avec un homme aux yeux pâles….
"Ah! oui, dit-il enfin. Tu cherchais…. Tu cherchais des lettres d'amour."
Elle ne nia pas.
"Tu cherchais mes lettres d'amour!"
Il rit, de son rire maladroit et contraint. Edmée rougit, blessée :
"Tu me trouves bête, évidemment. Tu n'es pas homme à ne pas les avoir mises en sûreté ou brûlées. Et puis, enfin, cela ne me regardait pas. Je n'ai que ce que je mérite. Tu ne m'en garderas pas trop rancune, Fred?"
Elle priait avec un peu d'effort et se faisait jolie exprès, les lèvres tendues, le haut du visage dissimulé dans l'ombre des cheveux mousseux. Mais Chéri ne changeait pas d'attitude et elle remarqua, pour la première fois, que son beau teint sans nuance prenait la transparence d'une rose blanche d'hiver, et que l'ovale des joues avait maigri.
"Des lettres d'amour… répéta-t-il. C'est crevant."
Il fit un pas et prit à poignée des papiers qu'il effeuilla. Cartes postales, factures de restaurants, lettres de fournisseurs, télégrammes des petites copines rencontrées une nuit, pneumatiques d'amis pique- assiette, trois lignes, cinq lignes;—quelques pages étroites, sabrées de l'écriture coupante de Mme Peloux….
Chéri se retourna vers sa femme :
"Je n'ai pas de lettres d'amour.
—Oh! protesta-t-elle, pourquoi veux-tu….
—Je n'en ai pas, interrompit-il. Tu ne peux pas comprendre. Je ne m'en étais pas aperçu. Je ne peux pas avoir de lettres d'amour, puisque…."
Il s'arrêta.
"Ah ! attends, attends. Il y a pourtant une fois, je me souviens, je n'avais pas voulu aller à la Bourboule, et alors…. Attends, attends…."
Il ouvrait des tiroirs, jetait fébrilement des papiers sur le tapis.
"Trop fort! Qu'est-ce que j'en ai fait? J'aurais juré que c'était dans le haut à gauche…. Non…."
Il referma rudement les tiroirs vides et fixa sur Edmée un regard pesant :
"Tu n'as rien trouvé? Tu n'aurais pas pris une lettre qui commençait : "Mais non, je ne m'ennuie pas. On devrait toujours se quitter huit jours par mois", et puis, ça continuait par je ne sais plus quoi, à propos d'un chèvrefeuille qui grimpait à la fenêtre…."
Il ne se tut que parce que sa mémoire le trahissait, et esquissa un geste d'impatience. Edmée, raidie et mince, devant lui, ne faiblissait pas :
"Non, non, je n'ai rien PRIS, appuya-t-elle avec une irritation sèche. Depuis quand suis-je capable de PRENDRE? Une lettre qui t'est si précieuse, tu l'as donc laissée traîner? Une lettre pareille, je n'ai pas besoin de demander si elle était de Léa!"
Il tressaillit faiblement, mais non pas comme Edmée l'attendait. Un demi- sourire errant passa sur le beau visage fermé, et la tête inclinée de côté, les yeux attentifs, l'arc délicieux de la bouche détendu, il écouta peut-être l'écho d'un nom…. Toute la jeune force amoureuse et mal disciplinée d'Edmée creva en cris, en larmes, en gestes des mains tordues ou ouvertes pour griffer :
"Va-t'en! je te déteste! Tu ne m'as jamais aimée! Tu ne te soucies pas plus de moi que si je n'existais pas ! Tu me blesses, tu me méprises, tu es grossier, tu es… tu es…. Tu ne penses qu'à cette vieille femme! Tu as des goûts de malade, de dégénéré, de… de…. Tu ne m'aimes pas! Pourquoi, je me demande, pourquoi m'as-tu épousée? … Tu es…. Tu es…."
Elle secouait la tête comme une bête prise par le cou, et quand elle renversait la nuque pour aspirer l'air en suffoquant, on voyait luire les laiteuses petites perles égales de son collier. Chéri contemplait avec stupeur les gestes désordonnés de ce cou charmant et onduleux, l'appel des mains nouées l'une à l'autre, et surtout ces larmes, ces larmes…. Il n'avait jamais vu tant de larmes…. Qui donc avait pleuré devant lui, pour lui? Personne,… Mme Peloux? "Mais, songea-t-il, les larmes de Mme Peloux, ça ne compte pas…." Léa? … non. Il consulta, au fond de son souvenir le plus caché, deux yeux d'un bleu sincère, qui n'avaient brillé que de plaisir, de malice et de tendresse un peu moqueuse…. Que de larmes sur cette jeune femme qui se débat devant lui! Que fait-on pour tant de larmes? Il ne savait pas. Tout de même, il étendit le bras, et comme Edmée reculait, craignant peut-être une brutalité, il lui posa sur la tête sa belle main douce, imprégnée de parfums, et il flatta cette tête désordonnée, en essayant d'imiter une voix et des mots dont il connut le pouvoir :
"Là… là…. Qu'est-ce que c'est…. Qu'est-ce que c'est donc… là…."
Edmée fondit brusquement et tomba sur un siège où elle se ramassa toute, et elle se mit à sangloter avec passion, avec une frénésie qui ressemblait à un rire houleux et aux saccades de la joie. Son gracieux corps courbé bondissait, soulevé par le chagrin, l'amour jaloux, la colère, la servilité qui s'ignore, et cependant, comme le lutteur en plein combat, comme le nageur au sein de la vague, elle se sentait baignée dans un élément nouveau, naturel et amer.