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Quatrevingt-TreizePart 7 of 38

Victor Hugo

French original · English translation

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—Une fois, avec ma ferte, j'ai tenu tète à trois gabelous qui avaient des sabres.

—Quand ca?

—Il y a dix ans.

—Sous le roi?

—Mais oui.

—Tu t'es donc battu sous le roi?

—Mais oui.

—Contre qui?

—Ma foi, je ne sais pas. J'étais faux-saulnier.

—C'est bien.

—On appelait cela se battre contre les gabelles. Les gabelles, est-ce que c'est la même chose que le roi?

—Oui. Non. Mais il n'est pas nécessaire que tu comprennes cela.

—Je demande pardon â monseigneur d'avoir fait une question à monseigneur.

—Continuons. Connais-tu la Tourgue?

—Si je connais la Tourgue? j'en suis.

—Comment?

—Oui, puisque je suis de Parigué.

—En effet, la Tourgue est voisine de Parigué.

Si je connais la Tourgue? le gros château rond qui est le château de famille de mes seigneurs! Il y a une grosse porte de fer qui sépare le bâtiment neuf du bâtiment vieux et qu'on n'enfoncerait pas avec du canon. C'est dans le bâtiment neuf qu'est le fameux livre sur saint Barthélemy qu'on venait voir par curiosité. Il y a des grenouilles dans l'herbe. J'ai joué tout petit avec ces grenouilles-là. Et la passe souterraine! je la connais. Il n'y a peut-être plus que moi qui la connaisse.

—Quelle passe souterraine? Je ne sais pas ce que tu veux dire.

—C'était pour autrefois, dans les temps, quand la Tourgue était assiégée. Les gens du dedans pouvaient se sauver dehors en passant par un passage sous terre qui va aboutir à la forêt.

—En effet, il y a un passage souterrain de ce genre au château de la Jupellière, et au château de la Hunaudaye, et à la tour de Campéon; mais il n'y a rien de pareil à la Tourgue.

—Si fait, monseigneur. Je ne connais pas ces passages-là dont monseigneur parle. Je ne connais que celui de la Tourgue, parce que je suis du pays. Et encore, il n'y a guère que moi qui sache cette passe-là. On n'en parlait pas. C'était défendu, parce que ce passage avait servi du temps des guerres de M. de Rohan. Mon père savait le secret et il me l'a montré. Je connais le secret pour entrer et le secret pour sortir. Si je suis dans la forêt, je puis aller dans la tour, et si je suis dans la tour, je puis aller dans la forêt. Sans qu'on me voie. Et quand les ennemis entrent, il n'y a plus personne. Voilà ce que c'est que la Tourgue. Ah! je la connais.

Le vieillard demeura un moment silencieux.

—Tu te trompes évidemment; s'il y avait un tel secret, je le saurais.

—Monseigneur, j'en suis sûr. Il y a une pierre qui tourne.

—Ah bon! Vous autres paysans, vous croyez aux pierres qui tournent, aux pierres qui chantent, aux pierres qui vont boire la nuit au ruisseau d'à côté. Tas de contes.

—Mais puisque je l'ai fait tourner, la pierre…

—Comme d'autres l'ont entendue chanter. Camarade, la Tourgue est une bastille sûre et forte, facile à défendre; mais celui qui compterait sur une issue souterraine pour s'en tirer serait naïf.

—Mais, monseigneur…

Le vieillard haussa les épaules.

—Ne perdons pas de temps. Parlons de nos affaires.

Ce ton péremptoire coupa court à l'insistance de Halmalo.

Le vieillard reprit:

—Poursuivons. Ecoute. De Rougefeu tu iras au bois de Montchevrier, où est Bénédicité, qui est le chef des Douze. C'est encore un bon. Il dit son Benedicite pendant qu'il fait arquebuser les gens. En guerre, pas de sensiblerie. De Montchevrier, tu iras…

Il s'interrompit.

—J'oubliais l'argent.

Il prit dans sa poche et mit dans la main de Halmalo une bourse et un portefeuille.

—Voilà dans ce portefeuille trente mille francs en assignats, quelque chose comme trois livres dix sous; il faut dire que les assignats sont faux, mais les vrais valent juste autant; et voici dans cette bourse, attention, cent louis en or. Je te donne tout ce que j'ai. Je n'ai plus besoin de rien ici. D'ailleurs, il vaut mieux qu'on ne puisse pas trouver d'argent sur moi. Je reprends. De Montchevrier, tu iras à Antrain, où tu verras M. de Frotté; d'Antrain, à la Jupellière, où tu verras M. de Rochecotte; de la Jupellière, à Noirieux, où tu verras l'abbé Baudouin. Te rappelleras-tu tout cela?

—Comme mon Pater.

—Tu verras M. Dubois-Guy à Saint-Brice-en-Cogle, M. de Turpin à Morannes, qui est un bourg fortifié, et le prince de Talmont à Château-Gonthier.

—Est-ce qu'un prince me parlera?

—Puisque je te parle.

Halmalo ôta son chapeau.

—Tout le monde te recevra bien en voyant cette fleur de lys de Madame. N'oublie pas qu'il faut que tu ailles dans des endroits où il y a des montagnards et des patauds. Tu te déguiseras. C'est facile. Ces républicains sont si bêtes, qu'avec un habit bleu, un chapeau à trois cornes et une cocarde tricolore on passe partout. Il n'y a plus de régiments, il n'y a plus d'uniformes, les corps n'ont pas de numéros; chacun met la guenille qu'il veut. Tu iras à Saint-Mhervé. Tu y verras Gaulier, dit Grand-Pierre. Tu iras au cantonnement de Parné où sont les hommes aux visages noircis. Ils mettent du gravier dans leurs fusils et double charge de poudre pour faire plus de bruit; ils font bien. Mais surtout dis-leur de tuer, de tuer, de tuer. Tu iras au camp de la Vache-Noire qui est sur une hauteur au milieu du bois de la Charnie, puis au camp de l'Avoine, puis au camp Vert, puis au camp des Fourmis. Tu iras au Grand-Bordage, qu'on appelle aussi le Haut-des-Prés, et qui est habité par une veuve dont Treton, dit l'Anglais, a épousé la fille. Le Grand-Bordage est dans la paroisse de Quélaines. Tu visiteras Epineux-le-Chevreuil, Sillé-le-Guillaume, Parannes, et tous les hommes qui sont dans tous les bois. Tu auras des amis, et tu les enverras sur la lisière du Haut et du Bas Maine; tu verras Jean Treton dans la paroisse de Vaisges, Sans-Regret au Bignon, Chambord à Bonchamps, les frères Corbin à Maisoncelles, et le Petit-Sans-Peur à Saint-Jean-sur-Erve. C'est le même qui s'appelle Bourdoiseau. Tout cela fait, et le mot d'ordre, Insurgez-vous, Pas de quartier, donné partout, tu joindras la grande armée, l'armée catholique et royale, où elle sera. Tu verras MM. d'Elbée, de Lescure, de La Rochejaquelein, ceux des chefs qui vivront alors. Tu leur montreras mon noeud de commandement. Ils savent ce que c'est. Tu n'es qu'un matelot, mais Cathelineau n'est qu'un charretier. Tu leur diras de ma part ceci: Il est temps de faire les deux guerres ensemble; la grande et la petite. La grande fait plus de tapage, la petite plus de besogne. La Vendée est bonne, la Chouannerie est pire; et en guerre civile, c'est la pire qui est la meilleure. La bonté d'une guerre se juge à la quantité de mal qu'elle fait.

Il s'interrompit.

—Halmalo, je te dis tout cela. Tu ne comprends pas les mots, mais tu comprends les choses. J'ai pris confiance en toi en te voyant manuvrer le canot; tu ne sais pas la géométrie et tu fais des mouvements de mer surprenants; qui sait mener une barque peut piloter une insurrection; à la façon dont tu as manié l'intrigue de la mer, j'affirme que tu te tireras bien de toutes mes commissions. Je reprends. Tu diras donc ceci aux chefs, à peu près, comme tu pourras, mais ce sera bien; J'aime mieux la guerre des forêts que la guerre des plaines; je ne tiens pas à aligner cent mille paysans sous la mitraille des soldats bleus et sous l'artillerie de monsieur Carnot; avant un mois je veux avoir cinq cent mille tueurs embusqués dans les bois. L'armée républicaine est mon gibier. Braconner, c'est guerroyer. Je suis le stratège des broussailles. Bon, voilà encore un mot que tu ne saisiras pas, c'est égal, tu saisiras ceci: Pas de quartier! et des embuscades partout! Je veux faire plus de Chouannerie que de Vendée. Tu ajouteras que les anglais sont avec nous. Prenons la république entre deux feux. L'Europe nous aide. Finissons-en avec la révolution. Les rois lui font la guerre des royaumes, faisons-lui la guerre des paroisses. Tu diras cela. As-tu compris?

—Oui. Il faut tout mettre à feu et à sang.

—C'est ça.

—Pas de quartier.

—A personne. C'est ça.

—J'irai partout.

—Et prends garde. Car dans ce pays-ci on est facilement un homme mort.

—La mort, cela ne me regarde point. Qui fait son premier pas use peut-être ses derniers souliers.

—Tu es un brave.

—Et si l'on me demande le nom de monseigneur?

—On ne doit pas le savoir encore. Tu diras que tu ne le sais pas, et ce sera la vérité.

—Où reverrai-je monseigneur?

—Où je serai.

—Comment le saurai-je?

—Parce que tout le monde le saura. Avant huit jours on parlera de moi, je ferai des exemples, je vengerai le roi et la religion, et tu reconnaîtras bien que c'est de moi qu'on parle.

—J'entends.

—N'oublie rien.

—Soyez tranquille.

—Pars maintenant. Que Dieu te conduise. Va.

—Je ferai tout ce que vous m'avez dit. J'irai. Je parlerai. J'obéirai. Je commanderai.

—Bien.

—Et si je réussis….

—Je te ferai chevalier de Saint-Louis.

—Comme mon frère. Et si je ne réussis pas, vous me ferez fusiller.

—Comme ton frère.

—C'est dit, monseigneur.

Le vieillard baissa la tête et sembla tomber dans une sévère rêverie. Quand il releva les yeux, il était seul. Halmalo n'était plus qu'un point noir s'enfonçant dans l'horizon.

Le soleil venait de se coucher.

Les goëlands et les mouettes à capuchon rentraient; la mer, c'est dehors.

On sentait dans l'espace cette espèce d'inquiétude qui précède la nuit; les rainettes coassaient les jaquets s'envolaient des flaques d'eau en sifflant, les mauves, les freux, les carabins, les grolles, faisaient leur vacarme du soir; les oiseaux de rivage s'appelaient; mais pas un bruit humain. La solitude était profonde. Pas une voile dans la baie, pas un paysan dans la campagne. A perte de vue l'étendue déserte. Les grands chardons des sables frissonnaient. Le ciel blanc du crépuscule jetait sur la grève une vaste clarté livide. Au loin les étangs dans la plaine sombre ressemblaient à des plaques d'étain posées à plat sur le sol. Le vent soufflait du large.

LIVRE QUATRIÈME

TELLMARCH

I. LE HAUT DE LA DUNE

Le vieillard laissa disparaître Halmalo, puis serra son manteau de mer autour de lui, et se mit en marche. Il cheminait à pas lents, pensif. Il se dirigeait vers Huisnes, pendant que Halmalo s'en allait vers Beauvoir.

Derrière lui se dressait, énorme triangle noir, avec sa tiare de cathédrale et sa cuirasse de forteresse, avec ses deux grosses tours du levant, l'une ronde, l'autre carrée, qui aident la montagne à porter le poids de l'église et du village, le mont Saint-Michel, qui est à l'océan ce que Chéops est au désert.

Les sables mouvants de la baie du mont Saint-Michel déplacent insensiblement leurs dunes. Il y avait à cette époque entre Huisnes et Ardevon une dune très haute, effacée aujourd'hui. Cette dune, qu'un coup d'équinoxe a nivelée, avait cette rareté d'être ancienne et de porter à son Sommet une pierre milliaire érigée au XIIe siècle en commémoration du concile tenu à Avranches contre les assassins de saint Thomas de Cantorbéry. Du haut de cette dune on découvrait tout le pays, et l'on pouvait s'orienter.

Le vieillard marcha vers cette dune et y monta.

Quand il fut sur le sommet, il s'adossa à la pierre milliaire, s'assit sur une des quatre bornes qui en marquaient les angles, et se mit à examiner l'espèce de carte de géographie qu'il avait sous les pieds. Il semblait chercher une route dans un pays d'ailleurs connu. Dans ce vaste paysage, trouble à cause du crépuscule, il n'y avait de précis que l'horizon, noir sur le ciel blanc.

On y apercevait les groupes de toits de onze bourgs et villages; on distinguait à plusieurs lieues de distance tous les clochers de la côte, qui sont très hauts, afin de servir au besoin de points de repère aux gens qui sont en mer.

Au bout de quelques instants, le vieillard sembla avoir trouvé dans ce clair-obscur ce qu'il cherchait; son regard s'arrêta sur un enclos d'arbres, de murs et de toitures, à peu près visible au milieu de la plaine et des bois, et qui était une métairie; il eut ce hochement de tête satisfait d'un homme qui se dit mentalement: C'est là; et il se mit à tracer avec son doigt dans l'espace l'ébauche d'un itinéraire à travers les haies et les cultures. De temps en temps il examinait un objet informe et peu distinct, qui s'agitait au-dessus du toit principal de la métairie, et il semblait se demander: Qu'est-ce que c'est? Cela était incolore et confus à cause de l'heure; ce n'était pas une girouette puisque cela flottait, et il n'y avait aucune raison pour que ce fût un drapeau.

Il était las, il restait volontiers assis sur cette borne où il était, et il se laissait aller à cette sorte de vague oubli que donne aux hommes fatigués la première minute de repos.

Il y a une heure du jour qu'on pourrait appeler l'absence de bruit, c'est l'heure sereine, l'heure du soir. On était dans cette heure-là. Il en jouissait; il regardait, il écoutait, quoi? la tranquillité. Les farouches eux-mêmes ont leur instant de mélancolie. Subitement, cette tranquillité fut, non troublée, mais accentuée par des voix qui passaient; c'étaient des voix de femmes et d'enfants. Il y a parfois dans l'ombre de ces carillons de joie inattendus. On ne voyait point, à cause des broussailles, le groupe d'où sortaient les voix, mais ce groupe cheminait au pied de la dune et s'en allait vers la plaine et la forêt. Ces voix montaient claires et fraîches jusqu'au vieillard pensif; elles étaient si près qu'il n'en perdait rien.

Une voix de femme disait:

—Dépêchons-nous, la Flécharde. Est-ce par ici?

—Non, c'est par là.

Et le dialogue continuait entre les deux voix, l'une haute, l'autre timide.

—Comment appelez-vous cette métairie que nous habitons en ce moment?

—L'Herbe-en-Pail.

—En sommes-nous encore loin?

—A un bon quart d'heure.

—Dépêchons-nous d'aller manger la soupe.

—C'est vrai que nous sommes en retard.

—Il faudrait courir. Mais vos mômes sont fatigués. Nous ne sommes que deux femmes, nous ne pouvons pas porter trois mioches. Et puis, vous en portez déjà un, vous, la Flécharde. Un vrai plomb. Vous l'avez sevrée, cette goinfre, mais vous la portez toujours. Mauvaise habitude. Faites-moi donc marcher ça. Ah! tant pis, la soupe sera froide.

—Ah! les bons souliers que vous m'avez donnés là! On dirait qu'ils sont faits pour moi.

—Ça vaut mieux que d'aller nu-pattes.

—Dépêche-toi donc, René-Jean.

—C'est pourtant lui qui nous a retardées. Il faut qu'il parle à toutes les petites paysannes qu'on rencontre. Ça fait son homme.

—Dame, il va sur cinq ans.

—Dis-donc, René-Jean, pourquoi as-tu parlé à cette petite dans le village?

Une voix d'enfant, qui était une voix de garçon, répondit:

—Parce que c'est une que je connais.

La femme reprit.

—Comment! tu la connais?

—Oui, répondit le petit garçon, puisqu'elle m'a donné des bêtes ce matin.

—Voilà qui est fort! s'écria la femme, nous ne sommes dans le pays que depuis trois jours, c'est gros comme le poing, et ça vous a déjà une amoureuse!

Les voix s'éloignèrent. Tout bruit cessa.

II. AURES HABET. ET NON AUDIET

Le vieillard restait immobile. Il ne pensait pas: à peine songeait-il. Autour de lui tout était sérénité, assoupissement, confiance, solitude. Il faisait grand jour encore sur la dune, mais presque nuit dans la plaine et tout à fait nuit dans les bois. La lune montait à l'orient. Quelques étoiles piquaient le bleu pâle du zénith. Cet homme, bien que plein de préoccupations violentes, s'abîmait dans l'inexprimable mansuétude de l'infini. Il sentait monter en lui cette aube obscure, l'espérance, si le mot espérance peut s'appliquer aux attentes de la guerre civile. Pour l'instant, il lui semblait qu'en sortant de cette mer qui venait d'être si inexorable, et en touchant la terre, tout danger s'était évanoui. Personne ne savait son nom, il était seul, perdu pour l'ennemi, sans trace derrière lui, car la surface de la mer ne garde rien, caché, ignoré, pas même soupçonné. Il sentait on ne sait quel apaisement suprême. Un peu plus il se serait endormi.

Ce qui, pour cet homme en proie, au dedans comme au dehors, à tant de tumultes, donnait un charme étrange à cette heure calme qu'il traversait, c'était, sur la terre comme au ciel, un profond silence.

On n'entendait que le vent qui venait de la mer; mais le vent est une basse continue, et cesse presque d'être un bruit, tant il devient une habitude.

Tout à coup il se dressa debout.

Son attention venait d'être brusquement réveillée; il considéra l'horizon. Quelque chose donnait à son regard une fixité particulière.