Madame Thérèse Ch. 1/3 · 0%

Madame ThérèsePart 10 of 12

Erckmann-Chatrian

French original · English translation

The translation continues with Premium.

  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
  • Every book in the catalog

«Madame Thérèse part... ça n'est pas possible... je ne croirai jamais cela.

--Il le faut, ma pauvre Lisbeth, répondit madame Thérèse tristement, il le faut, je suis prisonnière... on vient me chercher.

--Les Prussiens?

--Oui, les Prussiens.»

Alors la vieille, que l'indignation suffoquait, dit:

«J'ai toujours pensé que ces Prussiens n'étaient pas grand'chose: des tas de gueux, de véritables bandits! Venir attaquer une honnête femme! Si les hommes avaient pour deux liards1 de coeur, est-ce qu'ils souffriraient ça?

-- Et que ferais-tu? lui demanda l'oncle, dont la face se ranimait, car l'indignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement.

--Moi, je chargerais mes kougelreiter,2 s'écria Lisbeth je leur dirais par la fenêtre: «Passez votre chemin, bandits! n'entrez pas, ou gare!» Et le premier qui dépasserait la porte, je l'étendrais raide. Oh! les gueux!

--Oui, oui, fit l'oncle, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils; mais nous ne sommes pas les plus forts.»

Puis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça les couverts.

Madame Thérèse ne disait rien.

La table mise, nous dînâmes tout rêveurs.

Après dîner, l'oncle recommanda surtout à la vieille servante de ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi Richter et tous les gueux d'Anstatt seraient là le lendemain de bonne heure pour voir le départ de madame Thérèse et jouir de notre humiliation. Elle le comprit très bien et lui promit de modérer sa langue. Puis l'oncle sortit pour aller voir le mauser.

Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. Madame Thérèse continua ses préparatifs de départ.

Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu'elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique; je ne savais pas pourquoi; mais je le sus plus tard, lorsque l'oncle revint.

La nuit était venue, lorsque l'oncle ouvrit la porte, en demandant:

«Êtes-vous là, madame Thérèse?

--Oui, monsieur le docteur.

--Bon... bon.... J'ai vu mes malades... j'ai prévenu Koffel, le mauser et le vieux Schmitt; tout va bien; ils seront ici ce soir pour recevoir vos adieux.»

Sa voix était raffermie. Il alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, et, nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir.

«Fritzel se conduit bien, dit-il. Maintenant il va perdre vos bonnes leçons; mais j'espère qu'il s'exercera tout seul à lire en français, et qu'il se rappellera toujours qu'un homme ne vaut que par ses connaissances.1 Je compte là-dessus.»

Alors madame Thérèse lui fit voir son petit paquet en détail; elle souriait, et l'oncle disait:

«Quel heureux caractère ont ces Français! Au milieu des plus grandes infortunes, ils conservent un fond de gaieté naturelle; leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que j'appelle un présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de tous.»

Mais de cette journée,--dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire, parce qu'elle fut la première où je vis la tristesse de ceux que j'aimais;--de tout ce jour, ce qui m'attendrit le plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur les genoux, et regardant au fond de la salle obscure d'un air rêveur, madame Thérèse se prit tout à coup à dire:

«Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses... et cependant il faut que je vous fasse encore une demande.

--Quoi donc, madame Thérèse?

--C'est de garder auprès de vous mon pauvre Scipio... de le garder en souvenir de moi.... Qu'il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, et qu'il n'ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière.»

Comme elle disait cela, je crus sentir mon coeur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse jusqu'au fond des entrailles.2 J'étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau; je pris mon Scipio, je l'attirai, j'enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues; il me semblait qu'on venait de me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j'avais perdus.

L'oncle me regardait tout surpris; il comprit sans doute ce que j'avais souffert en songeant qu'il fallait me séparer de Scipio, car, au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu'elle s'imposait, il dit simplement:

«J'accepte, madame Thérèse, j'accepte pour Fritzel, afin qu'il se souvienne combien vous l'avez aimé; qu'il se rappelle toujours que, dans le plus grand chagrin, vous lui avez laissé, comme marque de votre affection, un être bon, fidèle, non seulement votre propre compagnon, mais encore celui de petit Jean, votre frère; qu'il ne l'oublie jamais et qu'il vous aime aussi.»

Puis, s'adressant à moi:

«Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse?»

Alors je me levai, et, sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j'allai me jeter dans les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plus; je me tenais près d'elle, le bras sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à travers de grosses larmes, et le touchant du bout des doigts avec un sentiment de joie inexprimable.

