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CharmesPart 2 of 4

Paul Valéry

French original · English translation

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II

Fontaine, ma fontaine, eau froidement présente,

Douce aux purs animaux, aux humains complaisante

Qui d’eux-mêmes tentés, suivent au fond la mort,

Tout est songes pour toi, sœur tranquille du sort !

A peine en souvenir change-t-il un présage,

Que pareille sans cesse à son fuyant visage,

Sitôt de ton sommeil les cieux te sont ravis.

Mais si pure tu sois des êtres que tu vis,

Onde sur qui les ans passent comme les nues,

Que de choses pourtant doivent t’être connues,

Astres, roses, saisons, les corps et leurs amours !

Claire, mais si profonde, une nymphe toujours

Effleurée, et vivant de tout ce qui l’approche,

Nourrit quelque sagesse à l’abri de sa roche,

A l’ombre de ce jour qu’elle peint sous les bois.

Elle sait à jamais les choses d’une fois…

O présence pensive, eau calme qui recueilles

Tout un sombre trésor de fables et de feuilles,

L’oiseau mort, le fruit mûr, lentement descendus,

Et les rares lueurs des clairs anneaux perdus,

Tu consommes en toi leur perte solennelle ;

Mais, sur la pureté de ta face éternelle,

L’amour passe et périt…

Quand le feuillage épars

Tremble, commence à fuir, pleure de toutes parts,

Tu vois du sombre amour s’y mêler la tourmente,

L’amant brûlant et dur ceindre la blanche amante,

Vaincre l’âme… Et tu sais selon quelle douceur

Sa main puissante passe à travers l’épaisseur

Des tresses que répand la nuque précieuse,

S’y repose, et se sent forte et mystérieuse ;

Elle parle à l’épaule et règne sur la chair.

Alors les yeux fermés à l’éternel éther

Ne voient plus que le sang qui dore leurs paupières ;

Sa pourpre redoutable obscurcit les lumières

D’un couple aux pieds confus qui se mêle, et se ment.

Ils gémissent… La Terre appelle doucement

Ces grands corps chancelants qui luttent bouche à bouche,

Et qui, du vierge sable osant battre la couche,

Composeront d’amour un monstre qui se meurt…

Leurs souffles ne font plus qu’une heureuse rumeur,

L’âme croit respirer l’âme toute prochaine,

Mais tu sais mieux que moi, vénérable fontaine,

Quels fruits forment toujours ces moments enchantés !

Car, à peine les cœurs calmes et contentés

D’une ardente alliance expirée en délices,

Des amants détachés tu mires les malices,

Tu vois poindre des jours de mensonges tissus,

Et naître mille maux trop tendrement conçus !

Bientôt, mon onde sage, infidèle et la même,

Le Temps mène ces fous qui crurent que l’on aime

Redire à tes roseaux de plus profonds soupirs !

Vers toi, leurs tristes pas suivent leurs souvenirs…

Sur tes bords, accablés d’ombres et de faiblesse,

Tout éblouis d’un ciel dont la beauté les blesse

Tant il garde l’éclat de leurs jours les plus beaux,

Ils vont des biens perdus trouver tous les tombeaux…

« Cette place dans l’ombre était tranquille et nôtre ! »

« L’autre aimait ce cyprès, se dit le cœur de l’autre,

« Et d’ici, nous goûtions le souffle de la mer ! »

Hélas ! la rose même est amère dans l’air…

Moins amers les parfums des suprêmes fumées

Qu’abandonnent au vent les feuilles consumées !…

Ils respirent ce vent, marchent sans le savoir,

Foulent aux pieds le temps d’un jour de désespoir…

O marche lente, prompte, et pareille aux pensées

Qui parlent tour à tour aux têtes insensées !

La caresse et le meurtre hésitent dans leurs mains,

Leur cœur, qui croit se rompre au détour des chemins,

Lutte, et retient à soi son espérance étreinte.

Mais leurs esprits perdus courent ce labyrinthe

Où s’égare celui qui maudit le soleil !

Leur folle solitude, à l’égal du sommeil,

Peuple et trompe l’absence ; et leur secrète oreille

Partout place une voix qui n’a point de pareille.

Rien ne peut dissiper leurs songes absolus ;

Le soleil ne peut rien contre ce qui n’est plus !

Mais s’ils traînent dans l’or leurs yeux secs et funèbres,

Ils se sentent des pleurs défendre leurs ténèbres

Plus chères à jamais que tous les feux du jour !

Et dans ce corps caché tout marqué de l’amour,

Que porte amèrement l’âme qui fut heureuse

Brûle un secret baiser qui la rend furieuse…

Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux

Que de ma seule essence ;

Tout autre n’a pour moi qu’un cœur mystérieux,

Tout autre n’est qu’absence.

O mon bien souverain, cher corps, je n’ai que toi !

Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi…

Douce et dorée, est-il une idole plus sainte,

De toute une forêt qui se consume, ceinte,

Et sise dans l’azur vivant par tant d’oiseaux ?

Est-il don plus divin de la faveur des eaux,

Et d’un jour qui se meurt plus adorable usage

Que de rendre à mes yeux l’honneur de mon visage ?

Naisse donc entre nous que la lumière unit

De grâce et de silence un échange infini !

Je vous salue, enfant de mon âme et de l’onde,

Cher trésor d’un miroir qui partage le monde !

Ma tendresse y vient boire, et s’enivre de voir

Un désir sur soi-même essayer son pouvoir !

O qu’à tous mes souhaits, que vous êtes semblable !

Mais la fragilité vous fait inviolable,

Vous n’êtes que lumière, adorable moitié

D’une amour trop pareille à la faible amitié !

Hélas ! la nymphe même a séparé nos charmes !

Puis-je espérer de toi que de vaines alarmes ?

Se surprendre soi-même et soi-même saisir,

Nos mains s’entremêler, nos maux s’entre-détruire,

Nos silences longtemps de leurs songes s’instruire,

La même nuit en pleurs confondre nos yeux clos,

Et nos bras refermés sur les mêmes sanglots

Étreindre un même cœur, d’amour prêt à se fondre…

Quitte enfin le silence, ose enfin me répondre,

Bel et cruel Narcisse, inaccessible enfant,

Tout orné de mes biens que la nymphe défend…

III

… Ce corps si pur, sait-il qu’il me puisse séduire ?

De quelle profondeur songes-tu de m’instruire,

Habitant de l’abîme, hôte si spécieux

D’un ciel sombre ici-bas précipité des cieux ?…

O le frais ornement de ma triste tendance

Qu’un sourire si proche, et plein de confidence,

Et qui prête à ma lèvre une ombre de danger

Jusqu’à me faire craindre un désir étranger !

Quel souffle vient à l’onde offrir ta froide rose !…

J’aime… J’aime ! … Et qui donc peut aimer autre chose

Que soi-même ?…

Toi seul, ô mon corps, mon cher corps,

Je t’aime, unique objet qui me défends des morts !


Formons, toi sur ma lèvre, et moi, dans mon silence,

Une prière aux dieux qu’émus de tant d’amour,

Sur sa pente de pourpre ils arrêtent le jour !…

Faites, Maîtres heureux, Pères des justes fraudes,

Dites qu’une lueur de rose ou d’émeraudes

Que des songes du soir, votre sceptre reprit,

Pure, et toute pareille au plus pur de l’esprit,

Attende, au sein des cieux, que tu vives et veuilles,

Près de moi, mon amour, choisir un lit de feuilles,

Sortir tremblant du flanc de la nymphe au cœur froid.

Et sans quitter mes yeux, sans cesser d’être moi,

Tendre ta forme fraîche, et cette claire écorce…

Oh ! te saisir, enfin ! … Prendre ce calme torse

Plus pur que d’une femme, et non formé de fruits…

Mais, d’une pierre simple est le temple où je suis,

Où je vis… Car je vis sur tes lèvres avares !…

O mon corps, mon cher corps, temple qui me sépares

De ma divinité, je voudrais apaiser

Votre bouche… Et bientôt, je briserais, baiser,

Ce peu qui nous défend de l’extrême existence,

Cette tremblante, frêle, et pieuse distance

Entre moi-même et l’onde, et mon âme, et les dieux !…

Adieu… Sens-tu frémir mille flottants adieux ?

Bientôt va frissonner le désordre des ombres !

L’arbre aveugle vers l’arbre étend ses membres sombres,

Et cherche affreusement l’arbre qui disparaît…

Mon âme ainsi se perd dans sa propre forêt,

Où la puissance échappe à ses formes suprêmes…

L’âme, l’âme aux yeux noirs, touche aux ténèbres mêmes,

Elle se fait immense et ne rencontre rien…

Entre la mort et soi, quel regard est le sien !

Dieux ! de l’auguste jour, le pâle et tendre reste

Va des jours consumés joindre le sort funeste ;

Il s’abîme aux enfers du profond souvenir !

Hélas ! corps misérable, il est temps de s’unir…

Penche-toi… Baise-toi. Tremble de tout ton être !

L’insaisissable amour que tu me vins promettre

Passe, et dans un frisson, brise Narcisse, et fuit…

L’ABEILLE

A Francis de Miomandre

Quelle, et si fine, et si mortelle,

Que soit ta pointe, blonde abeille,

Je n’ai, sur ma tendre corbeille,

Jeté qu’un songe de dentelle.

Pique du sein la gourde belle,

Sur qui l’Amour meurt ou sommeille,

Qu’un peu de moi-même vermeille

Vienne à la chair ronde et rebelle !

J’ai grand besoin d’un prompt tourment :

Un mal vif et bien terminé

Vaut mieux qu’un supplice dormant !

Soit donc mon sens illuminé

Par cette infime alerte d’or

Sans qui l’Amour meurt et s’endort !

POÉSIE

Par la surprise saisie,

Une bouche qui buvait

Au sein de la Poésie

En sépare son duvet :

— O ma mère Intelligence,

De qui la douceur coulait,

Quelle est cette négligence

Qui laisse tarir son lait !

A peine, sur ta poitrine,

Accablé de blancs liens,

Me berçait l’onde marine

De ton cœur chargé de biens ;

A peine, dans ton ciel sombre,

Abattu sur ta beauté,

Je sentais, à boire l’ombre,

M’envahir une clarté,

Dieu perdu dans ton essence,

Et délicieusement

Docile à la connaissance

Du suprême apaisement,

Je touchais à la nuit pure,

Je ne savais plus mourir,

Car un fleuve sans coupure

Me semblait me parcourir…

Dis, par quelle crainte vaine,

Par quelle ombre de dépit,

Cette merveilleuse veine

A mes lèvres se rompit ?

O rigueur, tu m’es un signe

Qu’à mon âme je déplus !

Le silence au vol de cygne

Entre nous ne règne plus !

Immortelle, ta paupière

Me refuse mes trésors,

Et la chair s’est faite pierre

Qui fut tendre sous mon corps !

Des cieux même tu me sèvres,

Par quel injuste retour ?

Que seras-tu sans mes lèvres ?

Que serai-je sans amour ?

Mais la Source suspendue

Lui répond sans dureté :

— Si fort vous m’avez mordue

Que mon cœur s’est arrêté !

LES PAS

Tes pas, enfants de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance

Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,

Qu’ils sont doux, tes pas retenus !

Dieux ! … tous les dons que je devine

Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l’apaiser,

A l’habitant de mes pensées

La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre,

Et mon cœur n’était que vos pas.

LA CEINTURE

Quand le ciel couleur d’une joue

Laisse enfin les yeux le chérir,

Et qu’au point doré de périr

Dans les roses le temps se joue,

Devant le muet de plaisir

Qu’enchaîne une telle peinture,

Danse une Ombre à libre ceinture

Que le soir est près de saisir.

Cette ceinture vagabonde

Fait dans le souffle aérien

Frémir le suprême lien

De mon silence avec ce monde…

Absent, présent… Je suis bien seul,

Et sombre, ô suave linceul !

LA DORMEUSE

A Lucien Fabre

Quels secrets dans son cœur brûle ma jeune amie,

Ame par le doux masque aspirant une fleur ?

De quels vains aliments sa naïve chaleur

Fait ce rayonnement d’une femme endormie ?

Souffle, songes, silence, invincible accalmie,

Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,

Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur

Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,

Ton repos redoutable est chargé de tels dons,

O biche avec langueur longue auprès d’une grappe,

Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,

Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,

Veille ; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.

LA PYTHIE

A Pierre Louÿs

La Pythie exhalant la flamme

De naseaux durcis par l’encens,

Haletante, ivre, hurle ! … l’âme

Affreuse, et les flancs mugissants !

Pâle, profondément mordue,

Et la prunelle suspendue

Au point le plus haut de l’horreur,

Le regard qui manque à son masque

S’arrache vivant à la vasque

A la fumée, à la fureur !

Sur le mur, son ombre démente

Où domine un démon majeur,

Parmi l’odorante tourmente

Prodigue un fantôme nageur,

De qui la transe colossale,

Rompant les aplombs de la salle,

Si la folle tarde à hennir,

Mime de noirs enthousiasmes,

Hâte les dieux, presse les spasmes

De s’achever dans l’avenir !

Cette martyre en sueurs froides,

Ses doigts sur ses doigts se crispant,

Vocifère entre les ruades

D’un trépied qu’étrangle un serpent :

— Ah ! maudite ! … Quels maux je souffre

Toute ma nature est un gouffre !

Hélas ! Entr’ouverte aux esprits,

J’ai perdu mon propre mystère !…

Une Intelligence adultère

Exerce un corps qu’elle a compris !

Don cruel ! … Maître immonde, cesse

Vite, vite, ô divin ferment,

De feindre une vaine grossesse

Dans ce pur ventre sans amant !

Fais finir cette horrible scène !

Vois de tout mon corps l’arc obscène

Tendre à se rompre pour darder

Comme son trait le plus infâme,

Implacablement au ciel l’âme

Que mon sein ne peut plus garder !

Qui me parle, à ma place même ?

Quel écho me répond : Tu mens !

Qui m’illumine ? … Qui blasphème ?

Et qui, de ces mots écumants,

Dont les éclats hachent ma langue,

La fait brandir une harangue

Brisant la bave et les cheveux

Que mâche et trame le désordre

D’une bouche qui veut se mordre

Et se reprendre ses aveux ?

Dieu ! Je ne me connais de crime

Que d’avoir à peine vécu !…

Mais si tu me prends pour victime

Et sur l’autel d’un corps vaincu

Si tu courbes un monstre, tue

Ce monstre, et la bête abattue,

Le col tranché, le chef produit

Par les crins qui tirent les tempes,

Que cette plus pâle des lampes

Saisisse de marbre la nuit !

Alors, par cette vagabonde

Morte, errante, et lune à jamais,

Soit l’eau des mers surprise, et l’onde

Astreinte à d’éternels sommets !

Que soient les humains faits statues,

Les cœurs figés, les âmes tues,

Et par les glaces de mon œil,

Puisse un peuple de leurs paroles

Durcir en un peuple d’idoles

Muet de sottise et d’orgueil !

Eh ! Quoi ! … Devenir la vipère

Dont tout le ressort de frissons

Surprend la chair que désespère

Sa multitude de tronçons !…

Reprendre une lutte insensée !…

Tourne donc plutôt ta pensée

Vers la joie enfuie, et reviens,

O mémoire, à cette magie

Qui ne tirait son énergie

D’autres arcanes que des tiens !

Mon cher corps ! … Forme préférée,

Fraîcheur par qui ne fut jamais

Aphrodite désaltérée,

Intacte nuit, tendres sommets,

Et vos partages indicibles

D’une argile en îles sensibles,

Douce matière de mon sort,

Quelle alliance nous vécûmes,

Avant que le don des écumes

Ait fait de toi ce corps de mort !

Toi, mon épaule, où l’or se joue

D’une fontaine de noirceur,

J’aimais de te joindre ma joue

Fondue à sa même douceur !…

Ou, soulevée à mes narines.

Ouverte aux distances marines,

Les mains pleines de seins vivants,

Entre mes bras aux belles anses

Mon abîme a bu les immenses

Profondeurs qu’apportent les vents !

Hélas ! ô roses, toute lyre

Contient la modulation !

Un soir, de mon triste délire

Parut la constellation !

Le temple se change dans l’antre,

Et l’ouragan des songes entre

Au même ciel qui fut si beau !

Il faut gémir, il faut atteindre

Je ne sais quelle extase, et ceindre

Ma chevelure d’un lambeau !

Ils m’ont connue aux bleus stigmates

Apparus sur ma pauvre peau ;

Ils m’assoupirent d’aromates

Laineux et doux comme un troupeau ;

Ils ont, pour vivant amulette,

Touché ma gorge qui halète

Sous les ornements vipérins ;

Étourdie, ivre d’empyreumes,

Ils m’ont au murmure des neumes,

Rendu des honneurs souterrains.

Qu’ai-je donc fait qui me condamne

Pure, à ces rites odieux ?

Une sombre carcasse d’âne

Eût bien servi de ruche aux dieux !

Mais une vierge consacrée,

Une conque neuve et nacrée

Ne doit à la divinité

Que sacrifice et que silence,

Et cette intime violence

Que se fait la virginité !

Pourquoi, Puissance Créatrice,

Auteur du mystère animal,

Dans cette vierge pour matrice,

Semer les merveilles du mal ?

Sont-ce les dons que tu m’accordes ?

Crois-tu, quand se brisent les cordes

Que le son jaillisse plus beau ?

Ton plectre a frappé sur mon torse,

Mais tu ne lui laisses la force

Que de sonner comme un tombeau !

Sois clémente, sois sans oracles !

Et de tes merveilleuses mains,

Change en caresses les miracles,

Retiens les présents surhumains !

C’est en vain que tu communiques

A nos faibles tiges, d’uniques

Commotions de ta splendeur !

L’eau tranquille est plus transparente

Que toute tempête parente

D’une confuse profondeur !

Va, la lumière la divine

N’est pas l’épouvantable éclair

Qui nous devance et nous devine

Comme un songe cruel et clair !

Il éclate ! … Il va nous instruire !…

Non ! … La solitude vient luire

Dans la plaie immense des airs

Où nulle pâle architecture

Mais la déchirante rupture

Nous imprime de purs déserts !

N’allez donc, mains universelles,

Tirer de mon front orageux

Quelques suprêmes étincelles !

Les hasards font les mêmes jeux !

Le passé, l’avenir sont frères

Et par leurs visages contraires

Une seule tête pâlit

De ne voir où qu’elle regarde

Qu’une même absence hagarde

D’îles plus belles que l’oubli.

Noirs témoins de tant de lumières

Ne cherchez plus… pleurez, mes yeux !…

O pleurs dont les sources premières

Sont trop profondes dans les cieux !…

Jamais plus amère demande !…

Mais la prunelle la plus grande

De ténèbres se doit nourrir !

Tenant notre race atterrée,

La distance désespérée

Nous laisse le temps de mourir !

Entends, mon âme, entends ces fleuves !…

Quelles cavernes sont ici ?

Est-ce mon sang ? … Sont-ce les neuves

Rumeurs des ondes sans merci ?

Mes secrets sonnent leurs aurores !

Tristes airains, tempes sonores,

Que dites-vous de l’avenir !

Frappez, frappez, dans une roche,

Abattez l’heure la plus proche…

Mes deux natures vont s’unir !

O formidablement gravie,

Et sur d’effrayants échelons,

Je sens dans l’arbre de ma vie

La mort monter de mes talons !

Le long de ma ligne frileuse,

Le doigt mouillé de la fileuse

Trace une atroce volonté !

Et par sanglots grimpe la crise

Jusque dans ma nuque où se brise

Une cime de volupté !

Ah ! brise les portes vivantes !

Fais craquer les vains scellements,

Épais troupeau des épouvantes,

Hérissé d’étincellements !

Surgis des étables funèbres

Où te nourrissaient mes ténèbres

De leur fabuleuse foison !

Bondis, de rêves trop repue,

O horde épineuse et crépue,

Et viens fumer dans l’or, Toison !


Telle, toujours plus tourmentée

Déraisonne, râle et rugit

La prophétesse fomentée

Par les souffles de l’or rougi.

Mais enfin le Ciel se déclare !

L’oreille du pontife hilare

S’aventure dans le futur :

Une attente sainte la penche,

Car une voix nouvelle et blanche

Échappe de ce corps impur :


Honneur des Hommes, Saint Langage,

Discours prophétique et paré,

Belles chaînes en qui s’engage

Le dieu dans la chair égaré,

Illumination, largesse !

Voici parler une Sagesse

Et sonner cette auguste Voix

Qui se connaît quand elle sonne

N’être plus la voix de personne

Tant que des ondes et des bois !