ChériPart 5 of 13
French original · English translation
The translation continues with Premium.
- The meaning of every phrase
- Notes on idioms and grammar
- Every book in the catalog
"… il est vrai que depuis cinq ans, j'entretiens à peu près cet enfant…. Mais il a tout de même trois cent mille francs de rente. Voilà. Est-on un barbeau quand on a trois cent mille francs de rente? Ça ne dépend pas du chiffre, ça dépend de la mentalité…. Il y a des types à qui j'aurais pu donner un demi-million et qui ne seraient pas pour cela des barbeaux…. Mais Chéri? et pourtant, je ne lui ai jamais donné d'argent…. Tout de même…."
"Tout de même, éclata-t-elle… elle t'a traité de maquereau!
—Qui ça?
—Marie-Laure!"
Il s'épanouit et eut l'air d'un enfant :
"N'est-ce pas? n'est-ce pas, Nounoune, c'est bien ça qu'elle a voulu dire?
—Il me semble!"
Chéri leva son verre empli d'un vin de Château-Chalon, coloré comme de l'eau-de-vie :
"Vive Marie-Laure! Quel compliment, hein! Et qu'on m'en dise autant quand j'aurai ton âge, je n'en demande pas plus!
—Si ça suffit à ton bonheur…."
Elle l'écouta distraitement jusqu'à la fin du déjeuner. Habitué aux demi- silences de sa sage amie, il se contenta des apostrophes maternelles et quotidiennes : "Prends le pain le plus cuit…. Ne mange pas tant de mie fraîche…. Tu n'as jamais su choisir un fruit…" tandis que, maussade en secret, elle se gourmandait : "Il faudrait pourtant que je sache ce que je veux! qu'est-ce que j'aurais voulu? Qu'il se dresse en pied : "Madame, vous m'insultez! Madame, je ne suis pas ce que vous croyez!" Au fond, je suis responsable. Je l'ai élevé à la coque, je l'ai gavé de tout…. A qui l'idée serait-elle venue qu'il aurait un jour l'envie de jouer au père de famille? Elle ne m'est pas venue, à moi! En admettant qu'elle me soit venue, comme dit Patron : "le sang, c'est le sang!" Même s'il avait accepté les propositions de Gladys, il n'aurait fait qu'un tour, le sang de Patron, si on avait parlé de marée à portée de ses oreilles. Mais Chéri, il a du sang de Chéri, lui. Il a…."
"Qu'est-ce que tu disais, petit? s'interrompit-elle, je n'écoutais pas.
—Je disais que jamais, tu m'entends, jamais rien ne m'aura fait rigoler comme mon histoire avec Marie-Laure!"
"Voilà, acheva Léa en elle-même, lui, ça le fait rigoler."
Elle se leva d'un mouvement las. Chéri passa un bras sous sa taille, mais elle l'écarta.
"C'est quel jour, ton mariage, déjà?
—Lundi en huit."
Il semblait si innocent et si détaché qu'elle s'effara :
"C'est fantastique!
—Pourquoi fantastique, Nounoune?
—Tu n'as réellement pas l'air d'y songer!
—Je n'y songe pas, dit-il d'une voix tranquille. Tout est réglé. Cérémonie à deux heures, comme ça on ne s'affole pas pour le grand déjeuner. Five o'clock chez Charlotte Peloux. Et puis les sleepings, l'Italie, les lacs….
—Ça se reporte donc, les lacs?
—Ça se reporte. Des villas, des hôtels, des autos, des restaurants… Monte-Carlo, quoi!
—Mais elle! il y a elle….
—Bien sûr, il y a elle. Il n'y a pas beaucoup elle, mais il y a elle.
—Et il n'y a plus moi."
Chéri n'attendait pas la petite phrase et le laissa voir. Un tournoiement maladif des prunelles, une décoloration soudaine de la bouche le défigurèrent. Il reprit haleine avec précaution pour qu'elle ne l'entendît pas respirer et redevint pareil à lui-même :
"Nounoune, il y aura toujours toi.
—Monsieur me comble.
—Il y aura toujours toi, Nounoune…—il rit maladroitement—dès que j'aurai besoin que tu me rendes un service."
Elle ne répondit rien. Elle se pencha pour ramasser une fourche d'écaillé tombée et l'enfonça dans ses cheveux en chantonnant. Elle prolongea sa chanson avec complaisance devant un miroir, fière de se dompter si aisément, d'escamoter la seule minute émue de leur séparation, fière d'avoir retenu les mots qu'il ne faut pas dire : "Parle…mendie, exige, suspends-toi…tu viens de me rendre heureuse…."
