Poil de CarottePart 4 of 11
French original · English translation
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Madame Lepic: Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même pas que vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit, il me semble, de faire, avec douceur, une observation.
Honorine: Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai mes assiettes, je le garantis.
Madame Lepic: Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation, Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez absolument.
Honorine: Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, toute seule, sans qu'on me pousse.
Madame Lepic: Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe à la maison.
Honorine: Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.
Madame Lepic: Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le dis.
Honorine: Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.
La Marmite
Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l'ombre, et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des affaires.
Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sûr. Certes, elle ne l'avouera pas, trop fière. L'accord se fera tacitement, et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une récompense.
Il s'y décide.
Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée. L'hiver, où if faut beaucoup d'eau chaude, on la remplit et on la vide souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.
L'été on use de son eau qu'après chaque repas, pour laver la vaisselle, et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument, presque éteintes.
Parfois Honorine n'entend plus siffler. Elle se penche et prête l'oreille.
--Tout s'est évaporé, dit-elle.
Elle verse un seau d'eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine tranquillisée va s'occuper ailleurs.
On lui dirait:
--Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert plus? Enlevez donc votre marmite; éteignez le feu. Vous brûlez du bois comme s'il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu'arrive le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.
Elle secouerait la tête. Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère. Elle a toujours entendu de l'eau bouillir et, la marmite vidée, qu'il pleuve, qu'il vente ou que le soleil tape, elle l'a toujours remplie.
Et maintenant, il n'est même plus nécessaire qu'elle touche la marmite, ni qu'elle la voie; elle la connaît par coeur. Il lui suffit de l'écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu'ici elle n'a jamais manqué son coup.
Elle le manque aujourd'hui pour la première fois.
Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'étouffe et la brûle.
Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.
--Châcre! dit-elle, j'ai cru que le diable sortait de dessous terre.
Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans la nuit de la cheminée.
--Ah! je m'explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n'y est plus... Ma foi non, dit-elle, je ne m'explique pas. La marmite y était encore tout à l'heure. Sûrement, puisqu'elle sifflait comme un flûteau.
On a dû l'enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la fenêtre un plein tablier d'épluchures.
Mais qui donc?
Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre à coucher.
--Quel bruit, Honorine! --Du bruit, du bruit! s'écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du bruit! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes mains. J'ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans mes poches.
Madame Lepic: Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va faire du propre.
Honorine: Pourquoi qu'on me vole ma marmite sans me prévenir. C'est peut-être vous seulement qui l'avez prise?
Madame Lepic: Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions la permission de nous en servir?
Honorine: Je dirai des sottises, tant je me sens colère.
Madame Lepic: Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine? Oui, contre qui? Sans être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d'eau dans le feu, et têtue, loin d'avouer votre maladresse, vous vous en prenez aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole!
Honorine: Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite?
Madame Lepic: Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable? Laissez donc votre marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d'hier: "Le jour où je m'apercevrai que je ne peu même plus faire chauffer de l'eau, je m'en irai toute seule, sans qu'on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne croyais pas votre état désespéré. Je n'ajoute rien, Honorine; mettez-vous à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation; jugez et concluez. Oh! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi.
Réticence
--Maman! Honorine!
Qu'est-ce qu'il veut encore, Poil de Carotte? Il va tout gâter. Par bonheur, sous le regard froid de madame Lepic, il s'arrête court.
Pourquoi dire à Honorine:
--C'est moi, Honorine!
Rien ne peut sauver la vieille. Elle n'y voit plus, elle n'y voit plus. Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait céder. Un aveu de lui ne la peinerait que davantage. Qu'elle part et que, loin de soupçonner Poil de Carotte, elle s'imagine frappée par l'inévitable coup du sort. Et pourquoi dire à madame Lepic:
--Maman, c'est moi!
A quoi bon se vanter d'une action méritoire, mendier un sourire d'honneur? Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de le désavouer en public, qu'il se mêle donc de ses affaires, ou mieux, qu'il fasse mine d'aider sa mère et Honorine à chercher la marmite.
Et lorsqu'un instant tous trois s'unissent pour la trouver, c'est lui qui montre le plus d'ardeur.
Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.
Honorine se résigne et s'éloigne, marmotteuse, et bientôt Poil de Carotte, qu'un scrupule faillit perdre, rentre en lui-même, comme dans une gaine, comme un instrument de justice dont on n'a plus besoin.
Agathe
C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.
Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.
--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval.
--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.
On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter, le sang aux joues.
Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.
M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec indifférence.
Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.
Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée, enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.
Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, seule de la famille, l'aime beaucoup.
Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette du côté du plat.
Mais personne ne parle.
--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.
Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher de bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre.
M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé.
Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, commande à table par gestes et signes de tête.
Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.
Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, il se livre à des calculs compliqués.
Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.
--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.
Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en faute, elle redouble d'attention.
M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame Lepic d'un sec
--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?
la rappelle à l'ordre.
--Voilà, madame, répond Agathe.
Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.
Il est temps.
Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du maître.
Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et va dans le jardin fumer une cigarette.
Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.
Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.
Le Programme
--Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis se trouvent seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres. Mais où allez-vous avec ces bouteilles?
--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
Poil de Carotte:
Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet rouge du cachet bleu.
Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à maman.
Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre dans son service.
Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes.
Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois. J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter leurs vessies sous mon talon. Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis. J'aide à dévider les écheveaux de fil. Je mouds le café. Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter les pantoufles qu'elle a brodées elle-même.
Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller chez le pharmacien ou le médecin. De votre côté, vous courez le village aux menues provisions. Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps, laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur la haie. J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, vous renverrait le laver. Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les brûle. Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur Lepic m'emmène et que je porte le carnier.
--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.
Et madame Lepic me dit:
-Gare à tes oreilles si tu te salis.
C'est une affaire de goût.
En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère et moi rentrés à la pension. Ça revient au même.
D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis: ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique, mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être à moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence. Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine que je détestais, parce qu'elle me froissait toujours.
L'aveugle
Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.
Madame Lepic: Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?
Monsieur Lepic: Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le entrer.
Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, brusquement, à cause du froid.
--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.
Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend au poêle ses mains transies.
M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:
--Voilà!
Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.
Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent déjà.
Madame Lepic s'en aperçoit.
--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un, tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin.
D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de couler vers lui, indique des crevasses profondes.
--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être entendue, que demande-t-il?
Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil au fond de ses larmes intarissables.
Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?
--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort! Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.
--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.