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CharmesPart 4 of 4

Paul Valéry

French original · English translation

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ODE SECRÈTE

Chute superbe, fin si douce,

Oubli des luttes, quel délice

Que d’étendre à même la mousse

Après la danse, le corps lisse !

Jamais une telle lueur

Que ces étincelles d’été

Sur un front semé de sueur

N’avait la victoire fêté !

Mais touché par le Crépuscule,

Ce grand corps qui fit tant de choses,

Qui dansait, qui rompit Hercule,

N’est plus qu’une masse de roses !

Dormez, sous les pas sidéraux,

Vainqueur lentement désuni,

Car l’Hydre inhérente au héros

S’est éployée à l’infini…

O quel Taureau, quel Chien, quelle Ourse,

Quels objets de victoire énorme,

Quand elle entre aux temps sans ressource

L’âme extraordinaire forme !

Fin suprême, étincellement

Qui par les monstres et les dieux,

Proclame universellement

Les grands actes qui sont aux Cieux !

LE RAMEUR

A André Lebey

Penché contre un grand fleuve, infiniment mes rames

M’arrachent à regret aux riants environs ;

Ame aux pesantes mains, pleines des avirons,

Il faut que le ciel cède au glas des lentes lames.

Le cœur dur, l’œil distrait des beautés que je bats,

Laissant autour de moi mûrir des cercles d’onde,

Je veux à larges coups rompre l’illustre monde

De feuilles et de feu que je chante tout bas.

Arbres sur qui je passe, ample et naïve moire,

Eau de ramages peinte, et paix de l’accompli,

Déchire-les, ma barque, impose-leur un pli

Qui coure du grand calme abolir la mémoire.

Jamais, charmes du jour, jamais vos grâces n’ont

Tant souffert d’un rebelle essayant sa défense :

Mais, comme les soleils m’ont tiré de l’enfance,

Je remonte à la source où cesse même un nom.

En vain toute la nymphe énorme et continue

Empêche de bras purs mes membres harassés ;

Je romprai lentement mille liens glacés

Et les barbes d’argent de sa puissance nue.

Ce bruit secret des eaux, ce fleuve étrangement

Place mes jours dorés sous un bandeau de soie ;

Rien plus aveuglément n’use l’antique joie

Qu’un bruit de fuite égale et de nul changement.

Sous les ponts annelés, l’eau profonde me porte,

Voûtes pleines de vent, de murmure et de nuit,

Ils courent sur un front qu’ils écrasent d’ennui,

Mais dont l’os orgueilleux est plus dur que leur porte.

Leur nuit passe longtemps. L’âme baisse sous eux

Ses sensibles soleils et ses promptes paupières,

Quand, par le mouvement qui me revêt de pierres,

Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux.

PALME

A Jeannie

De sa grâce redoutable

Voilant à peine l’éclat,

Un ange met sur ma table

Le pain tendre, le lait plat ;

Il me fait de la paupière

Le signe d’une prière

Qui parle à ma vision :

— Calme, calme, reste calme !

Connais le poids d’une palme

Portant sa profusion !

Pour autant qu’elle se plie

A l’abondance des biens,

Sa figure est accomplie,

Ses fruits lourds sont ses liens.

Admire comme elle vibre,

Et comme une lente fibre

Qui divise le moment,

Départage sans mystère

L’attirance de la terre

Et le poids du firmament !

Ce bel arbitre mobile

Entre l’ombre et le soleil,

Simule d’une sibylle

La sagesse et le sommeil.

Autour d’une même place

L’ample palme ne se lasse

Des appels ni des adieux…

Qu’elle est noble, qu’elle est tendre

Qu’elle est digne de s’attendre

A la seule main des dieux !

L’or léger qu’elle murmure

Sonne au simple doigt de l’air,

Et d’une soyeuse armure

Charge l’âme du désert.

Une voix impérissable

Qu’elle rend au vent de sable

Qui l’arrose de ses grains,

A soi-même sert d’oracle,

Et se flatte du miracle

Que se chantent les chagrins.

Cependant qu’elle s’ignore

Entre le sable et le ciel,

Chaque jour qui luit encore

Lui compose un peu de miel.

Sa douceur est mesurée

Par la divine durée

Qui ne compte pas les jours,

Mais bien qui les dissimule

Dans un suc où s’accumule

Tout l’arome des amours.

Parfois si l’on désespère,

Si l’adorable rigueur

Malgré tes larmes n’opère

Que sous ombre de langueur,

N’accuse pas d’être avare

Une Sage qui prépare

Tant d’or et d’autorité :

Par la sève solennelle

Une espérance éternelle

Monte à la maturité !

Ces jours qui te semblent vides

Et perdus pour l’univers

Ont des racines avides

Qui travaillent les déserts.

La substance chevelue

Par les ténèbres élue

Ne peut s’arrêter jamais

Jusqu’aux entrailles du monde,

De poursuivre l’eau profonde

Que demandent les sommets.

Patience, patience,

Patience dans l’azur !

Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr !

Viendra l’heureuse surprise :

Une colombe, la brise,

L’ébranlement le plus doux,

Une femme qui s’appuie,

Feront tomber cette pluie

Où l’on se jette à genoux !

Qu’un peuple à présent s’écroule,

Palme ! … irrésistiblement !

Dans la poudre qu’il se roule

Sur les fruits du firmament !

Tu n’as pas perdu ces heures,

Si légère tu demeures

Après ces beaux abandons ;

Pareille à celui qui pense

Et dont l’âme se dépense

A s’accroître de ses dons !

TABLE DES MATIÈRES

AURORE 7
Au Platane 12
Air de Sémiramis 17
Cantique des colonnes 24
FRAGMENTS DU NARCISSE 29
L’Abeille 49
Poésie 50
Les Pas 54
La Ceinture 56
La Dormeuse 57
LA PYTHIE 59
Le Sylphe 74
L’Insinuant 76
La fausse Morte 78
ÉBAUCHE D’UN SERPENT 79
Les Grenades 97
Le Vin perdu 99
Intérieur 101
LE CIMETIÈRE MARIN 105
Ode Secrète 114
Le Rameur 116
PALME 119

CE LIVRE A ÉTÉ IMPRIMÉ PAR MAURICE DARANTIERE A DIJON EN DÉCEMBRE M.CM.XXVI