Mme Peloux avait dû parler beaucoup et longtemps, avant l'entrée de Léa. Le feu de ses pommettes ajoutait à l'éclat de ses grands yeux qui n'exprimaient jamais que le guet, l'attention indiscrète et impénétrable. Elle portait ce dimanche-là une robe d'après-midi noire à jupe très étroite, et personne ne pouvait ignorer que ses pieds étaient très petits ni qu'elle avait le ventre remonté dans l'estomac. Elle s'arrêta de parler, but une gorgée dans le calice mince qui tiédissait dans sa paume et pencha la tête vers Léa avec une langueur heureuse.
"Crois-tu qu'il fait beau? Ce temps! ce temps! Dirait-on qu'on est en octobre?
—Ah! non? … Pour sûr que non!" répondirent deux voix serviles.
Un fleuve de sauges rouges tournait mollement le long de l'allée, entre des rives d'asters d'un mauve presque gris. Des papillons souci volaient comme en été, mais l'odeur des chrysanthèmes chauffés au soleil entrait dans le hall ouvert. Un bouleau jaune tremblait au vent, au-dessus d'une roseraie de bengale qui retenait les dernières abeilles.
"Et qu'est-ce que c'est, clama Mme Peloux soudain lyrique, qu'est-ce que c'est que ce temps, à côté de celui qu'ILS doivent avoir en Italie!
—Le fait est…. Vous pensez! …" répondirent les voix serviles.
Léa tourna la tête vers les voix en fronçant les sourcils :
"Si au moins elles ne parlaient pas", murmura-t-elle.
Assises à une table de jeu, la baronne de la Berche et Mme Aldonza jouaient au piquet. Mme Aldonza, une très vieille danseuse, aux jambes emmaillotées, souffrait de rhumatisme déformant, et portait de travers sa perruque d'un noir laqué. En face d'elle et la dominant d'une tête et demie, la baronne de la Berche carrait d'inflexibles épaules de curé paysan, un grand visage que la vieillesse virilisait à faire peur. Elle n'était que poils dans les oreilles, buissons dans le nez et sur la lèvre, phalanges velues….
"Baronne, vous ne coupez pas à mon quatre-vingt-dix, chevrota Mme Aldonza.
—Marquez, marquez, ma bonne amie. Ce que je veux, moi, c'est que tout le monde soit content."
Elle bénissait sans trêve et cachait une cruauté sauvage. Léa la considéra comme pour la première fois, avec dégoût, et ramena son regard vers Mme Peloux.
"Au moins, Charlotte a une apparence humaine, elle…."
"Qu'est-ce que tu as, ma Léa? Tu n'as pas l'air dans ton assiette?" interrogea tendrement Mme Peloux.
Léa cambra sa belle taille et répondit : "Mais si, ma Lolotte…. Il fait si bon chez toi que je me laisse vivre…" tout en songeant : "Attention… la férocité est là aussi…" et elle mit sur son visage une impression de bien-être complaisant, de rêverie repue, qu'elle souligna en soupirant :
"J'ai trop mangé… je veux maigrir, là! Demain, je commence un régime."
Mme Peloux battit l'air et minauda :
"Le chagrin ne te suffit donc pas?
—Ah! Ah! Ah! s'esclaffèrent Mme Aldonza et la baronne de la Berche. Ah! Ah! Ah!"
Léa se leva, grande dans sa robe d'automne d'un vert sourd, belle sous son chapeau de satin bordé de loutre, jeune parmi ces décombres qu'elle parcourut d'un oeil doux :
"Ah! là là, mes enfants… donnez-m'en douze, de ces chagrins-là, que je perde un kilo!
—T'es épatante, Léa, lui jeta la baronne dans une bouffée de fumée.
—Madame Léa, après vous ce chapeau-là, quand vous le jetterez? mendia la vieille Aldonza. Madame Charlotte, vous vous souvenez, votre bleu? Il m'a fait deux ans. Baronne, quand vous aurez fini de faire de l'oeil à Madame Léa, vous me donnerez des cartes?
—Voilà, ma mignonne, en vous les souhaitant heureuses!"
Léa se tint un moment sur le seuil du hall, puis descendit dans le jardin. Elle cueillit une rose de Bengale qui s'effeuilla, écouta le vent dans le bouleau, les tramways de l'avenue, le sifflet d'un train de Ceinture. Le banc où elle s'assit était tiède et elle ferma les yeux, laissant le soleil lui chauffer les épaules. Quand elle rouvrit les yeux, elle tourna la tête précipitamment vers la maison, avec la certitude qu'elle allait voir Chéri debout sur le seuil du hall, appuyé de l'épaule à la porte….
"Qu'est-ce que j'ai?" se demanda-t-elle.
Des éclats de rire aigus, un petit brouhaha d'accueil dans le hall, la mirent debout, un peu tremblante.
"Est-ce que je deviendrais nerveuse?"
"Ah! les voilà, les voilà", trompettait Mme Peloux.
Et la forte voix de basse de la baronne scandait :
"Le p'tit ménage! Le p'tit ménage!"
Léa frémit, courut au seuil et s'arrêta : elle avait, devant elle, la vieille Lili et son amant adolescent, le prince Ceste, qui venaient d'arriver.
Peut-être soixante-dix ans, un embonpoint d'eunuque corseté,—on avait coutume de dire de la vieille Lili qu' "elle passait les bornes" sans préciser de quelles bornes il s'agissait. Une éternelle gaieté enfantine éclairait son visage, rond, rose, fardé, où les gros yeux et la très petite bouche, fine et rentrée, coquetaient sans honte. La vieille Lili suivait la mode, scandaleusement. Une jupe à raies, bleu révolution et blanc, contenait le bas de son corps, un petit spencer bleu béait sur un poitrail nu, à peau gaufrée de dindon coriace; un renard argenté ne cachait pas le cou nu, en pot de fleurs, un cou large comme un ventre et qui avait aspiré le menton….
"C'est effroyable", pensa Léa. Elle ne pouvait détacher son regard de quelque détail particulièrement sinistre, le "breton" de feutre blanc, par exemple, gaminement posé en arrière sur la perruque de cheveux courts châtain rosé, ou bien le collier de perles, tantôt visible et tantôt enseveli dans une profonde ravine qui s'était autrefois nommée "collier de Vénus"….
"Léa, Léa, ma petite copine!" s'écria la vieille Lili en se hâtant vers Léa. Elle marchait difficilement sur des pieds tout ronds et enflés, ligotés de cothurnes et de barrettes à boucles de pierreries, et s'en congratula la première :
"Je marche comme un petit canard! c'est un genre bien à moi! Guido, ma folie, tu reconnais Mme de Lonval? Ne la reconnais pas trop, ou je te saute aux yeux…."
Un enfant mince à figure italienne, vastes yeux vides, menton effacé et faible, baisa vite la main de Léa et rentra dans l'ombre, sans mot dire. Lili le happa au passage et lui plaqua la tête contre son poitrail grenu, en prenant l'assistance à témoin.
"Savez-vous ce que c'est, Madame, savez-vous ce que c'est? C'est mon grand amour, ça, Mesdames!
—Tiens-toi, Lili, conseilla la voix mâle de Mme de la Berche.
—Pourquoi donc? Pourquoi donc? dit Charlotte Peloux.
—Par propreté, dit la baronne.
—Baronne, tu n'es pas aimable! Sont-ils gentils, tous les deux! Ah! soupira-t-elle, ils me rappellent mes enfants.
—J'y pensais, dit Lili avec un rire ravi. C'est notre lune de miel aussi, à nous deux Guido! On vient pour savoir des nouvelles de l'autre jeune ménage! On vient pour se faire raconter tout."
Mme Peloux devint sévère :
"Lili, tu ne comptes pas sur moi pour te raconter des grivoiseries, n'est-ce pas?
—Si, si, si, s'écria Lili en battant des mains. Elle essaya de sautiller, mais parvint seulement à soulever un peu ses épaules et ses hanches. C'est comme ça qu'on m'a, c'est comme ça qu'on me prend! Le péché de l'oreille! On ne me corrigera pas. Cette petite canaille-là en sait quelque chose!"
L'adolescent muet, mis en cause, n'ouvrit pas les lèvres. Ses prunelles noires allaient et venaient sur le blanc de ses yeux comme des insectes effarés. Léa, figée, regardait.
"Madame Charlotte nous a raconté la cérémonie, bêla Mme Aldonza. Sous la fleur d'oranger la jeune dame Peloux était un rêve.
—Une madone! Une madone! rectifia Charlotte Peloux de tous ses poumons, soulevée par un saint délire. Jamais, jamais on n'avait vu un spectacle pareil! Mon fils marchait sur des nuées! Sur des nuées! … Quel couple! Quel couple!
