Vingt ans aprèsPart 84 of 95
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— Mécontente, comte! dites que Mon Altesse est furieuse. C'est au point, tenez, je le dis à vous, je ne le dirais point à d'autres, c'est au point que si la reine, reconnaissant ses torts envers moi, rappelait ma mère exilée et me donnait la survivance de l'amirauté, qui est à monsieur mon père et qui m'a été promise à sa mort, eh bien! je ne serais pas bien éloigné de dresser des chiens à qui j'apprendrais à dire qu'il y a encore en France de plus grands voleurs que M. de Mazarin.
Ce ne fut plus un regard seulement, ce furent un regard et un sourire qu'échangèrent Athos et Aramis; et ne les eussent-ils pas rencontrés, ils eussent deviné que MM. de Châtillon et de Flamarens avaient passé par là. Aussi ne soufflèrent-ils pas mot de la présence à Paris de M. de Mazarin.
— Monseigneur, dit Athos, nous voilà satisfaits. Nous n'avions, en venant à cette heure chez Votre Altesse, d'autre but que de faire preuve de notre dévouement, et de lui dire que nous nous tenions à sa disposition comme ses plus fidèles serviteurs.
— Comme mes plus fidèles amis, messieurs, comme mes plus fidèles amis! vous l'avez prouvé; et si jamais je me raccommode avec la cour, je vous prouverai, je l'espère, que moi aussi je suis resté votre ami ainsi que celui de ces messieurs; comment diable les appelez-vous, d'Artagnan et Porthos?
— D'Artagnan et Porthos.
— Ah! oui, c'est cela. Ainsi donc, vous comprenez, comte de La Fère, vous comprenez, chevalier d'Herblay, tout et toujours à vous.
Athos et Aramis s'inclinèrent et sortirent.
— Mon cher Athos, dit Aramis, je crois que vous n'avez consenti à m'accompagner, Dieu me pardonne! que pour me donner une leçon?
— Attendez donc, mon cher, dit Athos, il sera temps de vous en apercevoir quand nous sortirons de chez le coadjuteur.
— Allons donc à l'archevêché, dit Aramis.
Et tous deux s'acheminèrent vers la Cité.
En se rapprochant du berceau de Paris, Athos et Aramis trouvèrent les rues inondées, et il fallut reprendre une barque.
Il était onze heures passées, mais on savait qu'il n'y avait pas d'heure pour se présenter chez le coadjuteur; son incroyable activité faisait, selon les besoins, de la nuit le jour, et du jour la nuit.
Le palais archiépiscopal sortait du sein de l'eau, et on eût dit, au nombre des barques amarrées de tous côtés autour de ce palais, qu'on était, non à Paris, mais à Venise. Ces barques allaient, venaient, se croisaient en tous sens, s'enfonçant dans le dédale des rues de la Cité, ou s'éloignant dans la direction de l'Arsenal ou du quai Saint-Victor, et alors nageaient comme sur un lac. De ces barques les unes étaient muettes et mystérieuses, les autres étaient bruyantes et éclairées. Les deux amis glissèrent au milieu de ce monde d'embarcations et abordèrent à leur tour.
Tout le rez-de-chaussée de l'archevêché était inondé, mais des espèces d'escaliers avaient été adaptés aux murailles; et tout le changement qui était résulté de l'inondation, c'est qu'au lieu d'entrer par les portes on entrait par les fenêtres.
Ce fut ainsi qu'Athos et Aramis abordèrent dans l'antichambre du prélat. Cette antichambre était encombrée de laquais, car une douzaine de seigneurs étaient entassés dans le salon d'attente.
— Mon Dieu! dit Aramis, regardez donc, Athos! est-ce que ce fat de coadjuteur va se donner le plaisir de nous faire faire antichambre?
Athos sourit.
— Mon cher ami, lui dit-il, il faut prendre les gens avec tous les inconvénients de leur position; le coadjuteur est en ce moment un des sept ou huit rois qui règnent à Paris, il a une cour.
— Oui, dit Aramis; mais nous ne sommes pas des courtisans, nous.
— Aussi allons-nous lui faire passer nos noms, et s'il ne fait pas en les voyant une réponse convenable, eh bien! nous le laisserons aux affaires de la France et aux siennes. Il ne s'agit que d'appeler un laquais et de lui mettre une demi-pistole dans la main.
— Eh! justement, s'écria Aramis, je ne me trompe pas… oui… non… si fait, Bazin; venez ici, drôle!
Bazin, qui dans ce moment traversait l'antichambre, majestueusement revêtu de ses habits d'église, se retourna, le sourcil froncé, pour voir quel était l'impertinent qui l'apostrophait de cette manière. Mais à peine eut-il reconnu Aramis, que le tigre se fit agneau, et que s'approchant des deux gentilshommes:
— Comment! dit-il, c'est vous, monsieur le chevalier! c'est vous, monsieur le comte! Vous voilà tous deux au moment où nous étions si inquiets de vous! Oh! que je suis heureux de vous revoir!
— C'est bien, c'est bien, maître Bazin, dit Aramis; trêve de compliments. Nous venons pour voir M. le coadjuteur, mais nous sommes pressés, et il faut que nous le voyions à l'instant même.
— Comment donc! dit Bazin, à l'instant même, sans doute; ce n'est point à des seigneurs de votre sorte qu'on fait faire antichambre. Seulement en ce moment il est en conférence secrète avec un M. de Bruy.
— De Bruy! s'écrièrent ensemble Athos et Aramis.
— Oui! c'est moi qui l'ai annoncé, et je me rappelle parfaitement son nom. Le connaissez-vous, monsieur? ajouta Bazin en se retournant vers Aramis.
— Je crois le connaître.
— Je n'en dirai pas autant, moi, reprit Bazin, car il était si bien enveloppé dans son manteau, que, quelque persistance que j'y aie mise, je n'ai pas pu voir le plus petit coin de son visage. Mais je vais entrer pour annoncer, et cette fois peut-être serai- je plus heureux.
— Inutile, dit Aramis, nous renonçons à voir M. le coadjuteur pour ce soir, n'est-ce pas, Athos?
— Comme vous voudrez, dit le comte.
— Oui, il a de trop grandes affaires à traiter avec ce M. de Bruy.
— Et lui annoncerai-je que ces messieurs étaient venus à l'archevêché?
— Non, ce n'est pas la peine, dit Aramis; venez, Athos.
Et les deux amis, fendant la foule des laquais, sortirent de l'archevêché suivis de Bazin, qui témoignait de leur importance en leur prodiguant les salutations.
— Eh bien! demanda Athos lorsque Aramis et lui furent dans la barque, commencez-vous à croire, mon ami, que nous aurions joué un bien mauvais tour à tous ces gens-là en arrêtant M. de Mazarin?
— Vous êtes la sagesse incarnée, Athos, répondit Aramis.
Ce qui avait surtout frappé les deux amis, c'était le peu d'importance qu'avaient pris à la cour de France les événements terribles qui s'étaient passés en Angleterre et qui leur semblaient, à eux, devoir occuper l'attention de toute l'Europe.
En effet, à part une pauvre veuve et une orpheline royale qui pleuraient dans un coin du Louvre, personne ne paraissait savoir qu'il eût existé un roi Charles Ier et que ce roi venait de mourir sur un échafaud.
Les deux amis s'étaient donné rendez-vous pour le lendemain matin à dix heures, car, quoique la nuit fût fort avancée lorsqu'ils étaient arrivés à la porte de l'hôtel, Aramis avait prétendu qu'il avait encore quelques visites d'importance à faire et avait laissé Athos entrer seul.
Le lendemain à dix heures sonnantes ils étaient réunis. Depuis six heures du matin Athos était sorti de son côté.
— Eh bien! avez-vous eu quelques nouvelles? demanda Athos.
— Aucune; on n'a vu d'Artagnan nulle part, et Porthos n'a pas encore paru. Et chez vous?
— Rien.
— Diable! fit Aramis.
— En effet, dit Athos, ce retard n'est point naturel; ils ont pris la route la plus directe, et par conséquent ils auraient dû arriver avant nous.
— Ajoutez à cela, dit Aramis, que nous connaissons d'Artagnan pour la rapidité de ses manoeuvres, et qu'il n'est pas homme à avoir perdu une heure, sachant que nous l'attendons…
— Il comptait, si vous vous rappelez, être ici le cinq.
— Et nous voilà au neuf. C'est ce soir qu'expire le délai.
— Que comptez-vous faire, demanda Athos, si ce soir nous n'avons pas de nouvelles?
— Pardieu! nous mettre à sa recherche.
— Bien, dit Athos.
— Mais Raoul? demanda Aramis.
Un léger nuage passa sur le front du comte.
— Raoul me donne beaucoup d'inquiétude, dit-il, il a reçu hier un message du prince de Condé, il est allé le rejoindre à Saint-Cloud et n'est pas revenu.
— N'avez-vous point vu madame de Chevreuse?
— Elle n'était point chez elle. Et vous, Aramis, vous deviez passer, je crois, chez madame de Longueville?
— J'y ai passé en effet.
— Eh bien?
— Elle n'était point chez elle non plus, mais au moins elle avait laissé l'adresse de son nouveau logement.
— Où était-elle?
— Devinez, je vous le donne en mille.
— Comment voulez-vous que je devine où est à minuit, car je présume que c'est en me quittant que vous vous êtes présenté chez elle, comment, dis-je, voulez-vous que je devine où est à minuit la plus belle et la plus active de toutes les frondeuses?
— À l'Hôtel de Ville! mon cher!
— Comment, à l'Hôtel de Ville! Est-elle donc nommée prévôt des marchands?
— Non, mais elle s'est faite reine de Paris par intérim, et comme elle n'a pas osé de prime abord aller s'établir au Palais-Royal ou aux Tuileries, elle s'est installée à l'Hôtel de Ville, où elle va donner incessamment un héritier ou une héritière à ce cher duc.
— Vous ne m'aviez pas fait part de cette circonstance, Aramis, dit Athos.
— Bah! vraiment! C'est un oubli alors, excusez-moi.
— Maintenant, demanda Athos, qu'allons-nous faire d'ici à ce soir? Nous voici fort désoeuvrés, ce me semble.
— Vous oubliez, mon ami, que nous avons de la besogne toute taillée.
— Où cela?
— Du côté de Charenton, morbleu! J'ai l'espérance, d'après sa promesse, de rencontrer là un certain M. de Châtillon que je déteste depuis longtemps.
— Et pourquoi cela?
— Parce qu'il est frère d'un certain M. de Coligny.
— Ah! c'est vrai, j'oubliais… lequel a prétendu à l'honneur d'être votre rival. Il a été bien cruellement puni de cette audace, mon cher, et, en vérité, cela devrait vous suffire.
— Oui; mais que voulez-vous! cela ne me suffit point. Je suis rancunier; c'est le seul point par lequel je tienne à l'Église Après cela, vous comprenez, Athos, vous n'êtes aucunement forcé de me suivre.
— Allons donc, dit Athos, vous plaisantez!
— En ce cas, mon cher, si vous êtes décidé à m'accompagner, il n'y a point de temps à perdre. Le tambour a battu, j'ai rencontré les canons qui partaient, j'ai vu les bourgeois qui se rangeaient en bataille sur la place de l'Hôtel-de-Ville; on va bien certainement se battre vers Charenton, comme l'a dit hier le duc de Châtillon.
— J'aurais cru, dit Athos, que les conférences de cette nuit avaient changé quelque chose à ces dispositions belliqueuses.
— Oui sans doute, mais on ne s'en battra pas moins, ne fût-ce que pour mieux masquer ces conférences.
— Pauvres gens! dit Athos, qui vont se faire tuer pour qu'on rende Sedan à M. de Bouillon, pour qu'on donne la survivance de l'amirauté à M. de Beaufort, et pour que le coadjuteur soit cardinal!
— Allons! allons! mon cher, dit Aramis, convenez que vous ne seriez pas si philosophe si votre Raoul ne se devait point trouver à toute cette bagarre.
— Peut-être dites-vous vrai, Aramis.
— Eh bien! allons donc où l'on se bat, c'est un moyen sûr de retrouver d'Artagnan, Porthos, et peut-être même Raoul.
— Hélas! dit Athos.
— Mon bon ami, dit Aramis, maintenant que nous sommes à Paris, il vous faut, croyez-moi, perdre cette habitude de soupirer sans cesse. À la, guerre, morbleu! comme à la guerre, Athos! N'êtes- vous plus homme d'épée, et vous êtes-vous fait Église, voyons! Tenez, voilà de beaux bourgeois qui passent; c'est engageant, tudieu! Et ce capitaine, voyez donc, ça vous a presque une tournure militaire!
— Ils sortent de la rue du Mouton.
— Tambour en tête, comme de vrais soldats! Mais voyez donc ce gaillard-là, comme il se balance, comme il se cambre!
— Heu! fit Grimaud.
— Quoi? demanda Athos.
— Planchet, monsieur.
— Lieutenant hier, dit Aramis, capitaine aujourd'hui, colonel sans doute demain; dans huit jours le gaillard sera maréchal de France.
— Demandons-lui quelques renseignements, dit Athos.
Et les deux amis s'approchèrent de Planchet, qui, plus fier que jamais d'être vu en fonctions, daigna expliquer aux deux gentilshommes qu'il avait ordre de prendre position sur la place Royale avec deux cents hommes formant l'arrière-garde de l'armée parisienne, et de se diriger de là vers Charenton quand besoin serait.
Comme Athos et Aramis allaient du même côté, ils escortèrent Planchet jusque sur son terrain.
Planchet fit assez adroitement manoeuvrer ses hommes sur la place Royale, et les échelonna derrière une longue file de bourgeois placée rue et faubourg Saint-Antoine, en attendant le signal du combat.
— La journée sera chaude, dit Planchet d'un ton belliqueux.
— Oui, sans doute, répondit Aramis; mais il y a loin d'ici à l'ennemi.
— Monsieur, on rapprochera la distance, répondit un dizainier.
Aramis salua, puis se retournant vers Athos:
— Je ne me soucie pas de camper place Royale avec tous ces gens- là, dit-il; voulez-vous que nous marchions en avant? nous verrons mieux les choses.
— Et puis M. de Châtillon ne viendrait point vous chercher place Royale, n'est-ce pas? Allons donc en avant, mon ami.
— N'avez-vous pas deux mots à dire de votre côté à M. de Flamarens?
— Ami, dit Athos, j'ai pris une résolution, c'est de ne plus tirer l'épée que je n'y sois forcé absolument.
— Et depuis quand cela?
— Depuis que j'ai tiré le poignard.
— Ah bon! encore un souvenir de M. Mordaunt! Eh bien! mon cher, il ne vous manquerait plus que d'éprouver des remords d'avoir tué celui-là!
— Chut! dit Athos en mettant un doigt sur sa bouche avec ce sourire triste qui n'appartenait qu'à lui, ne parlons plus de Mordaunt, cela nous porterait malheur.
Et Athos piqua vers Charenton, longeant le faubourg, puis la vallée de Fécamp, toute noire de bourgeois armés. Il va sans dire qu'Aramis le suivait d'une demi-longueur de cheval.
LXXXIII. Le combat de Charenton
À mesure qu'Athos et Aramis avançaient, et qu'en avançant ils dépassaient les différents corps échelonnés sur la route, ils voyaient les cuirasses fourbies et éclatantes succéder aux armes rouillées, et les mousquets étincelants aux pertuisanes bigarrées.
— Je crois que c'est ici le vrai champ de bataille, dit Aramis; voyez-vous ce corps de cavalerie qui se tient en avant du pont, le pistolet au poing? Eh! prenez garde, voici du canon qui arrive.
— Ah ça! mon cher, dit Athos, où nous avez-vous menés? Il me semble que je vois tout autour de nous des figures appartenant à des officiers de l'armée royale. N'est-ce pas M. de Châtillon lui- même qui s'avance avec ces deux brigadiers?
Et Athos mit l'épée à la main, tandis qu'Aramis, croyant qu'en effet il avait dépassé les limites du camp parisien, portait la main à ses fontes.
— Bonjour, messieurs, dit le duc en s'approchant, je vois que vous ne comprenez rien à ce qui se passe, mais un mot vous expliquera tout. Nous sommes pour le moment en trêve; il y a conférence: M. le Prince, M. de Retz, M. de Beaufort et M. de Bouillon causent en ce moment politique. Or, de deux choses l'une: ou les affaires ne s'arrangeront pas, et nous nous retrouverons, chevalier; ou elles s'arrangeront, et, comme je serai débarrassé de mon commandement, nous nous retrouverons encore.
— Monsieur, dit Aramis, vous parlez à merveille. Permettez-moi donc de vous adresser une question.
— Faites, monsieur.
— Où sont les plénipotentiaires?
— À Charenton même, dans la seconde maison à droite en entrant du côté de Paris.
— Et cette conférence n'était pas prévue!
— Non, messieurs. Elle est, à ce qu'il paraît, le résultat de nouvelles propositions que M. de Mazarin a fait faire hier soir aux Parisiens.
Athos et Aramis se regardèrent en riant; ils savaient mieux que personne quelles étaient ces propositions, à qui elles avaient été faites et qui les avait faites.
— Et cette maison où sont les plénipotentiaires, demanda Athos, appartient…?
— À M. de Chanleu, qui commande vos troupes à Charenton. Je dis vos troupes, parce que je présume que ces messieurs sont frondeurs.
— Mais… à peu près, dit Aramis.
— Comment à peu près?
— Eh! sans doute, monsieur; vous le savez mieux que personne, dans ce temps-ci on ne peut pas dire bien précisément ce qu'on est.
— Nous sommes pour le roi et MM. les princes, dit Athos.
— Il faut cependant nous entendre, dit Châtillon: le roi est avec nous, et il a pour généralissimes MM. d'Orléans et de Condé.
— Oui, dit Athos, mais sa place est dans nos rangs avec MM. de Conti, de Beaufort, d'Elbeuf et de Bouillon.
— Cela peut être, dit Châtillon, et l'on sait que pour mon compte j'ai assez peu de sympathie pour M. de Mazarin; mes intérêts mêmes sont à Paris: j'ai là un grand procès d'où dépend toute ma fortune, et, tel que vous me voyez, je viens de consulter mon avocat…
— À Paris?
— Non pas, à Charenton… M. Viole, que vous connaissez de nom, un excellent homme, un peu têtu; mais il n'est pas du parlement pour rien. Je comptais le voir hier soir, mais notre rencontre m'a empêché de m'occuper de mes affaires. Or, comme il faut que les affaires se fassent, j'ai profité de la trêve, et voilà comment je me trouve au milieu de vous.