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Madame ThérèsePart 9 of 12

Erckmann-Chatrian

French original · English translation

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Madame Thérèse n'avait pas son égale pour les travaux de l'aiguille; cette femme, qu'on n'avait crue propre qu'à verser des verres d'eau-de-vie et à se trimbaler sur une charrette derrière un tas de sans-culottes,3 en savait plus, touchant les choses domestiques, que pas une commère d'Anstatt. Elle apporta même chez nous l'art de broder des guirlandes, et de marquer en lettres rouges le beau linge, chose complètement ignorée jusqu'alors dans la montagne, et qui prouve combien les grandes révolutions répandent la lumière.

De plus, madame Thérèse aidait Lisbeth à la cuisine sans la gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir qu'on dérange leurs affaires.

«Voyez pourtant, madame Thérèse, lui disait quelque fois la vieille servante, comme les idées changent; dans les premiers temps, je ne pouvais pas vous souffrir à cause de votre République, et maintenant si vous partiez,4 je croirais que toute la maison s'en va, et que nous ne pouvons plus vivre sans vous.

--Hé! lui répondait-elle en souriant, c'est tout simple, chacun tient à ses habitudes; vous ne me connaissiez pas, je vous inspirais de la défiance; chacun, à votre place, eût été de même.»

Puis elle ajoutait tristement:

«Il faudra pourtant que je parte, Lisbeth, ma place n'est pas ici, d'autres soins m'appellent ailleurs.»

Elle songeait toujours à son bataillon, et, lorsque Lisbeth s'écriait:

«Bah! vous resterez chez nous; vous ne pouvez plus nous quitter maintenant. Vous saurez qu'on vous considère beaucoup1 dans le village, et que les gens de bien2 vous respectent. Laissez là vos sans-culottes; ce n'est pas la vie d'une honnête personne d'attraper des balles ou d'autres mauvais coups à la suite des soldats. Nous ne vous laisserons plus partir.»

Alors elle hochait la tête, et l'on voyait bien qu'un jour ou l'autre elle dirait: «Aujourd'hui, je pars!» et que rien ne pourrait la retenir.

D'un autre côté, les discussions sur la guerre et sur la paix continuaient toujours, et c'était l'oncle Jacob qui les recommençait. Chaque matin il descendait pour convertir madame Thérèse, mais elle trouvait toujours de bonnes réponses.

Chaque fois que l'oncle entendait ces réponses, il devenait grave. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles et plus fortes raisons pour convaincre madame Thérèse. Le soir il revenait plus joyeux, avec des preuves qu'il croyait invincibles, mais sa croyance ne durait pas longtemps; car cette femme simple, au lieu de parler des Grecs et des Égyptiens, voyait tout de suite le fond des choses, et détruisait les preuves historiques de l'oncle par le bon sens.

Malgré tout cela, l'oncle Jacob ne se fâchait pas; au contraire, il s'écriait d'un air d'admiration:

«Quelle femme vous êtes, madame Thérèse! Sans avoir étudié la logique, vous répondez à tout!»

Alors ils riaient tous deux ensemble, et madame Thérèse disait:

«Vous défendez très bien la paix, je suis de votre avis; seulement tâchons de nous débarrasser d'abord de ceux qui veulent la guerre, et pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu'eux. Vous et moi nous serions bientôt d'accord, car nous sommes de bonne foi, et nous voulons la justice; mais les autres, il faut bien les convertir à coups de canon, puisque c'est la seule voix qu'ils entendent, et la seule raison qu'ils comprennent.»

L'oncle ne disait plus rien alors, et, chose qui m'étonnait beaucoup, il avait même l'air content d'avoir été battu.

Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus de plaisir à l'oncle Jacob, c'était de me trouver, au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame Thérèse assise, le bras autour de ma taille, et moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement pour ne pas nous déranger, et s'asseyait en silence derrière le fourneau, allongeant les jambes et prêtant l'oreille dans une sorte de ravissement; il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de me distraire, et quand la leçon était finie, il s'écriait:

«A la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse t'explique si bien. Quel bonheur pour toi d'avoir un maître pareil! Tu ne sauras cela que plus tard.» 1

Il m'embrassait tout attendri: ce que madame Thérèse faisait pour moi, il l'estimait plus que pour lui-même.

Je dois reconnaître aussi que cette excellente femme ne m'ennuyait pas une minute durant ses leçons; voyait-elle mon attention se lasser, aussitôt elle me racontait de petites histoires qui me réveillaient; elle avait surtout un certain catéchisme républicain, plein de traits nobles et touchants, d'actions héroïques et de belles sentences, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Les choses se poursuivirent ainsi plusieurs jours. Le mauser et Koffel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude; madame Thérèse était complètement rétablie, et cela semblait devoir durer2 jusqu'à la consommation des siècles, lorsqu'un événement extraordinaire vint troubler notre quiétude, et pousser l'oncle Jacob aux entreprises les plus audacieuses.

