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MaximesPart 15 of 35

La Rochefoucauld

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
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XXIII

La constance des sages n'est qu'un art, avec lequel ils savent enfermer leur agitation dans leur coeur.

XXIV

Ceux qu'on fait mourir affectent quelquefois des constances, de froideurs, et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle, de sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces mépris font à leur esprit ce que le bandeau fait à leurs yeux.

XXV

La philosophie triomphe aisément de maux passés, et de ceux qui ne sont pas prêts d'arriver. Mais les maux présents triomphent d'elle.

XXVI

Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume, et la plupart des hommes meurent parce qu'on meurt.

XXVII

Les grands hommes s'abattent et se démontent à la fin par la longueur de leurs infortunes; cela fait bien voir qu'ils n'étaient pas forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se donnaient la gêne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs malheurs par la force de leur ambition, et non pas par celle de leur âme, enfin, à une grande vanité près, les héros sont faits comme les autres hommes.

XXVIII

Il faut de plus grandes vertus, et en plus grand nombre, pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise.

XXIX

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

XXX

Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne craignent pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion timide et honteuse d'elle-même, qui n'ose se laisser voir.

XXXI

La jalousie est raisonnable, et juste en quelque manière, puisqu'elle ne cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient, ou que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des autres.

XXXII

Le mal que nous faisons ne nous attire point tant de persécution et de haine que les bonnes qualités que nous avons.

XXXIII

Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire en lui.

XXXIV

Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si aises d'en remarquer aux autres.

XXXV

La jalousie ne subsiste que dans les doutes, l'incertitude est sa matière; c'est une passion qui cherche tous les jours de nouveaux sujets d'inquiétude, et de nouveaux tourments; on cesse d'être jaloux dès qu'on est éclairci de ce qui causait la jalousie.

XXXVI

L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors même qu'il renonce à la vanité.

XXXVII

L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se découvre par la fierté; de sorte qu'à proprement parler la fierté est l'éclat et la déclaration de l'orgueil.

XXXVIII

Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.

XXXIX

L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour.

XL

La nature, qui a si sagement pourvu à la vie de l'homme par la disposition admirable des organes du corps, lui a sans doute donné l'orgueil pour lui épargner la douleur de connaître ses imperfections et ses misères.

XLI

L'orgueil a bien plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous les reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader que nous en sommes exempts.

XLII

Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes.

XLIII

L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, et même celui de désintéressé.

XLIV

L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce qui fait la lumière des autres.

XLV

Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes.

XLVI

Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.

XLVII

L'homme est conduit, lorsqu'il croit se conduire, et pendant que par son esprit il vise à un endroit, son coeur l'achemine insensiblement à un autre.

XLVIII

Nous ne nous apercevons que des emportements, et des mouvements extraordinaires de nos humeurs, et de notre tempérament, comme de la violence de la colère, mais personne quasi ne s'aperçoit que ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne imperceptiblement notre volonté à des actions différentes, elles roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et exercent successivement un empire secret en nous-mêmes; de sorte qu'elles ont une part considérable en toutes nos actions, sans que nous le puissions reconnaître.

XLIX

La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées: elles ne sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps.

L

Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune.

LI

La complexion qui fait le talent pour les petites choses est contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes.

LII

L'attachement ou l'indifférence pour la vie sont des goûts de l'amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que de ceux de la langue ou du choix des couleurs.

LIII

C'est une espèce de bonheur de connaître jusques à quel point on doit être malheureux.

LIV

La félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par avoir ce que les autres trouvent aimable.

LV

Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs.

LVI

On n'est jamais si heureux ni si malheureux que l'on pense.

LVII

Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être malheureux, pour persuader aux autres, et à eux-mêmes, qu'ils sont au-dessus de leurs malheurs, et qu'ils sont dignes d'être en butte à la fortune.

LVIII

Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes, que de voir que nous avons été contents dans l'état, et dans les sentiments, que nous désapprouvons à cette heure.

LIX

On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on avait espéré.

LX

On se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir qu'on trouve à le paraître.

LXI

Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend égales.

LXII

Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle, mais la fortune qui fait les héros.

LXIII

Le mépris des richesses dans les philosophes était un désir caché de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le mépris des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret qu'ils avaient trouvé pour se dédommager de l'avilissement de la pauvreté; c'était enfin un chemin détourné pour aller à la considération qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses.

LXIV

La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit un peu par le mépris de ceux qui la possèdent; c'est enfin une secrète envie de la détruire, qui fait que nous leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.

LXV

Pour s'établir dans le monde on fait tout ce que l'on peut pour y paraître établi.

LXVI

Quoique la grandeur des ministres se flatte de celle de leurs actions, elles sont bien plus souvent les effets du hasard ou de quelque petit dessein.

LXVII

Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses, aussi bien que nous, d'où dépend une grande partie de la louange et du blâme qu'on leur donne.

LXVIII

Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne puissent tourner à leur préjudice.

LXIX

La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux.

LXX

Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre de ce que l'on fera.

