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Thomas l'imposteurPart 4 of 7

Jean Cocteau

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
  • Every book in the catalog

Guillaume avait bu punch sur punch avec des cyclistes des Invalides. Il était ivre. Il chantait à tue-tête ce mot que la France cache dans son corsage, mourant plutôt que de se le laisser prendre.

Un vieil infirmier bénévole, le comte d'Oronge, outré, empoigna Guillaume au collet et le secoua. Guillaume, se débattant, traita ce vieillard d'imbécile. La cour formait le cercle et personne n'osait donner tort au neveu du général.

Enfin, après que le comte d'Oronge, blême de rage, eut envoyé Guillaume rouler à terre, Guillaume se releva, menaça Verne et sortit en criant qu'on aurait de ses nouvelles.

On essaya de calmer le comte qui répétait comme une mécanique: Galopin! Galopin! et, dans le trouble, personne n'ayant retenu le mot fatal, le convoi ne put se mettre en route.

Le docteur, après huit heures, téléphona chez la princesse. Elle attendait Guillaume pour dîner; il n'était pas là.

Ce téléphone mit la princesse et Henriette aux cent coups. Elles croyaient Guillaume rue Jacob et le virent sous un autobus. À neuf heures, elles téléphonèrent à Verne. Il ne souffla mot de la scène et se contenta de dire que Guillaume était venu et reparti.

Pesquel-Duport qui dînait, les plaisanta doucement; puis, resté seul avec Clémence, lui reprocha de se mettre à l'envers pour un collégien. Qui était-il au juste? D'où venait-il? D'où sortait-il?

—Comment, s'écria-t-elle, vous savez, je suppose, le nom qu'il porte.

—Qui continuait le directeur, vous prouve qu'il le porte?

Madame de Bormes interloquée, se dit pour la première fois, qu'elle ne possédait sur Guillaume aucun renseignement exact. Mais outre que sa réussite tenait lieu de papiers, elle ne voulut pas avoir l'air en faute.

—Je sais sur son compte, dit-elle, ce que je dois savoir. Et elle ajouta, transformant, sur place, une inquiétude qui la prenait en moyen de se justifier:

—Croyez-vous, directeur, que je laisserais n'importe qui auprès d'Henriette?

Or, pendant que ce dialogue se déroulait avenue Montaigne, Guillaume, gris comme un potache, se livra certes à un des actes les plus incompréhensibles de sa carrière.

L'alcool soulevant un fragile couvercle de réalité, il courut se plaindre chez sa tante.

La pauvre dévote n'entendait rien à ses plaintes. Elle y démêla qu'on le torturait, qu'on insultait son galon dans un hôpital civil, et que Guillaume la suppliait d'ordonner qu'on le respectât.

Elle prenait ses larmes d'ivrogne pour des larmes de honte, embrouillait l'école de tir, le service de liaison et l'hôpital. Bref, en face d'un tel désespoir, elle promit de se rendre rue Jacob et de parler à Verne. Guillaume s'enferma dans sa chambre et, sans se déshabiller, s'endormit comme une brute.

Le lendemain matin il dormait encore quand sa tante descendit rue Jacob.

Au bout d'un quart d'heure qu'elle se trouvait assise dans le cabinet-loge, Verne comprit la vraie catastrophe que Guillaume Thomas était Thomas tout court et qu'il avait seize ans.

Sa croix tournait devant ses yeux comme les artichauts des feux d'artifice.

MADEMOISELLE THOMAS

En entendant le docteur parler de sa famille, des Fontenoy, du général de Fontenoy, du neveu du général de Fontenoy, la pauvre vieille fille s'était écriée:—Mais il y a erreur. Erreur complète. Guillaume est natif de Fontenoy, c'est tout. Ce n'est pas son nom. Comment a-t-il pu? Oh! oh! et elle eut une crise.

Verne fit un rapide calcul. Il rassembla ses forces. Il importait que Guillaume restât ce qu'il était, ou plutôt, ce qu'il n'était point.

Verne tenait les mains de la vieille fille et lui versait un fluide torrentiel. Peu s'en fallait qu'il ne s'écriât, en travestissant la phrase des magnétiseurs.

—Vous êtes Fontenoy, je le veux.

Elle reprenait ses sens.

Du calme, du calme, lui dit Verne. Buvez un peu d'eau. Là, là. Ne grondez pas Guillaume. Il porte un trop beau nom pour qu'on le gronde.

Et, comme la vieille fille se récriait:

—Tu, tu, tu, fit le docteur... Je ne veux rien entendre. Je sais, je sais. Vous êtes trop modeste.

Ce mot énorme acheva la dévote. Le docteur la fixait d'un œil terrible et la poussait vers la porte.

—Et surtout, lui dit-il, presque à l'oreille, pas un mot de notre conversation à votre neveu. Des choses considérables en dépendent, jurez-le. Jurez-le sur votre livre de messe, s'écria-t-il, en le saisissant, qui dépassait d'un réticule.

La malheureuse jura. Elle se croyait chez un fou. Elle se trompait à peine. Le docteur était fou d'inquiétude.

Il l'accompagna jusqu'à la voûte, de peur qu'elle ne fit quelque rencontre. Il tombait juste. Ils croisèrent la princesse qui entrait.

Verne regarda la vieille fille tourner le coin de la rue. Madame de Bormes attendait dans la cour.

—Tiens! s'écria-t-il, que je suis bête. Vous ne connaissez pas cette excellente personne?

Et, comme la princesse prenait un regard vague.

—C'est la tante de Guillaume, mademoiselle de Fontenoy.

Aucune phrase ne pouvait être plus précieuse à Madame de Bormes. Elle se félicita de ses réponses aux insinuations du directeur.

—Les journalistes, pensa-t-elle, se nourrissent de faits-divers.

Thomas se réveilla chez sa tante avec la migraine et sans le moindre souvenir des folies de la veille. Il ne se rappelait que le punch et la fatigue l'empêchant de se déshabiller. Il fit sa toilette, descendit la Butte, et se rendit à l'hôpital.

La princesse était assise chez Verne. Il venait de lui raconter la scène du mot de passe, en arrondissant les angles. «Guillaume est un peu vif... Monsieur d'Oronge est un peu sourd. Guillaume m'avait dépêché sa tante sous prétexte de se battre en duel avec moi.»

Il riait. Il essayait de mettre une bonhomie de grand-père sur sa grosse figure de requin.

—Guillaume! voilà Guillaume!

Madame de Bormes poussa un cri. On le voyait entre des véhicules, derrière la porte vitrée.

—Qu'il entre, s'écria le docteur, en ouvrant cette porte. Qu'il entre, notre enfant prodigue.

FAUX CALCULS

La haine et le respect se partageaient l'âme du docteur. Il haïssait Guillaume de l'avoir joué, mais il respectait le coup de main. C'était à lui de partager les chances. Il tenait le filou et pourrait l'utiliser sans courir de risques. Il serait couvert par la princesse.

Cet homme que les titres grisaient pensa qu'on aurait mauvaise grâce à chicaner sur un titre avec la princesse de Bormes et que sa puissance mondaine devait être assez grande pour baptiser une poularde: carpe, un Thomas: Fontenoy, si jamais elle se trouvait compromise. Incapable de déchiffrer l'hiéroglyphe d'une pareille femme, il l'accusait du pire et ne balançait pas à en taire la maîtresse du jeune tricheur.

La princesse grondait Guillaume du faux bond de la veille. Il raconta le punch.

Au nom de M. d'Oronge, tout lui sauta dans la mémoire, à pieds joints.

—Par votre faute, dit Verne, le convoi est en panne et les blessés attendent. Les voitures devaient partir à minuit. Elles sont encore dans la cour. À propos, ajouta-t-il légèrement, j'ai reçu la visite de votre tante. Une per sonne bien pieuse, comme le général.

Il observa Guillaume en dessous. Guillaume trouva cette remarque toute simple.

—Diable, pensa Verne, le mâtin! Il est fort. Il ira loin. Il ira loin, si on ne l'arrête pas en route. Employons nous à ce qu'on l'arrête trop tard.

—Pourquoi, demanda Clémence, est-ce que je ne connais pas votre tante?

—C'est une sainte, dit Guillaume; elle ne bouge pas de chez elle, sauf pour aller au Sacré-Cœur. Ce matin, elle a dû venir parce qu'elle descendait à Saint-François-Xavier où elle brûle des cierges.

Le docteur dodelinait du chef, applaudissait à part soi, comme fait au tribunal un coupable, d'un complice qui ne se coupe jamais. Son parti était pris. On ne le volait plus. Il jouait de moitié avec Guillaume.

Or, de même qu'il y a les gens qu'on croit et ceux dont on doute, il y a les gens qui gagnent et ceux qui perdent. Le docteur perdait.

Pour Guillaume, le convoi, l'ambulance, Verne, madame Valiche, le dentiste, la femme du radiographe, c'est une boîte vide. Reste le contenu: la princesse et Henriette.

Nous devrions écrire: Henriette et la princesse, car, depuis quelque temps, Guillaume s'ennuyait, premiers troubles de l'amour qui, prudemment, avant de paraître dans sa splendeur, commence par enlaidir, dégonfler, décolorer tout. Guillaume s'efflanquait; il traînait, écartelé par la croissance du corps, son rôle, sa vérité, le malaise d'un épanouissement normal sous des couchés de mensonge.

LE CŒUR

L'habitude de ne pas s'analyser et la rêvasserie active de Guillaume ne l'aidaient pas à voir clair. À force d'entretenir du chien-et-loup, il s'encombrait de ténèbre. Au lieu de se dire qu'il aimait Henriette, ce qui sortait de son jeu, il s'hypnotisait sur ce jeu et attribuait son malaise à l'inaction, au manque d'aventures.

Le général d'Ancourt mourut. Guillaume sauta sur ce prétexte pour disparaître de l'hôpital. Verne faillit crever de rage. Mais que pouvait-il?

Guillaume, sans rien dire aux deux femmes, alla voir Pesquel-Duport au journal. Il inventa que la mort du général d'Ancourt le libérait, qu'on le réformait à cause de sa jambe et de son état nerveux, que c'est grâce à son oncle qu'il avait pu suivre le général, qu'on refusait de le prendre, croyant plaire à Fontenoy déjà accablé de deuils. Il languissait à l'arrière et suppliait le directeur de l'envoyer dans une des cantines que le journal entretenait sur le front. Par exemple, il ne faudrait pas raconter sa démarche, avenue Montaigne. Il prétendrait avoir reçu l'ordre.

Pesquel-Duport faillit lui sauter au cou. Rien ne l'arrangeait mieux que d'éloigner Guillaume. Il cacha cette satisfaction, le rabroua, en le félicitant de son courage, et lui dit que, contre promesse d'un silence absolu chez madame de Bormes, il l'enrôlerait dans la cantine de Coxyde, au front belge.

Le front belge, c'étaient les Belges, les zouaves, les tirailleurs, les Anglais, les fusiliers marins. Un vaste champ d'entreprise. Guillaume rayonnait.

L'exubérance fut courte. Il se sentait, de nouveau, tout triste sans savoir pourquoi. Il n'osait lever sur Henriette et sur sa mère ses yeux en larmes. Madame de Bormes le croyait très atteint par la mort de son chef. L'amour faisait d'Henriette un Stradivarius, un baromètre sensible aux moindres températures morales. Elle déchiffrait seule à livre ouvert, ce que sa mère croyait du regret et Guillaume un ennui mêlé de remords.

Ce remords ne portait pas sur une indélicatesse qui n'en était plus une à ses propres yeux, mais sur le fait d'avoir prié le directeur en cachette de le séparer des deux femmes. Du moins ce motif commode lui servait-il à s'expliquer son état.

C'est donc tête basse qu'il apprit son affectation à Madame de Bormes et à sa fille. Le coup fut amorti par le privilège du poste (un poste d'infirme, expliquait Guillaume) et la coïncidence qui l'attachait à une œuvre dont Pesquel-Duport tenait les fils.

Mais la princesse savait par affinité qu'un poste de tout repos ne le resterait pas pour Guillaume.

—Pourvu, gémissait-elle, que vous ne fassiez pas le fou. Je vais prévenir le directeur qu'il donne des ordres et qu'on vous surveille.

La semaine du départ, si courte, n'en finissait pas. Guillaume qui croyait s'ennuyer et se sauver sur sa chimère, préparait entre ces femmes et lui le lien d'absence qui se renforce à mesure qu'il s'allonge et renverse les perspectives, puisque nous voyons ceux qui s'éloignent grandir démesurément.

La nuit, Henriette ne dormait plus. Elle se disait: Il m'aime. Il croit que je ne l'aime pas; ou bien: il redoute maman. Il se sauve et il souffre. Elle épelait sans aide l'abécédaire de l'amour. Il ne fallait rien moins que l'inquiétude de la princesse, ses échelles et ses pots de laque, pour lui masquer les yeux rouges de sa fille.

Après le départ de Guillaume, départ tragi-comique à cause des pleurs et des cadeaux, Henriette tomba malade.

—Henriette me ressemble, dit Clémence à Pesquel-Duport; jusqu'ici, elle tenait de son père un équilibre insupportable. Mais depuis quelque temps, je la trouve excessive, comme moi. Cette métamorphose nous rapproche. Le départ de Guillaume la rend malade. Je suis contente.

L'amour de cette jeune fille crevait les yeux. Pesquel-Duport, dès qu'il s'en aperçut, ajouta ce lest à celui que jetait l'éloignement de Guillaume.

Hélas! Clémence, elle, la voyante aveugle, ne voyait pas que, comme dans un lied d'Henri Heine, sa fille était amoureuse d'un fantôme.

LE SECTEUR 131

La cantine du journal Le Jour campait sur la route entre Nieuport-ville et Coxyde-ville. Elle ravitaillait et ravigotait les troupes de relève. Elle se composait a une roulotte fumante d'alchimiste où se relayaient les neuf volontaires et versait au bord de la route des litres de café noir ou de punch. Ces volontaires, assimilés au grade de sous-lieutenant, surveillés par un sous-lieutenant véritable, logeaient à Coxyde-ville dans une bicoque de crime. Toutes ces bicoques ressemblaient à des maisons du crime, surtout celles de Coxyde-bains, mi-détruites, anciennes villégiatures des baigneurs belges le long de la mer du Nord.

Nieuport-ville, Nieuport-bains, Coxyde-bains, Coxyde-ville, reliaient, à vol d'oiseau, un cadre distordu de routes.

Entre Coxyde-bains et Nieuport-bains, c'était la dune. Des champs, des fermes, et un bois surnommé: Bois triangulaire, entre Coxyde-ville et Nieuport-ville. L'ensemble, vide et peuplé en cachette.

L'artillerie anglaise et française, mélangée, profitait des dunes et des arbres. Les zouaves et les tirailleurs occupaient les tranchées de l'embouchure de l'Yser, où l'une de leurs sentinelles gardait le premier sac de cette ville creuse serpentant d'un bout à l'autre de la France. Ensuite, du côté de Saint-Georges, les fusiliers-marins veillaient sur un terrain chèrement conquis lors de la bataille de l'Yser.

Zouaves et fusiliers se réunissaient au repos dans les anciens hôtels et les anciennes propriétés de Coxyde-bains.

Les deux Nieuport, en ruines, l'offraient plus que l'abri de leurs caves aux chefs et aux postes de secours des différents corps. Ces villes et cette campagne, sans âme qui vive, cachaient un incroyable labyrinthe de couloirs, de routes, de galeries souterrains. Les hommes y circulaient comme des taupes et on pouvait, entrant dans un trou à Coxyde, sortir par un autre trou, en première ligne, sans voir le ciel. Ce secteur 131 était un secteur calme. Une entente tacite nous empêchait de tirer sur Ostende pour que les ennemis ne tirassent pas sur la Panne, exil du roi et de la reine. Ces souverains y habitaient avec les enfants royaux, enchantés, eux, de l'imprévu et d'une charmante basse-cour.