XIII

Un matin l'oncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain derrière le fourneau; madame Thérèse cousait prés de la fenêtre, et moi j'attendais un bon moment pour m'échapper avec Scipio.

Dehors, notre voisin Spick fendait du bois; aucun autre bruit ne s'entendait au village.

La lecture de l'oncle semblait l'intéresser beaucoup; de temps en temps il levait sur nous un regard en disant:

«Ces Républicains ont de bonnes choses; ils voient les hommes en grand1... leurs principes élèvent l'âme... C'est vraiment beau! Quel dommage que de pareilles gens2 recourent sans cesse à la violence!...»

Alors madame Thérèse souriait, et l'on se remettait à lire. Cela durait depuis environ une demi-heure, lorsque tout à coup un homme à cheval s'arrêta devant notre porte.

L'oncle venait de déposer son livre; nous regardions tous cet inconnu par les fenêtres.

«On vient vous chercher pour quelque malade, monsieur le docteur,» dit madame Thérèse.

L'oncle ne répondit pas.

L'homme, après avoir attaché son cheval au pilier du hangar, entrait dans l'allée.

«Monsieur le docteur Jacob? fit-il en ouvrant la porte.

--C'est moi, monsieur.

--Voici une lettre de la part de3 M. le docteur Feuerbach, de Kaiserslautern.

-- Veuillez vous asseoir, monsieur,» dit l'oncle.

L'homme resta debout.

L'oncle, en relisant la lettre, devint tout pâle et durant une minute il parut comme troublé, regardant madame Thérèse d'un oeil vague.

«Je dois rapporter la réponse s'il y en a, dit l'homme.

--Vous direz à Feuerbach que je le remercie; c'est toute la réponse.»

Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le messager que nous vîmes s'éloigner dans la rue, conduisant son cheval par la bride, vers l'auberge du Cruchon-d'Or. Nous vîmes aussi l'oncle passer devant les fenêtres et entrer sous le hangar. Madame Thérèse parut alors inquiète.

«Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle.»

Je sortis aussitôt et je vis l'oncle qui se promenait de long en large devant la grange; il tenait toujours la lettre, sans avoir l'idée de la mettre en poche. Spick, du seuil de la maison, le regardait d'un air étrange, les mains croisées sur sa hache; deux ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres.

Il faisait très froid dehors, je rentrai. Madame Thérèse avait déposé son ouvrage et restait pensive, le coude au bord de la fenêtre; moi, je m'assis derrière le fourneau sans avoir envie de ressortir.

Je me rappelle bien que l'oncle rentra quelques instants après, en disant que les hommes étaient des gueux, des êtres qui ne cherchaient qu'à se1 nuire; qu'il s'assit à l'intérieur de la petite fenêtre, non loin de la porte, et qu'il se mit à lire la lettre de son ami Feuerbach; tandis que madame Thérèse l'écoutait debout à gauche, droite et calme.

La lettre étant écrite en allemand de Saxe,2 tout ce que je pus y comprendre, c'est qu'on avait dénoncé l'oncle Jacob comme un jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution;--que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu'un officier prussien, accompagné d'une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la diriger sur Mayence3 avec les autres prisonniers.

Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l'oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres du pays, qu'ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu'ils les envoyaient jusqu'en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon exemple aux autres.

Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait rêveuse. Ce n'est qu'au bout d'une grande demi-heure, lorsque l'oncle ouvrit son secrétaire, et qu'il s'assit pour écrire au jurisconsulte Pfeffel, qu'elle lui posa doucement la main sur l'épaule, et lui dit avec attendrissement:

«N'écrivez pas, monsieur Jacob, c'est inutile: avant que votre lettre n'arrive, je serai déjà loin.»

L'oncle la regardait alors tout pâle.

«Vous voulez donc partir? fit-il les joues tremblantes.

--Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela; mon seul espoir était que les Républicains reviendraient à la charge, et qu'ils me délivreraient en marchant sur Landau; mais puisqu'il en est autrement, il faut que je parte.

--Vous voulez partir! répéta l'oncle d'un ton désespéré.

--Oui, monsieur le docteur, je veux partir pour vous épargner de grands chagrins; vous êtes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guerre: vous ne voyez que la justice! Mais en temps de guerre, la justice n'est rien, la force est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent, ils m'emmèneront parce que c'est leur consigne. Les soldats ne connaissent que leur consigne: la loi, la vie, l'honneur, la raison des gens ne sont rien; leur consigne passe avant tout.»