Il fallut du temps pour m'apaiser. Madame Thérèse, en m'embrassant, disait: «Cet enfant a bon coeur, il s'attache facilement, c'est bien!» ce qui redoublait encore mes pleurs. Elle écartait mes cheveux de mon front et semblait attendrie.

Enfin, sur le coup de neuf heures, l'oncle dit:

«Il se fait tard... il faudra partir avant le jour.... Je crois que nous ferions bien d'aller prendre un peu de repos.»

L'oncle, sur le seuil de ma chambre, m'embrassa et me dit d'une voix étrange, en me serrant sur son coeur:

«Fritzel... travaille... travaille... et conduis-toi bien, cher enfant!»

Il entra chez lui tout ému.

Moi, je ne pensais qu'au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet et le bois de lit;1 il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes; je sentais ses flancs se dilater doucement à chaque respiration, et je n'aurais pas changé mon sort contre celui de l'empereur d'Allemagne.

Jusque passé dix heures, il me fut impossible de dormir, en songeant à ma félicité. L'oncle allait et venait chez lui; je l'entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l'hiver; je pensai qu'il avait l'idée de veiller, et je finis par m'endormir profondément.

XV

Neuf heures sonnaient à l'église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à notre porte.

L'idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, et je souhaitai de tout mon coeur que l'oncle Jacob n'eût pas aussi longtemps dormi que moi. Deux minutes après, je descendais l'escalier, et je découvrais au bout de l'allée cinq ou six hussards. L'officier, un petit blond très maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les grosses moustaches d'un roux fauve, se tenait en travers de l'allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main, répondait à ses questions d'un air effrayé.

Plus loin, s'étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l'un sur l'autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, et M. Richter qui souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confusion de l'oncle.

«Ainsi, votre maître et la prisonnière sont partis ensemble ce matin? disait l'officier.

--Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.

--A quelle heure?

--Entre cinq et six heures, monsieur le commandant; il faisait encore nuit; j'ai moi-même accroché la lanterne au traîneau.

--Vous aviez donc reçu l'avis de notre arrivée?» dit l'officier en lui lançant un coup d'oeil perçant.

Lisbeth regarda le mauser, qui sortit du cercle et répondit pour elle sans gêne.

«Sauf votre respect,1 j'ai vu le docteur Jacob hier soir; c'est un de mes amis.... Cette pauvre vieille ne sait rien.... Depuis longtemps le docteur était las de la Française, il avait envie de s'en débarrasser, et quand il a vu qu'elle pouvait supporter le voyage, il a profité du premier moment.

--Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route? s'écria le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pieds.

--Hé! vous aurez pris le chemin de la vallée, le docteur aura passé par le Waldeck et la montagne; il y a plus d'un chemin pour aller à Kaiserslautern.»

L'officier, sans répondre, sauta de son cheval; il entra dans notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de regarder à droite et à gauche; puis il ressortit et dit en se remettant en selle:

«Allons, voilà notre affaire faite; le reste ne nous regarde plus.»

Il se dirigea vers le Cruchon-d'Or, ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d'un oeil louche; ils remontèrent ensemble les marches de l'auberge, et Scipio, qui s'était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces.

Les hussards se rafraîchirent au Cruchon-d'Or, puis nous les revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, et depuis nous n'en eûmes plus de nouvelles.

Lisbeth et moi nous pensions que l'oncle reviendrait à la nuit; mais quand nous vîmes s'écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre, on peut s'imaginer notre inquiétude.

Scipio montait et descendait dans la maison; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir, appelant madame Thérèse, reniflant et pleurant d'un ton lamentable. Sa désolation nous gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.

Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait:

«Bah! tout cela n'est rien; le docteur a voulu recommander madame Thérèse; il ne pouvait pas la laisser partir

avec les prisonniers, c'était contraire au bon sens; il aura demandé1 une audience au feld-maréchal Brunswick, pour tâcher de la faire entrer à l'hôpital de Kaiserslautern.... Toutes ces démarches demandent du temps.... Tranquillisez-vous, il reviendra.»

Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très calme; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues et la mine rêveuse.

Malheureusement le garde forestier2 Roedig, qui demeurait dans les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vint apporter un rapport à la mairie d'Anstatt, et, s'étant arrêté quelques instants à l'auberge de Spick, il raconta que l'oncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du matin, devant la maison forestière et qu'il s'y était même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer et boire un verre de vin. Il dit aussi que l'oncle paraissait tout joyeux, et qu'il avait deux longs kougelreiter dans les poches de sa houppelande.

