Vingt ans aprèsPart 83 of 95
French original · English translation
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— Qu'avons-nous à faire?
— Eh pardieu! nous avons à faire prendre le Mazarin.
Athos allongea dédaigneusement les lèvres.
— Ces expéditions ne me vont pas, vous le savez, Aramis.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'elles ressemblent à des surprises.
— En vérité, Athos, vous seriez un singulier général d'armée; vous ne vous battriez qu'au grand jour; vous feriez prévenir votre adversaire de l'heure à laquelle vous l'attaqueriez, et vous vous garderiez bien de rien tenter la nuit contre lui, de peur qu'il ne vous accusât d'avoir profité de l'obscurité.
Athos sourit.
— Vous savez qu'on ne peut pas changer sa nature, dit-il; d'ailleurs, savez-vous où nous en sommes, et si l'arrestation du Mazarin ne serait pas plutôt un mal qu'un bien, un embarras qu'un triomphe?
— Dites, Athos, que vous désapprouvez ma proposition.
— Non pas, je crois au contraire qu'elle est de bonne guerre; cependant…
— Cependant, quoi?
— Je crois que vous n'auriez pas dû faire jurer à ces messieurs de ne rien dire au Mazarin; car en leur faisant jurer cela, vous avez presque pris l'engagement de ne rien faire.
— Je n'ai pris aucun engagement, je vous jure; je me regarde comme parfaitement libre. Allons, allons, Athos! allons!
— Où?
— Chez M. de Beaufort ou chez M. de Bouillon; nous leur dirons ce qu'il en est.
— Oui, mais à une condition: c'est que nous commencerons par le coadjuteur. C'est un prêtre; il est savant sur les cas de conscience, et nous lui conterons le nôtre.
— Ah! fit Aramis, il va tout gâter, tout s'approprier; finissons par lui au lieu de commencer.
Athos sourit. On voyait qu'il avait au fond du coeur une pensée qu'il ne disait pas.
— Eh bien! soit, dit-il; par lequel commençons-nous?
— Par M. de Bouillon, si vous voulez bien; c'est celui qui se présente le premier sur notre chemin.
— Maintenant vous me permettrez une chose, n'est-ce pas?
— Laquelle?
— C'est que je passe à l'hôtel du Grand-Roi-Charlemagne pour embrasser Raoul.
— Comment donc! j'y vais avec vous, nous l'embrasserons ensemble.
Tous deux avaient repris le bateau qui les avait amenés et s'étaient fait conduire aux Halles. Ils y trouvèrent Grimaud et Blaisois, qui leur tenaient leurs chevaux, et tous quatre s'acheminèrent vers la rue Guénégaud.
Mais Raoul n'était point à l'hôtel du Grand-Roi; il avait reçu dans la journée un message de M. le Prince et était parti avec Olivain aussitôt après l'avoir reçu.
LXXXII. Les trois lieutenants du généralissime
Selon qu'il avait été convenu et dans l'ordre arrêté entre eux, Athos et Aramis, en sortant de l'auberge du _Grand-Roi- Charlemagne, _s'acheminèrent vers l'hôtel de M. le duc de Bouillon.
La nuit était noire, et, quoique s'avançant vers les heures silencieuses et solitaires, elle continuait de retentir de ces mille bruits qui réveillent en sursaut une ville assiégée. À chaque pas on rencontrait des barricades, à chaque détour des rues des chaînes tendues, à chaque carrefour des bivouacs; les patrouilles se croisaient, échangeant les mots d'ordre; les messagers expédiés par les différents chefs sillonnaient les places; enfin, des dialogues animés, et qui indiquaient l'agitation des esprits, s'établissaient entre les habitants pacifiques qui se tenaient aux fenêtres et leurs concitoyens plus belliqueux qui couraient les rues la pertuisane sur l'épaule ou l'arquebuse au bras.
Athos et Aramis n'avaient pas fait cent pas sans être arrêtés par les sentinelles placées aux barricades, qui leur avaient demandé le mot d'ordre; mais ils avaient répondu qu'ils allaient chez M. de Bouillon pour lui annoncer une nouvelle d'importance, et l'on s'était contenté de leur donner un guide qui, sous prétexte de les accompagner et de leur faciliter les passages, était chargé de veiller sur eux. Celui-ci était parti les précédant et chantant:
Ce brave monsieur de Bouillon Est incommodé de la goutte.
C'était un triolet des plus nouveaux et qui se composait de je ne sais combien de couplets où chacun avait sa part.
En arrivant aux environs de l'hôtel de Bouillon, on croisa une petite troupe de trois cavaliers qui avaient tous les mots du monde, car ils marchaient sans guide et sans escorte, et en arrivant aux barricades n'avaient qu'à échanger avec ceux qui les gardaient quelques paroles pour qu'on les laissât passer avec toutes les déférences qui sans doute étaient dues à leur rang. À leur aspect, Athos et Aramis s'arrêtèrent.
— Oh! oh! dit Aramis, voyez-vous, comte?
— Oui, dit Athos.
— Que vous semble de ces trois cavaliers?
— Et à vous Aramis?
— Mais que ce sont nos hommes.
— Vous ne vous êtes pas trompé, j'ai parfaitement reconnu M. de Flamarens.
— Et moi, M. de Châtillon.
— Quant au cavalier au manteau brun…
— C'est le cardinal.
— En personne.
— Comment diable se hasardent-ils ainsi dans le voisinage de l'hôtel de Bouillon? demanda Aramis.
Athos sourit, mais il ne répondit point. Cinq minutes après ils frappaient à la porte du prince.
La porte était gardée par une sentinelle, comme c'est l'habitude pour les gens revêtus de grades supérieurs; un petit poste se tenait même dans la cour, prêt à obéir aux ordres du lieutenant de M. le prince de Conti.
Comme le disait la chanson, M. le duc de Bouillon avait la goutte et se tenait au lit; mais malgré cette grave indisposition, qui l'empêchait de monter à cheval depuis un mois, c'est-à-dire depuis que Paris était assiégé, il n'en fit pas moins dire qu'il était prêt à recevoir MM. le comte de La Fère et le chevalier d'Herblay.
Les deux amis furent introduits près de M. le duc de Bouillon. Le malade était dans sa chambre, couché, mais entouré de l'appareil le plus militaire qui se pût voir. Ce n'étaient partout, pendus aux murailles, qu'épées, pistolets, cuirasses et arquebuses, et il était facile de voir que, dès qu'il n'aurait plus la goutte, M. de Bouillon donnerait un joli peloton de fil à retordre aux ennemis du parlement. En attendant, à son grand regret, disait-il, il était forcé de se tenir au lit.
— Ah! messieurs, s'écria-t-il en apercevant les deux visiteurs et en faisant pour se soulever sur son lit un effort qui lui arracha une grimace de douleur, vous êtes bien heureux, vous; vous pouvez monter à cheval, aller, venir, combattre pour la cause du peuple. Mais moi, vous le voyez, je suis cloué sur mon lit. Ah! diable de goutte! fit-il en grimaçant de nouveau. Diable de goutte!
— Monseigneur, dit Athos, nous arrivons d'Angleterre, et notre premier soin en touchant à Paris a été de venir prendre des nouvelles de votre santé.
— Grand merci, messieurs, grand merci! reprit le duc. Mauvaise, comme vous le voyez, ma santé… Diable de goutte! Ah! vous arrivez d'Angleterre? et le roi Charles se porte bien, à ce que je viens d'apprendre?
— Il est mort, Monseigneur, dit Aramis.
— Bah! fit le duc étonné.
— Mort sur un échafaud, condamné par le parlement.
— Impossible!
— Et exécuté en notre présence.
— Que me disait donc M. de Flamarens?
— M. de Flamarens? fit Aramis.
— Oui, il sort d'ici.
Athos sourit.
— Avec deux compagnons? dit-il.
— Avec deux compagnons, oui, reprit le duc; puis il ajouta avec quelque inquiétude: Les auriez-vous rencontrés?
— Mais oui, dans la rue ce me semble, dit Athos.
Et il regarda en souriant Aramis, qui, de son côté, le regarda d'un air quelque peu étonné.
— Diable de goutte! s'écria M. de Bouillon évidemment mal à son aise.
— Monseigneur, dit Athos, en vérité il faut tout votre dévouement à la cause parisienne pour rester, souffrant comme vous l'êtes, à la tête des armées, et cette persévérance cause en vérité notre admiration, à M. d'Herblay et à moi.
— Que voulez-vous, messieurs! il faut bien, et vous en êtes un exemple, vous si braves et si dévoués, vous à qui mon cher collègue le duc de Beaufort doit la liberté et peut-être la vie, il faut bien se sacrifier à la chose publique. Aussi vous le voyez, je me sacrifie; mais, je l'avoue, je suis au bout de ma force. Le coeur est bon, la tête est bonne; mais cette diable de goutte me tue, et j'avoue que si la cour faisait droit à mes demandes, demandes bien justes, puisque je ne fais que demander une indemnité promise par l'ancien cardinal lui-même lorsqu'on m'a enlevé ma principauté de Sedan, oui, je l'avoue, si l'on me donnait des domaines de la même valeur, si l'on m'indemnisait de la non-jouissance de cette propriété depuis qu'elle m'a été enlevée, c'est-à-dire depuis huit ans; si le titre de prince était accordé à ceux de ma maison, et si mon frère de Turenne était réintégré dans son commandement, je me retirerais immédiatement dans mes terres et laisserais la cour et le parlement s'arranger entre eux comme ils l'entendraient.
— Et vous auriez bien raison, Monseigneur, dit Athos.
— C'est votre avis, n'est-ce pas, monsieur le comte de La Fère?
— Tout à fait.
— Et à vous aussi, monsieur le chevalier d'Herblay?
— Parfaitement.
— Eh bien! je vous assure, messieurs, reprit le duc, que selon toute probabilité, c'est celui que j'adopterai. La cour me fait des ouvertures en ce moment; il ne tient qu'à moi de les accepter. Je les avais repoussées jusqu'à cette heure, mais puisque des hommes comme vous me disent que j'ai tort, mais puisque surtout cette diable de goutte me met dans l'impossibilité de rendre aucun service à la cause parisienne, ma foi, j'ai bien envie de suivre votre conseil et d'accepter la proposition que vient de me faire M. de Châtillon.
— Acceptez, prince, dit Aramis, acceptez.
— Ma foi, oui. Je suis même fâché, ce soir, de l'avoir presque repoussée… mais il y a conférence demain, et nous verrons.
Les deux amis saluèrent le duc.
— Allez, messieurs, leur dit celui-ci, allez, vous devez être bien fatigués du voyage. Pauvre roi Charles! Mais enfin, il y a bien un peu de sa faute dans tout cela, et ce qui doit nous consoler c'est que la France n'a rien à se reprocher dans cette occasion, et qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour le sauver.
— Oh! quant à cela, dit Aramis, nous en sommes témoins, M. de Mazarin surtout….
— Eh bien! voyez-vous, je suis bien aise que vous lui rendiez ce témoignage; il a du bon au fond, le cardinal, et s'il n'était pas étranger… eh bien! on lui rendrait justice. Aïe! diable de goutte!
Athos et Aramis sortirent, mais jusque dans l'antichambre les cris de M. de Bouillon les accompagnèrent; il était évident que le pauvre prince souffrait comme un damné.
Arrivés à la porte de la rue:
— Eh bien! demanda Aramis à Athos, que pensez-vous?
— De qui?
— De M. de Bouillon, pardieu!
— Mon ami, j'en pense ce qu'en pense le triolet de notre guide, reprit Athos:
Ce pauvre monsieur de Bouillon Est incommodé de la goutte.
— Aussi, dit Aramis, vous voyez que je ne lui ai pas soufflé mot de l'objet qui nous amenait.
— Et vous avez agi prudemment, vous lui eussiez redonné un accès. Allons chez M. de Beaufort.
Et les deux amis s'acheminèrent vers l'hôtel de Vendôme.
Dix heures sonnaient comme ils arrivaient.
L'hôtel de Vendôme était non moins bien gardé et présentait un aspect non moins belliqueux que celui de Bouillon. Il y avait sentinelles, poste dans la cour, armes aux faisceaux, chevaux tout sellés aux anneaux. Deux cavaliers, sortant comme Athos et Aramis entraient, furent obligés de faire faire un pas en arrière à leurs montures pour laisser passer ceux-ci.
— Ah! ah! messieurs, dit Aramis, c'est décidément la nuit aux rencontres, j'avoue que nous serions bien malheureux, après nous être si souvent rencontrés ce soir, si nous allions ne point parvenir à nous rencontrer demain.
— Oh! quant à cela, monsieur, repartit Châtillon (car c'était lui-même qui sortait avec Flamarens de chez le duc de Beaufort), vous pouvez être tranquille; si nous nous rencontrons la nuit sans nous chercher, à plus forte raison nous rencontrerons-nous le jour en nous cherchant.
— Je l'espère, monsieur, dit Aramis.
— Et moi, j'en suis sûr, dit le duc.
MM. de Flamarens et de Châtillon continuèrent leur chemin, et Athos et Aramis mirent pied à terre.
À peine avaient-ils passé la bride de leurs chevaux aux bras de leurs laquais et s'étaient-ils débarrassés de leurs manteaux, qu'un homme s'approcha d'eux, et après les avoir regardés un instant à la douteuse clarté d'une lanterne suspendue au milieu de la cour, poussa un cri de surprise et vint se jeter dans leurs bras.
— Comte de La Fère, s'écria cet homme, chevalier d'Herblay! comment êtes-vous ici, à Paris?
— Rochefort! dirent ensemble les deux amis.
— Oui, sans doute. Nous sommes arrivés, comme vous l'avez su, du Vendômois, il y a quatre ou cinq jours, et nous nous apprêtons à donner de la besogne au Mazarin. Vous êtes toujours des nôtres, je présume?
— Plus que jamais. Et le duc?
— Il est enragé contre le cardinal. Vous savez ses succès, à notre cher duc! c'est le véritable roi de Paris, il ne peut pas sortir sans risquer qu'on l'étouffe.
— Ah! tant mieux, dit Aramis; mais dites-moi, n'est-ce pas MM. de Flamarens et de Châtillon qui sortent d'ici?
— Oui, ils viennent d'avoir audience du duc; ils venaient de la part du Mazarin sans doute, mais ils auront trouvé à qui parler, je vous en réponds.
— À la bonne heure! dit Athos. Et ne pourrait-on avoir l'honneur de voir Son Altesse?
— Comment donc! à l'instant même. Vous savez que pour vous elle est toujours visible. Suivez-moi, je réclame l'honneur de vous présenter.
Rochefort marcha devant. Toutes les portes s'ouvrirent devant lui et devant les deux amis. Ils trouvèrent M. de Beaufort près de se mettre à table. Les mille occupations de la soirée avaient retardé son souper jusqu'à ce moment-là; mais, malgré la gravité de la circonstance, le prince n'eut pas plus tôt entendu les deux noms que lui annonçait Rochefort, qu'il se leva de la chaise qu'il était en train d'approcher de la table, et que s'avançant vivement au-devant des deux amis:
— Ah! pardieu, dit-il, soyez les bienvenus, messieurs.
Vous venez prendre votre part de mon souper, n'est-ce pas? Boisjoli, préviens Noirmont que j'ai deux convives. Vous connaissez Noirmont, n'est-ce pas, messieurs? c'est mon maître d'hôtel, le successeur du père Marteau, qui confectionne les excellents pâtés que vous savez. Boisjoli, qu'il envoie un de sa façon, mais pas dans le genre de celui qu'il avait fait pour La Ramée. Dieu merci! nous n'avons plus besoin d'échelles de corde, de poignards ni de poires d'angoisse.
— Monseigneur, dit Athos, ne dérangez pas pour nous votre illustre maître d'hôtel, dont nous connaissons les talents nombreux et variés. Ce soir, avec la permission de Votre Altesse, nous aurons seulement l'honneur de lui demander des nouvelles de sa santé et de prendre ses ordres.
— Oh! quant à ma santé, vous voyez, messieurs, excellente. Une santé qui a résisté à cinq ans de Vincennes accompagnés de M. de Chavigny est capable de tout. Quant à mes ordres, ma foi, j'avoue que je serais fort embarrassé de vous en donner, attendu que chacun donne les siens de son côté, et que je finirai, si cela continue, par n'en pas donner du tout.
— Vraiment? dit Athos, je croyais cependant que c'était sur votre union que le parlement comptait.
— Ah! oui, notre union! elle est belle! Avec le duc de Bouillon, ça va encore, il a la goutte et ne quitte pas son lit, il y a moyen de s'entendre; mais avec M. d'Elbeuf et ses éléphants de fils… Vous connaissez le triolet sur le duc d'Elbeuf, messieurs?
— Non, Monseigneur.
— Vraiment!
Le duc se mit à chanter:
Monsieur d'Elbeuf et ses enfants Font rage à la place Royale. Ils vont tous quatre piaffant, Monsieur d'Elbeuf et ses enfants. Mais sitôt qu'il faut battre aux champs, Adieu leur humeur martiale. Monsieur d'Elbeuf et ses enfants Font rage à la place Royale
— Mais, reprit Athos, il n'en est pas ainsi avec le coadjuteur, j'espère?
— Ah! bien oui! avec le coadjuteur, c'est pis encore. Dieu vous garde des prélats brouillons, surtout quand ils portent une cuirasse sous leur simarre! Au lieu de se tenir tranquille dans son évêché à chanter des Te Deum pour les victoires que nous ne remportons pas, ou pour les victoires où nous sommes battus, savez-vous ce qu'il fait?
— Non.
— Il lève un régiment auquel il donne son nom, le régiment de Corinthe. Il fait des lieutenants et des capitaines ni plus ni moins qu'un maréchal de France, et des colonels comme le roi.
— Oui, dit Aramis; mais lorsqu'il faut se battre, j'espère qu'il se tient à son archevêché?
— Eh bien! pas du tout, voilà ce qui vous trompe, mon cher d'Herblay! Lorsqu'il faut se battre, il se bat; de sorte que comme la mort de son oncle lui a donné siège au parlement, maintenant on l'a sans cesse dans les jambes; au parlement, au conseil, au combat. Le prince de Conti est général en peinture, et quelle peinture! Un prince bossu! Ah! tout cela va bien mal, messieurs, tout cela va bien mal!
— De sorte, Monseigneur, que Votre Altesse est mécontente? dit Athos en échangeant un regard avec Aramis.