LXXI

La sincérité est une naturelle ouverture de coeur. On la trouve en fort peu de gens; et celle qui se pratique d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des autres.

LXXII

L'aversion du mensonge est une imperceptible ambition de rendre nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles un respect de religion.

LXXIII

La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que les apparences de la vérité font de mal.

LXXIV

Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps présent?

LXXV

On élève la prudence jusqu'au ciel, et il n'est sorte d'éloge qu'on ne lui donne elle est la règle de nos actions et de notre conduite, elle est la maîtresse de la fortune, elle fait le destin des empires, sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les biens, et comme disait autrefois un poète, quand nous avons la prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur une matière aussi changeante et aussi inconnue qu'est l'homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets: d'où il faut conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s'applaudit en toutes choses, et en toutes rencontres.

LXXVI

Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts et les conduire chacun dans son ordre. Notre avidité le trouble souvent en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour désirer trop les moins importantes, nous ne les faisons pas assez servir à obtenir les plus considérables.

LXXVII

L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps qu'elle anime.

LXXVIII

Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée et délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de mystères.

LXXIX

Il n'y a point d'amour pur et exempt de mélange de nos autres passions que celui qui est caché au fond du coeur, et que nous ignorons nous-mêmes.

LXXX

Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas.

LXXXI

Comme on n'est jamais en liberté d'aimer, ou de cesser d'aimer, l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant.

LXXXII

Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié.

LXXXIII

On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de galanterie; mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais fait qu'une.

LXXXIV

Il n'y a que d'une sorte d'amour; mais il y en a mille différentes copies.

LXXXV

L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre.

LXXXVI

Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.

LXXXVII

L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui attribue, où il n'a non plus de part que le Doge en a à ce qui se fait à Venise.

LXXXVIII

La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient; de là vient cette considération et ce respect pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun préjudice; cette crainte retient l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune, lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses continuelles sur les autres.

LXXXIX

La justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que l'amour de leur élévation.

XC

On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle, mais pour le préjudice que l'on en reçoit.

XCI

L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir l'injustice.

XCII

Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même.

XCIII

Ce qui rend nos inclinations si légères, et si changeantes, c'est qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile de connaître celles de l'âme.

XCIV

L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un trafic où notre amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.

XCV

La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la sincérité, de la douceur et de la tendresse, n'est qu'un désir de rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement.

XCVI

Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises que l'on devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité.

XCVII

Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte de l'espérance d'être heureux à notre tour ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune.

XCVIII

Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer les gens plus puissants que nous; l'intérêt seul produit notre amitié, et nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.

XCIX

Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas.

C

Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous n'avons pas pu le garder nous-mêmes?

CI

Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer les objets, ce qu'il fait d'une manière fort étonnante; car non seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même trompé, mais il change aussi l'état et la nature des choses. En effet, lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la justice que l'amour-propre juge de ses actions; il donne à ses défauts une étendue qui les rend énormes, et il met ses bonnes qualités dans un jour si désavantageux qu'elles deviennent plus dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intérêts la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt à son mérite le lustre que notre aversion venait de lui ôter; les mauvaises qualités s'effacent et les bonnes parassent avec plus d'avantage qu'auparavant; nous rappelons même toute notre indulgence pour la forcer à justifier la guerre qu'elle nous a faite. Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour la fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un amoureux, agité de la rage où l'a mis l'oubli ou l'infidélité de ce qu'il aime, méditer pour sa vengeance tout ce que cette passion inspire de plus violent; néanmoins, aussitôt que sa vue a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beauté innocente, il n'accuse plus que lui-même, il condamne ses condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il ôte la noirceur aux mauvaises actions de sa maîtresse et en sépare le crime pour s'en charger lui-même.

CII

L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur orgueil: il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte la connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et nous guérir de nos défauts.

CIII

On n'a plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver aux autres.

CIV

On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous apprennent à nous connaître nous-mêmes, qu'en eut ce fou d'Athènes de se plaindre du médecin qui l'avait guéri de l'opinion d'être riche.

CV

Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes par leurs préceptes: ils n'ont fait que les employer au bâtiment de l'orgueil.

CVI

Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.

CVII

Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit; son étendue est la mesure de sa lumière; sa profondeur est celle qui pénètre le fond des choses; son discernement les compare et les distingue; sa justesse ne voit que ce qu'il faut voir; sa droiture les prend toujours par le bon biais; sa délicatesse aperçoit celles qui paraissent imperceptibles, et le jugement décide ce que les choses sont. Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de parler.

CVIII

Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son esprit.

CIX

La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours des choses honnêtes et délicates.

CX

La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel il entre dans les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui sont le plus capables de plaire aux autres.

CXI

Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et qu'il trouve toutes achevées en lui-même; il semble qu'elles y soient cachés, comme l'or et les diamants dans le sein de la terre.

CXII

L'esprit est toujours la dupe du coeur.

CXIII

Bien des gens connaissent leur esprit, qui ne connaissent pas leur coeur.

CXIV

Toutes les grandes choses ont leur point de perspective, comme les statues; il y en a qu'il faut voir de près pour en bien juger, et il y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné.