MaximesPart 16 of 35
French original · English translation
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CXV
Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la raison, mais celui qui la connaît, qui la discerne, et qui la goûte.
CXVI
Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites.
CXVII
Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un ami que celui de lui donner conseil.
CXVIII
Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner: l'un paraît avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des instructions pour sa conduite; et son dessein, le plus souvent, est de faire approuver ses sentiments, et de rendre celui qu'il vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un zèle ardent et désintéressé, et il cherche en même temps, dans ses propres intérêts, des règles de conseiller; de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit.
CXIX
On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis, et trahi par ses amis; et on est souvent satisfait de l'être par soi-même.
CXX
Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent.
CXXI
La plus déliée de toutes les finesses est de savoir bien faire semblant de tomber dans les pièges que l'on nous tend; on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.
CXXII
L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent trompés.
CXXIII
La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres, pour acquérir leur estime, fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes.
CXXIV
L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un dessein formé de trahir.
CXXV
On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunément.
CXXVI
Les plus habiles affectent toute leur vie d'éviter les finesses pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand intérêt.
CXXVII
L'usage ordinaire de la finesse est l'effet d'un petit esprit, et il arrive quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se découvre en un autre.
CXXVIII
Si on était toujours assez habile, on ne ferait jamais de finesses ni de trahisons.
CXXIX
On est fort sujet à être trompé quand on croit être plus fin que les autres.
CXXX
La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse est une solide subtilité.
CXXXI
C'est quelquefois assez d'être grossier pour n'être pas trompé par un habile homme.
CXXXII
Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires.
CXXXIII
Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être assez pour soi-même.
CXXXIV
La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.
CXXXV
La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger beaucoup.
CXXXVI
On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par celles que l'on affecte d'avoir.
CXXXVII
Chaque homme se trouve quelquefois aussi différent de lui-même qu'il l'est des autres.
CXXXVIII
Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers.
CXXXIX
Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de dire grand'chose.
CXL
On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.
CXLI
Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit, et que les plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire; au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.
CXLII
Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie des sots.
CXLIII
On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer, et l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise compagnie.
CXLIV
On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en parler.
CXLV
Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre avec peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits en revanche ont le don de beaucoup parler, et de ne dire rien.
CXLVI
C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres, que par leur mérite; et nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons des louanges.
CXLVII
La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un désir d'en avoir de plus délicates.
CXLVIII
On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée, et délicate, qui satisfait différemment celui qui la donne, et celui qui la reçoit. L'un la prend comme une récompense de son mérite; l'autre la donne pour faire remarquer son équité et son discernement.
CXLIX
Ier état—Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui font voir par contrecoup en ceux que nous louons des défauts que nous n'osons découvrir autrement.
2e état—Même texte, augmenté de la phrase suivante: Nous élevons la gloire des uns pour abaisser par là celle des autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de Turenne si on ne les voulait point blâmer tous deux.
CL
On ne loue que pour être loué.
CLI
On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.
CLII
Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui leur sert que la louange qui les trahit.
CLIII
Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent.
CLIV
Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois.
CLV
La louange qu'on nous donne sert au moins à nous fixer dans la pratique des vertus.
CLVI
L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté et à la valeur, les augmente, les perfectionne, et leur fait faire de plus grands effets qu'ils n'auraient été capables de faire d'eux-mêmes.
CLVII
L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit jamais celui qui nous flatte le plus.
CLVIII
Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie des autres ne nous ferait jamais de mal.
CLIX
On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à proprement parler la fureur de l'orgueil.
CLX
La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre.
CLXI
Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont de plus grands desseins.
CLXII
Ier état—Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il y a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec des qualités bonnes et inestimables.
2e état—Idem, sauf le dernier mot: estimables.
CLXIII
Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire des sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de conduite.
CLXIV
L'art de savoir bien mettre en oeuvre de médiocres qualités donne souvent plus de réputation que le véritable mérite.
CLXV
Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie; ils les font valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix.
CLXVI
Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut avoir l'économie.
CLXVII
On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos actions, quand elles sont plus grandes que nos desseins.
CLXVIII
Il faut une certaine proportion entre les actions et les desseins si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire.
CLXIX
La gloire des grands hommes se doit mesurer aux moyens qu'ils ont eus pour l'acquérir.
CLXX
Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule apparent, et qui sont, dans leurs raisons cachées, très sages et très solides.
CLXXI
Il est plus aisé de paraître digne des emplois qu'on n'a pas que de ceux qu'on exerce.
CLXXII
Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre étoile celle du public.
CLXXIII
Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le mérite même.
CLXXIV
La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.
CLXXV
L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable.
CLXXVI
On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art de paraître honnête.
CLXXVII
Pendant que la paresse et la timidité ont seules le mérite de nous tenir dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur.
CLXXVIII
Il n'y a personne qui sache si un procédé net, sincère et honnête, est plutôt un effet de probité que d'habileté.
CLXXIX
Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu'on veut.
CLXXX
Toutes les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer.
CLXXXI
Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce que nous prenons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre nous ont déguisés.
CLXXXII
La curiosité n'est pas comme l'on croit un simple amour de la nouveauté; il y en a une d'intérêt, qui fait que nous voulons savoir les choses pour nous en prévaloir; il y en a une autre d'orgueil, qui nous donne envie d'être au-dessus de ceux qui ignorent les choses, et de n'être pas au-dessous de ceux qui les savent.
CLXXXIII
Il vaut mieux employer son esprit à supporter les infortunes qui arrivent qu'à pénétrer celles qui peuvent arriver.
CLXXXIV
La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait que notre coeur s'attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l'une, tantôt à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet.
CLXXXV
Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime (comme dans une source inépuisable) de nouveaux sujets d'aimer, et l'autre vient de ce qu'on se fait un honneur de tenir sa parole.
CLXXXVI
La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments qu'on ne s'ôte et qu'on ne se donne point.
CLXXXVII
Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas tant la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer, que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés de ceux qui nous connaissent trop, et l'espérance que nous avons de l'être davantage de ceux qui ne nous connaissent guère.
CLXXXVIII
Nous nous plaignons quelquefois légèrement de nos amis pour justifier par avance notre légèreté.
CLXXXIX
Notre repentir n'est pas une douleur du mal que nous avons fait; c'est une crainte de celui qui nous en peut arriver.
CXC
Il y a une inconstance qui vient de la légèreté de l'esprit, qui change à tout moment d'opinion, ou de sa faiblesse, qui lui fait recevoir toutes les opinions d'autrui; il y en a une autre qui est plus excusable, qui vient de la fin du goût des choses.
CXCI
Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes de la médecine. La prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie.
CXCII
Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes.
CXCIII
Nous avouons nos défauts, afin qu'en donnant bonne opinion de la justice de notre esprit, nous réparions le tort qu'ils nous ont fait dans l'esprit des autres.
CXCIV
Il y a des héros en mal comme en bien.
CXCV
On peut haïr et mépriser les vices, sans haïr ni mépriser les vicieux; mais on a toujours du mépris pour ceux qui manquent de vertu.
CXCVI
Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices.
CXCVII
La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps; et quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'y est pas moins exposé qu'à tomber malade quand on se porte bien.
CXCVIII
Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.
CXCIX
La nature a prescrit à chaque homme dès sa naissance des bornes pour les vertus et pour les vices.
CC
Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité.
CCI
On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès.
CCII
On pourrait dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie comme des hôtes chez lesquels il faut successivement loger; et je doute que l'expérience nous les fît éviter s'il nous était permis de faire deux fois le même chemin.
CCIII
Quand les vices nous quittent, nous voulons nous flatter que c'est nous qui les quittons.
CCIV
Il y a des rechutes dans les maladies de l'âme comme dans celles du corps. Ce que nous prenons pour notre guérison n'est le plus souvent qu'un relâche ou un changement de mal.
CCV
Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps: quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et elles sont à tout moment en danger de se rouvrir.
CCVI
Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est que nous en avons plusieurs.
CCVII
Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont bientôt oubliés.
CCVIII
Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en soupçonnent pas facilement les autres.
CCIX
Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire de mal sans l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre en le voyant.
CCX
Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir.
CCXI
La vertu n'irait pas loin si la vanité ne lui tenait pas compagnie.
CCXII
Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut se passer de lui se trompe encore davantage.
CCXIII
La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que l'honneur des morts.
CCXIV
Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption de leur coeur aux autres et à eux-mêmes. Les vrais honnêtes gens sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux autres.
CCXV
Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien.
CCXVI
La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté. C'est un attrait fin et délicat, et une douceur déguisée.
CCXVII
L'honnêteté des femmes est l'amour de leur réputation et de leur repos.
CCXVIII
C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens.
CCXIX
La folie nous suit dans tous les temps de la vie Si quelqu'un paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune.
CCXX
Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient habilement leur niaiserie.
CCXXI
Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.
CCXXII
En vieillissant on devient plus fou, et plus sage.
CCXXIII
Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le monde chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'ils soient.
CCXXIV
La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue qu'ils ont, ou bien le mérite de leur fortune.
CCXXV
Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde, on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée.
CCXXVI
L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, font naître cette valeur qui est si célèbre parmi les hommes.
CCXXVII
La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux qu'ils ont pris pour gagner leur vie.