Michel StrogoffPart 15 of 34
French original · English translation
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Le moujik conduisait donc son hôte directement au relais, lorsque, dans une rue étroite, Michel Strogoff s'arrêta soudain et se rejeta derrière un pan de mur.
«Qu'as-tu? lui demanda vivement le moujik, très-étonné de ce brusque mouvement.
—Silence,» se hâta de répondre Michel Strogoff, en mettant un doigt sur ses lèvres.
En ce moment, un détachement de Tartares débouchait de la place principale et prenait la rue que Michel Strogoff et son compagnon venaient de suivre pendant quelques instants.
En tête du détachement, composé d'une vingtaine de cavaliers, marchait un officier vêtu d'un uniforme très-simple. Bien que ses regards se portassent rapidement de côté et d'autre, il ne pouvait avoir vu Michel Strogoff, qui avait précipitamment opéré sa retraite.
Le détachement allait au grand trot dans cette rue étroite. Ni l'officier, ni son escorte ne prenaient garde aux habitants. Ces malheureux avaient à peine le temps de se ranger à leur passage. Aussi y eut-il quelques cris à demi étouffés, auxquels répondirent immédiatement des coups de lance, et la rue fut dégagée en un instant.
Quand l'escorte eut disparu:
«Quel est cet officier?» demanda Michel Strogoff en se retournant vers le moujik.
Et, pendant qu'il faisait cette question, son visage était pâle comme celui d'un mort.
«C'est Ivan Ogareff, répondit le Sibérien, mais d'une voix basse qui respirait la haine.
—Lui!» s'écria Michel Strogoff, auquel ce mot échappa avec un accent de rage qu'il ne put maîtriser.
Il venait de reconnaître dans cet officier le voyageur qui l'avait frappé au relais d'Ichim!
Et, fût-ce une illumination de son esprit, ce voyageur, bien qu'il n'eût fait que l'entrevoir, lui rappela en même temps le vieux tsigane, dont il avait surpris les paroles au marché de Nijni-Novgorod.
Michel Strogoff ne se trompait pas. Ces deux hommes n'en faisaient qu'un. C'était sous le vêtement d'un tsigane, mêlé à la troupe de Sangarre, qu'Ivan Ogareff avait pu quitter la province de Nijni-Novgorod, où il était allé chercher, parmi les étrangers si nombreux que la foire avait amenés de l'Asie centrale, les affidés qu'il voulait associer à l'accomplissement de son œuvre maudite. Sangarre et ses tsiganes, véritables espions à sa solde, lui étaient absolument dévoués. C'était lui qui, pendant la nuit, sur le champ de foire, avait prononcé cette phrase singulière dont Michel Strogoff pouvait maintenant comprendre le sens, c'était lui qui voyageait à bord du Caucase avec toute la bande bohémienne, c'était lui qui, par cette autre route de Kazan à Ichim à travers l'Oural, avait gagné Omsk, où maintenant il commandait en maître.
Il y avait à peine trois jours qu'Ivan Ogareff était arrivé à Omsk, et, sans leur funeste rencontre à Ichim, sans l'événement qui venait de le retenir trois jours sur les bords de l'Irtyche, Michel Strogoff l'eût évidemment devancé sur la route d'Irkoutsk!
Et qui sait combien de malheurs eussent été évités dans l'avenir!
En tout cas, et plus que jamais, Michel Strogoff devait fuir Ivan Ogareff et faire en sorte de ne point en être vu. Lorsque le moment serait venu de se rencontrer avec lui face à face, il saurait le retrouver,—fut-il maître de la Sibérie toute entière!
Le moujik et lui reprirent donc leur course à travers la ville, et ils arrivèrent à la maison de poste. Quitter Omsk par une des brèches de l'enceinte ne serait pas difficile, la nuit venue. Quant à racheter une voiture pour remplacer le tarentass, ce fut impossible. Il n'y en avait ni à louer ni à vendre. Mais quel besoin Michel Strogoff avait-il d'une voiture maintenant? N'était-il pas seul, hélas! à voyager? Un cheval devait lui suffire, et, très-heureusement, ce cheval, il put se le procurer. C'était un animal de fond, apte à supporter de longues fatigues, et dont Michel Strogoff, habile cavalier, pourrait tirer un bon parti.
Le cheval fut payé un haut prix, et, quelques minutes plus tard, il était prêt à partir.
Il était alors quatre heures du soir.
Michel Strogoff, obligé d'attendre la nuit pour franchir l'enceinte, mais ne voulant pas se montrer dans les rues d'Omsk, resta dans la maison de poste, et, là, il se fit servir quelque nourriture.
Il y avait grande affluence dans la salle commune. Ainsi que cela se passait dans les gares russes, les habitants, très-anxieux, venaient y chercher des nouvelles. On parlait de l'arrivée prochaine d'un corps de troupes moscovites, non pas à Omsk, mais à Tomsk,—corps destiné à reprendre cette ville sur les Tartares de Féofar-Khan.
Michel Strogoff prêtait une oreille attentive à tout ce qui se disait, mais il ne se mêlait point aux conversations.
Tout à coup, un cri le fit tressaillir, un cri qui le pénétra jusqu'au fond de l'âme, et ces deux mots furent pour ainsi dire jetés à son oreille:
«Mon fils!
Sa mère, la vieille Marfa, était devant lui! Elle lui souriait, toute tremblante! Elle lui tendait les bras!...
Michel Strogoff se leva. Il allait s'élancer...
La pensée du devoir, le danger sérieux qu'il y avait pour sa mère et pour lui dans cette regrettable rencontre, l'arrêtèrent soudain, et tel fut son empire sur lui-même, que pas un muscle de sa figure ne remua.
Vingt personnes étaient réunies dans la salle commune. Parmi elles, il y avait peut-être des espions, et ne savait-on pas dans la ville que le fils de Maria Strogoff appartenait au corps des courriers du czar?
Michel Strogoff ne bougea pas.
«Michel! s'écria sa mère.
—Qui êtes-vous, ma brave dame? demanda Michel Strogoff, balbutiant ces mots plutôt qu'il ne les prononça.
—Qui je suis? tu le demandes! Mon enfant, est-ce que tu ne reconnais plus ta mère?
—Vous vous trompez!... répondit froidement Michel Strogoff. Une ressemblance vous abuse...»
La vieille Marfa alla droit à lui, et là, les yeux dans les yeux:
«Tu n'es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff?» dit-elle.
Michel Strogoff aurait donné sa vie pour pouvoir serrer librement sa mère dans ses bras!... mais s'il cédait, c'en était fait de lui, d'elle, de sa mission, de son serment!... Se dominant tout entier, il ferma les yeux pour ne pas voir les inexprimables angoisses qui contractaient le visage vénéré de sa mère, il retira ses mains pour ne pas étreindre les mains frémissantes qui le cherchaient.
«Je ne sais, en vérité, ce que vous voulez dire, ma bonne femme, répondit-il en reculant de quelques pas.
—Michel! cria encore la vieille mère.
—Je ne me nomme pas Michel! Je n'ai jamais été votre fils! Je suis Nicolas Korpanoff, marchand à Irkoutsk!...»
Et, brusquement, il quitta la salle commune, pendant que ces mots retentissaient une dernière fois: «Mon fils! mon fils!»
Michel Strogoff, à bout d'efforts, était parti. Il ne vit pas sa vieille mère, qui était retombée presque inanimée sur un banc. Mais, au moment où le maître de poste se précipitait pour la secourir, la vieille femme se releva. Une révélation subite s'était faite dans son esprit. Elle, reniée par son fils! ce n'était pas possible! Quant à s'être trompée et à prendre un autre pour lui, impossible également. C'était bien son fils qu'elle venait de voir, et, s'il ne l'avait pas reconnue, c'est qu'il ne voulait pas, c'est qu'il ne devait pas la reconnaître, c'est qu'il avait des raisons terribles pour en agir ainsi! Et alors, refoulant en elle ses sentiments de mère, elle n'eut plus qu'une pensée: «L'aurai-je perdu sans le vouloir?»
«Je suis folle! dit-elle à ceux qui l'interrogeaient. Mes yeux m'ont trompée! Ce jeune homme n'est pas mon enfant! Il n'avait pas sa voix! N'y pensons plus! Je finirais par le voir partout.»
Moins de dix minutes après, un officier tartare se présentait à la maison de poste.
«Marfa Strogoff? demanda-t-il.
—C'est moi, répondit la vieille femme d'un ton si calme et le visage si tranquille, que les témoins de la rencontre qui venait de se produire ne l'auraient pas reconnue.
—Viens,» dit l'officier.
Marfa Strogoff, d'un pas assuré, suivit l'officier tartare et quitta la maison de poste.
Quelques instants après, Marfa Strogoff se trouvait au bivouac de la grande place, en présence d'Ivan Ogareff, auquel tous les détails de cette scène avaient été rapportés immédiatement.
Ivan Ogareff, soupçonnant la vérité, avait voulu interroger lui-même la vieille Sibérienne.
«Ton nom? demanda-t-il d'un ton rude.
—Marfa Strogoff.
—Tu as un fils?
—Oui.
—Il est courrier du czar?
—Oui.
—Où est-il?
—A Moscou.
—Tu es sans nouvelles de lui?
—Sans nouvelles.
—Depuis combien de temps?
—Depuis deux mois.
—Quel est donc ce jeune homme que tu appelais ton fils, il y a quelques instants, au relais de poste?
—Un jeune Sibérien que j'ai pris pour lui, répondit Marfa Strogoff. C'est le dixième en qui je crois retrouver mon fils depuis que la ville est pleine d'étrangers! Je crois le voir partout!
—Ainsi ce jeune homme n'était pas Michel Strogoff?
—Ce n'était pas Michel Strogoff.
—Sais-tu, vieille femme, que je puis te faire torturer jusqu'à ce que tu avoues la vérité?
—J'ai dit la vérité, et la torture ne me fera rien changer à mes paroles.
—Ce Sibérien n'était pas Michel Strogoff? demanda une seconde fois Ivan Ogareff.
—Non! Ce n'était pas lui, répondit une seconde fois Marfa Strogoff. Croyez-vous que pour rien au monde je renierais un fils comme celui que Dieu m'a donné?»
Ivan Ogareff regarda d'un œil méchant la vieille femme qui le bravait en face. Il ne doutait pas qu'elle n'eût reconnu son fils dans ce jeune Sibérien. Or, si ce fils avait d'abord renié sa mère, et si sa mère le reniait à son tour, ce ne pouvait être que par un motif des plus graves.
Donc, pour Ivan Ogareff, il n'était plus douteux que le prétendu Nicolas Korpanoff ne fût Michel Strogoff, courrier du czar, se cachant sous un faux nom, et chargé de quelque mission qu'il eût été capital pour lui de connaître. Aussi donna-t-il immédiatement ordre de se mettre à sa poursuite. Puis:
«Que cette femme soit dirigée sur Tomsk,» dit-il en se retournant vers Marfa Strogoff.
Et, pendant que les soldats l'entraînaient avec brutalité, il ajouta entre ses dents:
«Quand le moment sera venu, je saurai bien la faire parler, cette vieille sorcière!»
CHAPITRE XV LES MARAIS DE LA BARABA.
Il était heureux que Michel Strogoff eût si brusquement quitté le relais. Les ordres d'Ivan Ogareff avaient été aussitôt transmis à toutes les issues de la ville, et son signalement envoyé à tous les chefs de poste, afin qu'il ne pût sortir d'Omsk. Mais, à ce moment, il avait déjà franchi une des brèches de l'enceinte, son cheval courait la steppe, et, n'ayant pas été immédiatement poursuivi, il devait réussir à s'échapper.
C'était le 29 juillet, à huit heures du soir, que Michel Strogoff avait quitté Omsk. Cette ville se trouve à peu près à mi-route de Moscou a Irkoutsk, où il lui fallait arriver sous dix jours, s'il voulait devancer les colonnes tartares. Évidemment, le déplorable hasard qui l'avait mis en présence de sa mère avait trahi son incognito. Ivan Ogareff ne pouvait plus ignorer qu'un courrier du czar venait de passer à Omsk, se dirigeant sur Irkoutsk. Les dépêches que portait ce courrier devaient avoir une importance extrême. Michel Strogoff savait donc que l'on ferait tout pour s'emparer de lui.
Mais ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est que Marfa Strogoff était aux mains d'Ivan Ogareff, et qu'elle allait payer, de sa vie peut-être, le mouvement qu'elle n'avait pu retenir en se trouvant soudain en présence de son fils! Et il était heureux qu'il l'ignorât! Eût-il pu résister à cette nouvelle épreuve!
Michel Strogoff pressait donc son cheval, lui communiquant toute l'impatience fiévreuse qui le dévorait, ne lui demandant qu'une chose, c'était de le porter rapidement jusqu'à un nouveau relais, où il pût l'échanger contre un attelage plus rapide.
A minuit, il avait franchi soixante-dix verstes et s'arrêtait à la station de Koulikovo. Mais là, ainsi qu'il le craignait, il ne trouva ni chevaux, ni voitures. Quelques détachements tartares avaient dépassé la grande route de la steppe. Tout avait été volé ou réquisitionné, soit dans les villages, soit dans les maisons de poste. C'est à peine si Michel Strogoff put obtenir quelque nourriture pour son cheval et pour lui.
Il lui importait donc de le ménager, ce cheval, car il ne savait plus quand et comment il pourrait le remplacer. Cependant, voulant mettre le plus grand espace possible entre lui et les cavaliers qu'Ivan Ogareff devait avoir lancés à sa poursuite, il résolut de pousser plus avant. Après une heure de repos, il reprit donc sa course à travers la steppe.
Jusqu'alors les circonstances atmosphériques avaient heureusement favorisé le voyage du courrier du czar. La température était supportable. La nuit, très-courte à cette époque, mais éclairée de cette demi-clarté de la lune qui se tamise a travers les nuages, rendait la route praticable. Michel Strogoff allait, d'ailleurs, en homme sûr de son chemin, sans un doute, sans une hésitation. Malgré les pensées douloureuses qui l'obsédaient, il avait conservé une extrême lucidité d'esprit et marchait à son but, comme si ce but eût été visible à l'horizon. Lorsqu'il s'arrêtait un instant, à quelque tournant de la route, c'était pour laisser reprendre haleine à son cheval Alors, il mettait pied à terre, pour le soulager un instant, puis il posait son oreille sur le sol et écoutait si quelque bruit de galop ne se propageait pas à la surface de la steppe. Quand il n'avait perçu aucun son suspect, il reprenait sa marche en avant.
Ah! si toute cette contrée sibérienne eût été envahie par la nuit polaire, cette nuit permanente de plusieurs mois! Il en était à le désirer, pour la franchir plus sûrement.
Le 30 juillet, à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait la station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de la Baraba.
La, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi qu'il les surmonterait quand même.
Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud entre le soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir à toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'écoulement ni vers l'Obi, ni vers l'Irtyche. Le sol de cette vaste dépression est entièrement argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y séjournent et en font une région très-difficile à traverser pendant la saison chaude.
Là, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares, d'étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons malsaines, qu'elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent pour le plus grand danger du voyageur.
En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes, les traîneaux peuvent facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. Les chasseurs fréquentent assidûment alors la giboyeuse contrée, à la poursuite des martres, des zibelines et de ces précieux renards dont la fourrure est si recherchée. Mais, pendant l'été, le marais redevient fangeux, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est trop élevé.
Michel Strogoff lança son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse, que ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n'était plus la prairie sans limites, mais une sorte d'immense taillis de végétaux arborescents.
Le gazon s'élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l'humidité, aidée de la chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'étaient principalement des joncs et des butomes, qui formaient un réseau inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille fleurs, remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre lesquelles brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mêlaient aux buées chaudes qui s'évaporaient du sol.
Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'était plus visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient plus haut que lui, et son passage n'était marqué que par le vol d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière du chemin et s'éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs du ciel.
Cependant, la route était nettement tracée. Ici, elle s'allongeait directement entre l'épais fourré des plantes marécageuses; là, elle contournait les rives sinueuses de vastes étangs, dont quelques-uns, mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mérité le nom de lacs. En d'autres endroits, il n'avait pas été possible d'éviter les eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur des plates-formes branlantes, ballastées d'épaisses couches d'argile, et dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jetée au-dessus d'un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes se prolongeaient sur un espace de deux à trois cents pieds, et plus d'une fois, les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarentass, y ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer.
Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu'il fléchît sous ses pieds, courait toujours sans s'arrêter, sautant les crevasses qui s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils allassent, le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de ces insectes diptères, qui infestent ce pays marécageux.
Les voyageurs obligés de traverser la Baraba, pendant l'été, ont le soin de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte de mailles en fil de fer très-ténu, qui leur couvre les épaules. Malgré ces précautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais sans avoir la figure, le cou, les mains criblés de points rouges. L'atmosphère semble y être hérissée de fines aiguilles, et on serait fondé à croire qu'une armure de chevalier ne suffirait pas à protéger contre le dard de ces diptères. C'est là une funeste région, que l'homme dispute chèrement aux tipules, aux cousins, aux maringouins, aux taons, et même à des milliards d'insectes microscopiques, qui ne sont pas visibles à l'œil nu; mais, si on ne les voit pas, on les sent à leurs intolérables piqûres, auxquelles les chasseurs sibériens les plus endurcis n'ont jamais pu se faire.