L'oncle, renversé1 dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre; seulement il avait pris la main de madame Thérèse et la serrait avec une émotion extraordinaire; puis, se relevant la face toute bouleversée, il se remit à marcher, en déclarant d'une voix de tonnerre que les Républicains avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu'il le voyait maintenant. Il disait que tout devait être aboli de fond en comble, que le règne du courage et de la vertu devait seul triompher, et finalement, dans une sorte d'enthousiasme extraordinaire, les bras étendus vers madame Thérèse, et les joues rouges jusqu'à la nuque, il lui proposa de monter avec elle sur son traîneau et de la conduire dans la haute montagne chez un bûcheron de ses amis, où elle serait en sûreté; il lui tenait les deux mains et disait:

«Partons... allons-nous-en... vous serez très bien chez le vieux Ganglof.... C'est un homme qui m'est tout dévoué ... Je les ai sauvés, lui et son fils... ils vous cacheront.... Les Prussiens n'iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelz!»

Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient l'oncle à sa place, et qu'elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route que d'exposer à un tel malheur l'homme qui l'avait sauvée d'entre les morts.

Elle dit cela d'une voix très ferme, mais l'oncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui l'ennuyait le plus, c'était de voir partir madame Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie; il ne pouvait supporter cette idée et s'écriait:

«Vous êtes faible... vous êtes encore malade.... Ces Prussiens ne respectent rien... c'est une race pleine de jactance et de brutalité.... Vous ne savez pas comment ils traitent leurs prisonniers... je l'ai vu, moi... c'est une honte pour mon pays.... J'aurais voulu cacher, mais il faut que je l'avoue maintenant: c'est affreux!

--Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je connais cela par d'anciens1 prisonniers de mon bataillon: nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, souvent brutalisés et pressés par l'escorte. Mais les gens de la campagne sont bons chez vous, ce sont de braves gens... ils ont de la pitié... et les Français sont gais, monsieur le docteur...il n'y aura que la route de pénible,1 et encore je trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet: les Français ont des égards pour les femmes.»

Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, et à mesure qu'elle parlait je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, et mon coeur se fendait. Oh! c'est alors que je sentis combien nous l'aimions, combien cela nous faisait de peine d'être forcés de la voir partir; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l'oncle, s'asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter; elle me prenait dans ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant:

«Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi.... Vous penserez quelquefois à moi, n'est-ce pas? Moi, je ne vous oublierai jamais!»

Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, et nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin.

Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprîmes un peu de calme.

Alors l'oncle, se mouchant avec force, dit:

«Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir absolument; mais il m'est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme une voleuse, et vous emmènent au milieu de tout le village.

Si l'une de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m'oublierais... car maintenant ma patience est à bout... je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslautern avant que ces gens n'arrivent. Nous partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous serons là-bas. Y consentez-vous?

--Oh! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de votre affection? dit-elle tout attendrie. J'accepte avec reconnaissance.

--Cela se fera donc de la sorte, dit l'oncle gravement. Et maintenant essuyons nos larmes, écartons autant que possible ces pensées amères, afin de ne pas trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble.»

Il vint m'embrasser, écarta les cheveux de mon front et dit:

«Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent coeur. Rappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour: c'est une bonne pensée de se dire qu'on a donné de la satisfaction à ceux qui nous aiment!»

XIV

Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle; plus on rêvait, plus on découvrait de nouveaux sujets d'être désolé.

Moi, ce qui me semblait le plus amer, c'était de quitter mon ami Scipio; je n'osais pas le dire, mais en pensant qu'il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l'admiration universelle, que je n'aurais plus le bonheur de lui voir faire l'exercice, et que je serais comme avant, seul à me promener les mains dans les poches et le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m'abreuver d'amertume,1 c'est que Scipio, grave et pensif, était venu s'asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d'un air aussi chagrin que s'il eût compris qu'il fallait nous séparer dans les siècles des siècles.2 Oh! quand je pense à ces choses, encore aujourd'hui je m'étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle; je restais le nez en l'air, mes grosses lèvres retroussées, et mes deux mains croisées autour d'un genou.

L'oncle, lui, se promenait de long en large, et de temps en temps il toussait tout bas en redoublant de marcher.

Madame Thérèse, toujours active, malgré sa tristesse et ses yeux rouges, avait ouvert l'armoire du vieux linge, et se3 taillait, dans de la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses effets de route.

Lisbeth étant venue vers midi mettre la nappe, l'oncle s'arrêta et lui dit:

«Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin; madame Thérèse part.»

Et comme la vieille servante le regardait toute saisie:

«Les Prussiens la réclament, dit-il d'une voix enrouée; ils ont la force pour eux... il faut obéir.»

Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table et, nous regardant l'un après l'autre, elle releva son bonnet sur sa tête, comme si cette nouvelle avait pu le déranger, puis elle dit: