Quatrevingt-TreizePart 15 of 38
French original · English translation
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Sur les têtes des statues, alternaient des couronnes de chêne et de laurier.
Une draperie verte, où étaient peintes en vert plus foncé les mêmes couronnes, descendait à gros plis droits de la corniche de pourtour et tapissait tout le rez-de-chaussée de la salle occupée par l'assemblée. Au-dessus de cette draperie la muraille était blanche et froide. Dans cette muraille se creusaient, coupés comme à l'emporte-pièce, sans moulure ni rinceau, deux étages de tribunes publiques, les carrées en bas, les rondes en haut; selon la règle, car Vitruve n'était pas détrôné, les archivoltes étaient superposées aux architraves. Il y avait dix tribunes sur chacun des grands côtés de la salle, et à chacune des deux extrémités deux loges démesurées: en tout vingt-quatre. Là s'entassaient les foules.
Les spectateurs des tribunes inférieures débordaient sur tous les plats-bords et se groupaient sur tous les reliefs de l'architecture. Une longue barre de fer, solidement scellée à hauteur d'appui servait de garde-fou aux tribunes hautes, et garantissait les spectateurs contre la pression des cohues montant les escaliers. Une fois pourtant, un homme fut précipité dans l'assemblée, il tomba un peu sur Massieu, évêque de Beauvais, ne se tua pas, et dit: Tiens! C'est donc bon à quelque chose un évêque!
La salle de la Convention pouvait contenir deux mille personnes, et, les jours d'insurrection, trois mille.
La Convention avait deux séances, une du jour, une du soir.
Le dossier du président était rond, à clous dorés. Sa table était contrebutée par quatre monstres ailés à un seul pied, qu'on eût dit sortis de l'apocalypse pour assister à la révolution. Ils semblaient avoir été dételés du char d'Ézéchiel pour venir traîner le tombereau de Sanson.
Sur la table du président il y avait une grosse sonnette, presque une cloche, un large encrier de cuivre, et un in-folio relié en parchemin qui était le livre des procès-verbaux.
Des têtes coupées, portées au bout d'une pique, se sont égouttées sur cette table.
On montait à la tribune par un degré de neuf marches. Ces marches étaient hautes, roides, et assez difficiles; elles firent un jour trébucher Gensonné qui les gravissait. _C'est un escalier d'échafaud! _dit-il. —Fais ton apprentissage, lui cria Carrier.
Là où le mur avait paru trop nu, dans les angles de la salle, l'architecte avait appliqué pour ornements des faisceaux, la hache en dehors.
À droite et à gauche de la tribune, des socles portaient deux candélabres de douze pieds de haut, ayant à leur sommet quatre paires de quinquets. Il y avait dans chaque loge publique un candélabre pareil. Sur les socles de ces candélabres étaient sculptés des ronds que le peuple appelait «colliers de guillotine».
Les bancs de l'assemblée montaient presque jusqu'à la corniche des tribunes; les représentants et le peuple pouvaient dialoguer.
Les vomitoires des tribunes se dégorgeaient dans un labyrinthe de corridors, plein parfois d'un bruit farouche.
La Convention encombrait le palais et refluait jusque dans les hôtels voisins, l'hôtel de Longueville, l'hôtel de Coigny. C'est à l'hôtel de Coigny qu'après le 10 août, si l'on en croit une lettre de lord Bradford, on transporta le mobilier royal. Il fallut deux mois pour vider les Tuileries.
Les comités étaient logés aux environs de la salle; au pavillon-Egalité, la législation, l'agriculture et le commerce; au pavillon-Liberté, la marine, les colonies, les finances, les assignats, le salut public; au pavillon-Unité, la guerre.
Le comité de sûreté générale communiquait directement avec le comité de salut public par un couloir obscur, éclairé nuit et jour d'un réverbère, où allaient et venaient les espions de tous les partis. On y parlait bas.
La barre de la Convention a été plusieurs fois déplacée. Habituellement elle était à la droite du président.
Aux deux extrémités se la salle, les deux cloisons verticales qui fermaient du côté droit et du coté gauche les demi-cercles concentriques de l'amphithéâtre laissaient entre elles et le mur deux couloirs étroits et profonds sur lesquels s'ouvraient deux sombres portes carrées. On entrait et on sortait par là.
Les représentants entraient directement dans la salle par une porte donnant sur la terrasse des Feuillants.
Cette salle, peu éclairée le jour par de pâles fenêtres, mal éclairée quand venait le crépuscule par des flambeaux livides, avait on ne sait quoi de nocturne. Ce demi-éclairage s'ajoutait aux ténèbres du soir; les séances aux lampes étaient lugubres. On ne se voyait pas; d'un bout de la salle à l'autre, de la droite à la gauche, des groupes de faces vagues s'insultaient. On se rencontrait sans se reconnaître. Un jour Laignelot, courant à la tribune, se heurte, dans le couloir de descente, à quelqu'un. —Pardon, Robespierre, dit-il.—Pour qui me prends-tu? répond une voix rauque.—Pardon, Marat, dit Laignelot.
En bas, à droite et à gauche du président, deux tribunes étaient réservées; car, chose étrange, il y avait à la Convention des spectateurs privilégiés. Ces tribunes étaient, les seules qui eussent une draperie. Au milieu de l'architrave, deux glands d'or relevaient cette draperie. Les tribunes du peuple étaient nues.
Tout cet ensemble était violent, sauvage, régulier. Le correct dans le farouche; c'est un peu toute la révolution. La salle de la Convention offrait le plus complet spécimen de ce que les artistes ont appelé depuis «l'architecture messidor». C'était massif et grêle. Les bâtisseurs de ce temps-là prenaient le symétrique pour le beau. Le dernier mot de la renaissance avait été dit sous Louis XV, et une réaction s'était faite. On avait poussé le noble jusqu'au fade, et la pureté jusqu'à l'ennui. La pruderie existe en architecture. Après les éblouissantes orgies de forme et de couleur du dix-huitième siècle, l'art s'était mis à la diète, et ne se permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrès aboutit à la laideur. L'art réduit au squelette, tel est le phénomène. C'est l'inconvénient de ces sortes de sagesses et d'abstinences; le style est si sobre qu'il devient maigre.
Eu dehors de toute émotion politique, et à ne voir que l'architecture, un certain frisson se dégageait de cette salle. On se rappelait confusément l'ancien théâtre, les loges enguirlandées, le plafond d'azur et de pourpre, le lustre à facettes, les girandoles à reflets de diamants, les tentures gorge de pigeon, la profusion d'amours et de nymphes sur le rideau et sur les draperies, toute l'idylle royale et galante, peinte, sculptée et dorée, qui avait empli de son sourire ce lieu sévère, et l'on regardait partout autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants comme l'acier; c'était quelque chose comme Boucher guillotiné par David.
iv
Qui voyait l'assemblée ne songeait plus à la salle. Qui voyait le drame ne pensait plus au théâtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas de héros, un troupeau de lâches. Des faunes sur une montagne, des reptiles dans un marais. Là fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se menaçaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd'hui des fantômes.
Dénombrement titanique.
À droite, la Gironde, légion de penseurs; à gauche, la Montagne, troupe d'athlètes. D'un côté, Brissot, qui avait reçu les clefs de la Bastille; Barbaroux, auquel obéissaient les Marseillais; Kervélégan, qui avait sous la main le bataillon de Brest, caserné au faubourg Saint-Marceau; Gensonné, qui avait établi la suprématie des représentants sur les généraux; le fatal Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montré le dauphin endormi; Guadet baisa le front de l'enfant et fit tomber la tête du père; Salles, le dénonciateur chimérique des intimités de la Montagne avec l'Autriche; Sillery, le boiteux de la droite, comme Couthon était le cul-de-jatte de la gauche; Lause-Duperret, qui, traité de scélérat par un journaliste, l'invita à dîner en disant: «Je sais que «scélérat veut simplement dire l'homme qui ne pense pas comme nous.» Banant-Saint-Étienne, qui avait commencé son almanach de 1790 par ce mot: La révolution est finie; Quinette, un de ceux qui précipitèrent Louis XVI; le janséniste Camus, qui rédigeait la constitution civile du clergé, croyait aux miracles du diacre Paris, et se prosternait toutes les nuits devant un christ de sept pieds de haut cloué au mur de sa chambre; Fauchet, un prêtre qui, avec Camille Desmoulins, avait fait le 14 juillet; Isnard, qui commit le crime de dire: Paris sera détruit, au moment même où Brunswick disait: Paris sera brûlé; Jacob Dupont, le premier qui cria: Je suis athée, et à qui Robespierre répondit:L'athéisme est aristocratique; Lanjuinais, dure, sagace et vaillante tête bretonne, Ducos, l'Euryale de Boyer-Fonfrède; Rebecqui, le Pylade de Barbaroux, Rebecqui donnait sa démission parce qu'on n'avait pas encore guillotiné Robespierre; Richaud, qui combattait la permanence des sections; Lasource, qui avait émis cet apophtegme meurtrier: Malheur aux nations Reconnaissantes! et qui, au pied de l'échafaud, devait se contredire par cette fière parole jetée aux montagnards: Nous mourons parce que le peuple dort, et vous mourrez parce que le peuple se réveillera; Birotteau, qui fit décréter l'abolition de l'inviolabilité, fut ainsi, sans le savoir, le forgeron du couperet, et dressa l'échafaud pour lui-même; Charles Villette, qui abrita sa conscience sous cette protestation: Je ne veux pas voter sous les couteaux; Louvet, l'auteur de Faublas, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoïska au comptoir; Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, qui s'écriait: Tous les rois ont senti sur leur nuque le 21 janvier; Marec, qui avait pour souci «la faction des anciennes limites»; le journaliste Carra qui, au pied de l'échafaud, dit au bourreau: Ça m'ennuie de mourir. J'aurais voulu voir la suite; Vigée, qui s'intitulait grenadier dans le deuxième bataillon de Loire, et qui, menacé par les tribunes publiques, s'écriait: Je demande qu'au premier murmure des tribunes, nous nous retirions tous, et marchions à Versailles le sabre à la main! Buzot, réservé à la mort de faim; Valazé, promis à son propre poignard; Condorcet, qui devait mourir à Bourg-la-Reine devenu Bourg-Egalité, dénoncé par l'Horace qu'il avait dans sa poche; Pétion, dont la destinée était d'être adoré par la foule en 1792 et dévoré par les loups en 1794; vingt autres encore, Pontécoulant, Marboz, Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de Juvénal, qui avait fait la campagne du Hanovre; Boilleau, Bertrand, Lesterp-Beauvais, Lesage, Gomaire, Gardien, Minvielle, Duplantier, Lacaze, Antiboul, et en tête un Barnave qu'on appelait Vergniaud.
De l'autre côté, Antoine-Louis-Léon Florelle de Saint-Just, pâle, front bas, profil correct, oeil mystérieux, tristesse profonde, vingt-trois ans; Merlin de Thionville, que les allemands appelaient Feuer-Teufel, «le diable de feu»; Merlin de Douai, le coupable auteur de la loi des suspects; Soubrany, que le peuple de Paris, au premier prairial demanda pour général; l'ancien curé Lebon, tenant un sabre de la main qui avait jeté de l'eau bénite; Billaud-Varenne, qui entrevoyait la magistrature de l'avenir: pas de juges, des arbitres; Fabre d'Eglantine, qui eut une trouvaille charmante, le calendrier républicain, comme Rouget de Lisle eut une inspiration sublime, la Marseillaise, mais l'un et l'autre sans récidive; Manuel, le procureur de la Commune, qui avait dit: Un roi mort n'est pas un homme de moins; Gonjon, qui était entré dans Tripstadt, dans Newtadt et dans Spire, et avait vu fuir l'armée prussienne; Lacroix, avocat changé en général, fait chevalier de Saint-Louis six jours avant le 10 août; Fréron-Thersite, fils de Fréron-Zoile; Ruhl, l'inexorable fouilleur de l'armoire de fer, prédestiné au grand suicide républicain, devant se tuer le jour où mourrait la république; Fouché, âme de démon, face de cadavre; Camboulas, l'ami du père Duchêne, lequel disait à Guillotin: Tu es du club des Feuillants, mais ta fille est du club des Jacobins; Jagot, qui à ceux qui plaignaient la nudité des prisonniers répondait: Une prison est un habit de pierre; Javogues, l'effrayant déterreur des tombeaux de Saint-Denis; Osselin; proscripteur qui cachait chez lui une proscrite, madame Charry; Bentabole, qui, lorsqu'il présidait, faisait signe aux tribunes d'applaudir et de huer; le journaliste Robert, mari de mademoiselle de Kéralio, laquelle écrivait: Ni Robespierre ni Marat ne viennent chez moi; Robespierre y viendra quand il voudra, Marat, Jamais; Garan-Coulon, qui avait fièrement demandé, quand l'Espagne était intervenue dans le procès de Louis XVI, que l'assemblée ne daignât pas lire la lettre d'un roi pour un roi; Grégoire, évêque digne d'abord de la primitive église, mais qui plus tard sous l'empire effaça le républicain Grégoire par le comte Grégoire; Amar, qui disait:Toute la terre condamne Louis XVI. A qui donc appeler du jugement? Aux planètes; Rouyer, qui s'était opposé, le 21 janvier, à ce qu'on tirât le canon du Pont-Neuf, disant: Une tête de roi ne doit pas faire en tombant plus de bruit que la tête d'un autre homme; Chénier, frère d'André; Vadier, un de ceux qui posaient un pistolet sur la tribune; Tanis, qui disait à Momoro: Je veux que Marat et Robespierre s'embrassent à ma table chez moi.—Où demeures-tu?—A Charenton.—Ailleurs, m'eût étonné, disait Momoro; Legendre, qui fut le boucher de la révolution de France comme Pride avait été le boucher de la révolution d'Angleterre:—Viens, que je T'assomme! criait-il à Lanjuinais. Et Lanjuinais répondait: Fais d'abord décréter que je suis un buf; Collot d'Herbois, ce lugubre comédien, ayant sur la face l'antique masque aux deux bouches qui disent Oui et Non, approuvant par l'une ce qu'il blâmait par l'autre, flétrissant Carrier à Nantes et déifiant Châlier à Lyon, envoyant Robespierre à l'échafaud et Marat au Panthéon; Génissieux, qui demandait la peine de mort contre quiconque aurait sur lui la médaille Louis XVI martyrisé; Léonard Bourdon, le maître d'école, qui avait offert sa maison au vieillard du Mont-Jura; Topsent, marin, Goupilleau, avocat, Laurent Lecointre, marchand, Duhem, médecin, Sergent, statuaire, David, peintre, Joseph Egalité, prince. D'autres encore; Lecointe-Puiraveau, qui demandait que Marat fût déclaré par décret «en état de démence»; Robert Lindet, l'inquiétant créateur de cette pieuvre dont la tête était le comité de sûreté générale et qui couvrait la France de vingt et un mille bras qu'on appelait les comités révolutionnaires; Leboeuf, sur qui Girey-Dupré, dans son Noël des faux patriotes, avait fait ce vers:
Leboeuf vit Legendre et beugla.
Thomas Paine, américain, et clément; Anacharsis Cloots, allemand, baron millionnaire, athée, hébertiste, candide; l'intègre Lebas, l'ami des Duplay; Rovère, un des rares hommes qui sont méchants pour la méchanceté, car l'art pour l'art existe plus qu'on ne croit; Charlier, qui voulait qu'on dît vous aux aristocrates; Tallien, élégiaque et féroce, qui fera le 9 thermidor par amour; Cambacérès, procureur qui sera prince, Carrier, procureur qui sera tigre; Laplanche, qui s'écria un jour: Je demande la priorité pour le canon d'alarme; Thuriot, qui voulait le vote à haute voix des jurés du tribunal révolutionnaire; Bourdon de l'Oise, qui provoquait en duel Chambon, dénonçait Paine, et était dénoncé par Hébert; Fayau, qui proposait «l'envoi d'une armée incendiaire» dans la Vendée; Travot, qui le 15 avril fut presque un médiateur entre la Gironde et la Montagne; Vernier, qui demandait que les chefs girondins et les chefs montagnards allassent servir comme simples soldats; Rewbell, qui s'enferma dans Mayence; Bourbotte, qui eut son cheval tué sous lui à la prise de Saumur; Guimberteau, qui dirigea l'armée des Côtes de Cherbourg; Jard-Panvillier, qui dirigea l'armée des Côtes de la Rochelle; Lecarpentier, qui dirigea l'escadre de Cancale; Roberjot, qu'attendait le guet-apens de Rastadt; Prieur de la Marne, qui portait dans les camps sa vieille contre-épaulette de chef d'escadron; Levasseur de la Sarthe, qui, d'un mot, décidait Serrent, commandant du bataillon de Saint-Amand, à se faire tuer; Reverchon, Maure, Bernard de Saintes, Charles Richard, Lequinio, et au sommet de ce groupe un Mirabeau qu'on appelait Danton.
En dehors de ces deux camps, et les tenant tous deux en respect, se dressait un homme, Robespierre.
v
Au-dessous se courbaient l'épouvante, qui peut être noble, et la peur, qui est basse. Sous les passions, sous les héroïsmes, sous les dévouements, sous les rages, la morne cohue des anonymes. Les bas-fonds de l'assemblée s'appelaient la Plaine. Il y avait là tout ce qui flotte; les hommes qui doutent, qui hésitent, qui reculent, qui ajournent, qui épient, chacun craignant quelqu'un. La Montagne, c'était une élite, la Gironde, c'était une élite: la Plaine, c'était la foule. La Plaine se résumait et se condensait en Sieyès.