LE BOYAU JOCASTE

La défense naturelle du fleuve et des inondations protégeait Nieuport contre une grosse surprise. Le colonel Jocaste n'en croyait pas moins à un débarquement nocturne sur des radeaux, par la plage. C'était une crainte chimérique. Il la chérissait. On venait pour cela de bâtir sur la côte, entre Nieuport et l'Yser, un boyau de sapin qui sentait l'hôtel suisse et qui portait le nom du colonel. Cet homme considérait, à juste titre, son boyau comme une des merveilles du monde. Il était, en effet, inutile comme les pyramides, suspendu comme les jardins de Babylone, creux comme le colosse de Rhodes, funèbre comme le tombeau de Mausole, coûteux comme la statue de Jupiter, froid comme le temple de Diane et voyant comme le phare d'Alexandrie. Des guetteurs s'y échelonnaient et tiraient les mouettes.

Les dessous de Nieuport ressemblaient à ceux du théâtre du Châtelet. On avait relié les caves les unes aux autres et surnommé cet égout: Nord-Sud. Chacun des orifices arborait le nom d'une station du Nord-Sud, et ce n'était pas son moindre charme que de vous déverser à la pancarte: Concorde, au milieu des ruines d'un casino.

Une ramification accédait à la cave P. C. du colonel. Cette cave était celle de la villa Pas sans peine, dont par miracle, la salle à manger restait seule debout. Le colonel, les jours calmes, y déjeunait comme un gros rat dans un morceau de gruyère.

Le chef-d'œuvre du secteur, c'étaient les dunes.

LES DUNES

On se trouvait ému devant ce paysage féminin, lisse, cambré, hanché, couché, rempli d'hommes. Car ces dunes n'étaient désertes qu'en apparence. En réalité, elles n'étaient que trucs, décors, trompe-l'œil, trappes et artifices. La fausse dune du colonel Quinton y faisait un vrai mensonge de femme. Ce colonel, si brave, l'avait construite sous une grêle d'obus, qu'il recevait en fumant dans un rocking-chair. Elle dissimulait, en haut, un observatoire d'où l'observateur pouvait descendre en un clin d'œil, par un toboggan.

En somme, ces dunes aux malices inépuisablement renouvelées, côté pile, présentaient, côté face, aux télescopes allemands, un immense tour de cartes, un bonneteur silencieux.

—Où est la grosse pièce? Où est-elle? À droite? À gauche? Au milieu? Suivez-moi bien. Où est-elle? Droite? Gauche? Boum! Au milieu. Et la pièce, sous une bâche peinte couleur de la dune aux bosses de chameau sur qui pousse un poil d'herbe pâle, reculait et envoyait un obus d'un poids de coffre-fort.

On ne voyait rien. On entendait les cent cinquante-cinq, les soixante-quinze qui débouchent du champagne sec et dont l'obus déchire un coupon de soie, la pièce anglaise dont on ne comprenait jamais d'où elle tirait, les canons contre avions qui couronnent les aéroplanes de petits nuages en boule pareils aux séraphins qui escortent la Sainte-Vierge, la mer du Nord, couleur d'huître, secouant une eau si froide, si grise, si ressemblante à la formule H2O, NaCl, que le désir de s'y baigner ne venait pas plus que de se brûler ou de s'enterrer vif.

La nuit, le ciel et la terre se balançaient à l'éclairage des fusées, comme une chambre et son plafond éclairés à la bougie, quand la flamme remue. S'il y avait du brouillard, il buvardait les éclairs de la canonnade qui ne formaient plus qu'une seule lueur aveuglante, à rendre fou. Sur la mer, au large, se baisaient, se quittaient et gesticulaient les projecteurs. Parfois ils se réunissaient comme des ballerines, et, au bout, on voyait les ventres blancs des zeppelins, en route vers Londres.

Dormait-on à Coxyde? On était réveillé par les pièces de marine. Ce tir ébranlait le monde et jetait contre les vitres un grand liseron de lumière mauve.

Le dimanche, au bruit des mitrailleuses qui vocalisent dans le ciel, sur une seule note, un rire de tête de mort, et des moteurs qui chantent, sombrant soudain leur murmure du bleu pâle au velours noir, les officiers du Royal-Navy jouaient au tennis.

À ce vaste mensonge de sable et de feuilles, il ne manquait que Guillaume de Fontenoy.