—Sous la fleur d'oranger… tu entends, ma folie? murmura Lili…. Dis donc, Charlotte, et notre belle-mère? Marie-Laure?"
L'oeil impitoyable de Mme Peloux étincela.
"Oh! elle…. Déplacée, absolument déplacée…. Tout en noir collant, comme une anguille qui sort de l'eau; les seins, le ventre, on lui voyait tout! tout!
—Mâtin! grommela la baronne de la Berche avec une furie militaire.
—Et cet air de se moquer du monde, cet air d'avoir tout le temps du cyanure dans sa poche et un demi-setier de chloroforme dans son réticule! Enfin, déplacée, voilà le mot! Elle a donné l'impression de n'avoir que cinq minutes à elle—à peine la bouche essuyée : "Au revoir, Edmée, au revoir, Fred" et la voilà partie!"
La vieille Lili haletait, assise sur le bord d'un fauteuil, sa petite bouche d'aïeule, aux coins plissés, entrouverte :
"Et les conseils? jeta-t-elle.
—Quels conseils?
—Les conseils,—ô ma folie, tiens-moi la main!—les conseils à la jeune mariée? Qui les lui a donnés?"
Charlotte Peloux la toisa d'un air offensé.
"Ça se faisait peut-être de ton temps, mais c'est un usage tombé."
Gaillarde, la vieille se mit les poings sur les hanches :
"Tombé? tombé ou non, qu'est-ce que t'en peux savoir, ma pauvre Charlotte? On se marie si peu, dans ta famille!
- Ah! Ah! Ah!" s'esclaffèrent imprudemment les deux ilotes….
Mais un seul regard de Mme Peloux les consterna.
"La paix, la paix, mes petits anges! Vous avez chacune votre paradis sur la terre, que voulez-vous de plus?"
Et Mme de la Berche étendit une forte main de gendarme pacificateur entre les têtes congestionnées de ces dames. Mais Charlotte Peloux flairait la bataille comme un cheval de sang :
"Tu me cherches, Lili, tu n'auras pas de mal à me trouver! Je te dois le respect et pour cause, sans quoi…."
Lili tremblait de rire du menton aux cuisses :
"Sans quoi, tu te marierais rien que pour me donner un démenti? C'est pas difficile de se marier, va! Moi, j'épouserais bien Guido, s'il était majeur!
—Non? fit Charlotte qui en oublia sa colère.
—Mais! … Princesse Ceste, ma chère! la PICCOLA PRINCIPESSA! PICCOLA PRINCIPESSA! c'est comme ça qu'il m'appelle, mon petit prince!"
Elle pinçait sa jupe et tournait, découvrant une gourmette d'or à la place probable de sa cheville.
"Seulement, poursuivit-elle mystérieusement, son père…."
Elle s'essoufflait, et appela du geste l'enfant muet qui parla bas et précipitamment, comme s'il récitait :
"Mon père, le duc de Parese, veut me mettre au couvent si j'épouse Lili….
—Au couvent! glapit Charlotte Peloux. Au couvent, un homme!
—Un homme au couvent! hennit en basse profonde Mme de la Berche. Sacrebleu, que c'est excitant!
—C'est des sauvages", lamenta Aldonza en joignant ses mains informes.
Léa se leva si brusquement qu'elle fit tomber un verre plein.
"C'est du verre blanc, constata Mme Peloux avec satisfaction. Tu vas porter bonheur à mon jeune ménage. Où cours-tu? il y a le feu chez toi?"
Léa eut la force d'esquisser un petit rire cachotier :
"Le feu, peut-être…. Chut! pas de questions! mystère….
—Non? du nouveau? pas possible!"
Charlotte Peloux piaulait de convoitise :
"Aussi, je te trouvais un drôle d'air….
—Oui, oui! dites tout!" jappèrent les trois vieilles.
Les paumes à bourrelets de Lili, les moignons déformés de la mère Aldonza, les doigts durs de Charlotte Peloux avaient saisi ses mains, ses manches, son sac de mailles d'or. Elle s'arracha à toutes ces pattes et réussit à rire encore avec un air taquin :
"Non, c'est trop tôt, ça gâterait tout! c'est mon secret!…"
Et elle s'élança dans le vestibule. Mais la porte s'ouvrit devant elle et un ancêtre desséché, une sorte de momie badine la prit dans ses bras :
"Léa, ma belle, embrasse ton petit Berthellemy, ou tu ne passeras pas!"
Elle cria de peur et d'impatience, souffleta les os gantés qui la tenaient, et s'enfuit.