Sieyès, homme profond qui était devenu creux. Il s'était arrêté au tiers-état, et n'avait pu monter jusqu'au peuple. De certains esprits sont faits pour rester à mi-côte. Sieyès appelait tigre Robespierre qui l'appelait taupe. Ce métaphysicien avait abouti, non à la sagesse, mais à la prudence. Il était courtisan et non serviteur de la révolution. Il prenait une pelle et allait, avec le peuple, travailler au Champ de Mars, attelé à la même charrette qu'Alexandre de Beauharnais. Il conseillait l'énergie dont il n'usait point. Il disait aux Girondins: Mettez le canon de votre parti. Il y a les penseurs qui sont les lutteurs; ceux-là étaient, comme Condorcet, avec Vergniaud, ou, comme Camille Desmoulins, avec Danton. Il y a les penseurs qui veulent vivre, ceux-ci étaient avec Sieyès.
Les cuves les plus généreuses ont leur lie. Au-dessous même de la Plaine, il y avait le marais. Stagnation hideuse laissant voir les transparences de l'égoïsme. Là grelottait l'attente muette des trembleurs. Rien de plus misérable. Tous les opprobres, et aucune honte; la colère latente; la révolte sous la servitude. Ils étaient cyniquement effrayés; ils avaient tous les courages de la lâcheté; ils préféraient la Gironde et choisissaient la Montagne; le dénoûment dépendait d'eux; ils versaient du côté qui réussissait; ils livraient Louis XVI à Vergniaud, Vergniaud à Danton, Danton à Robespierre, Robespierre à Tallien. Ils piloriaient Marat vivant et divinisaient Marat mort. Ils soutenaient tout jusqu'au jour où ils renversaient tout. Ils avaient l'instinct de la poussée décisive à donner à tout ce qui chancelle. À leurs yeux, comme ils s'étaient mis en service à la condition qu'on fût solide, chanceler, c'était les trahir. Ils étaient le nombre, ils étaient la force, ils étaient la peur. De là l'audace des turpitudes.
De là le 31 mai, le 11 germinal, le 9 thermidor; tragédies nouées par les géants et dénouées par les nains.
vi
À ces hommes pleins de passions étaient mêlés les hommes pleins de songes. L'utopie était là sous toutes ses formes, sous sa forme belliqueuse qui admettait l'échafaud, et sous sa forme innocente qui abolissait la peine de mort; spectre du côté des trônes, ange du côté des peuples. En regard des esprits qui combattaient, il y avait les esprits qui couvaient. Les uns avaient dans la tête la guerre, les autres la paix; un cerveau, Carnot, enfantait quatorze armées; un autre cerveau, Jean Debry, méditait une fédération démocratique universelle. Parmi ces éloquences furieuses, parmi ces voix hurlantes et grondantes, il y avait des silences féconds. Lakanal se taisait, et combinait dans sa pensée l'éducation publique nationale; Lanthenas se taisait, et créait les écoles primaires; La Revellière-Lepeaux se taisait, et rêvait l'élévation de la philosophie à la dignité de religion. D'autres s'occupaient de questions de détail, plus petites et plus pratiques Guyton de Morveau étudiait l'assainissement des hôpitaux, Maire l'abolition des servitudes réelles, Jean-Bon-Saint-André la suppression de la prison pour dettes et de la contrainte par corps, Romme la proposition de Chappe, Duboë la mise en ordre des archives, Coren-Fustier la création du cabinet d'anatomie et du muséum d'histoire naturelle, Guyomard la navigation fluviale et le barrage de l'Escaut. L'art avait ses fanatiques et même ses monomanes; le 21 janvier, pendant que la tête de la monarchie tombait sur la place de la Révolution, Bézard, représentant de l'Oise, allait voir un tableau de Rubens trouvé dans un galetas de la rue Saint-Lazare. Artistes, orateurs, prophètes, hommes-colosses comme Danton, hommes-enfants, comme Cloots, gladiateurs et philosophes,tous allaient au même but, le progrès. Rien ne les déconcertait. La grandeur de la Convention fut de chercher la quantité de réel qui est dans ce que les hommes appellent l'impossible. A l'une de ses extrémités, Robespierre avait l'il fixé sur le droit; à l'autre extrémité, Condorcet avait l'il fixé sur le devoir.