Alors le bruit courut que le docteur Jacob, au lieu de se rendre à Kaiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les Républicains, et ce fut un grand scandale; Richter et Spick criaient partout qu'il méritait d'être fusillé, que c'était une abomination, et qu'il fallait confisquer ses biens.

Le mauser et Koffel répondaient que le docteur s'était sans doute trompé de chemin à cause des grands neiges, qu'il avait pris à gauche dans la montagne, au lieu de tourner à droite, mais chacun savait bien que l'oncle Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier,3 et l'indignation augmentait de jour en jour.

Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades crier que l'oncle Jacob était un jacobin; il me fallait livrer bataille pour le défendre, et malgré le secours de Scipio, je rentrai plus d'une fois à la maison le nez meurtri.

C'était bien triste. Le mauser seul conservait son air tranquille.

«Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il; je vous répète que le docteur Jacob se porte bien et qu'on ne confisquera rien du tout. Tenez-vous en paix, mangez bien, dormez bien, et pour le reste, j'en1 réponds.»

Malgré ces assurances, tout allait de mal en pis, et la racaille du village, excitée par ce gueux de Richter, commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu'un beau matin tout rentra subitement dans l'ordre. Vers le soir le mauser arriva, la mine riante, et prit sa place ordinaire en disant à Lisbeth qui filait:

«Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquille, hé! hé! hé!»

Il n'en dit pas davantage, mais dans la nuit nous entendîmes des voitures passer en foule, des gens marcher en masse par la grande rue; c'était pire qu'à l'arrivée des Républicains, car personne ne s'arrêtait: on allait... on allait toujours!

Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au petit jour, ayant regardé par nos vitres, je vis encore une dizaine de grandes voitures chargées de blessés s'éloigner en cahotant. C'étaient des Prussiens. Puis arrivèrent deux ou trois canons, puis une centaine de hussards, de cuirassiers, de dragons, pêle-mêle dans un grand désordre; puis des cavaliers démontés, leur porte-manteau sur l'épaule et couverts de boue jusqu'à l'échine. Tous ces hommes semblaient harassés; mais ils ne s'arrêtaient pas, ils n'entraient pas dans les maisons, et marchaient comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.

Les gens, sur le seuil de leur porte, regardaient cela d'un air morne.

C'était l'armée du feld-maréchal Brunswick en retraite après la bataille de Froeschwiller, comme nous l'avons appris plus tard; elle avait traversé le village dans une seule nuit. Cela se passait du 28 au 29 décembre, et si je me le rappelle si bien, c'est que1 le lendemain de bonne heure, le mauser et Koffel arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l'oncle Jacob, et le mauser, en nous la montrant, dit:

«Hé! hé! hé! ça va bien... ça va bien! le règne de la Justice et de l'égalité commence.... Écoutez un peu!»

Il s'assit devant notre table, les deux coudes écartés. J'étais près de lui et je lisais par-dessus son épaule; Lisbeth, toute pâle, écoutait derrière, et Koffel, debout contre la vieille armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par coeur.

Donc2 il lut ce qui suit, en s'arrêtant parfois pour nous regarder d'un air d'enthousiasme:

"Wissembourg, le 8 nivôse,3 an II4 de la République française."

«Aux citoyens Mauser et Koffel, à la citoyenne Lisbeth, au petit citoyen Fritzel, salut et fraternité!

«La citoyenne Thérèse et moi nous vous souhaitons d'abord joie, concorde et prospérité.

«Vous saurez ensuite que nous vous écrivons ces lignes de Wissembourg, au milieu des triomphes de la guerre; nous avons chassé les Prussiens de Froeschwiller, et nous sommes tombés sur les Autrichiens au Geisberg comme le tonnerre.

«Ainsi l'orgueil et la présomption reçoivent leur récompense; quand les gens ne veulent pas entendre de bonnes raisons, il faut bien leur en donner de meilleures; mais c'est terrible d'en venir à de telles extrémités, oui, c'est terrible!

«Mes chers amis, depuis longtemps je gémissais en moi-même sur l'aveuglement de ceux qui dirigent les destinées de la vieille Allemagne; je déplorais leur esprit d'injustice, leur égoïsme; je me demandais si mon devoir d'honnête homme1 n'était pas de rompre avec tous ces êtres orgueilleux, et d'adopter les principes de justice, d'égalité et fraternité proclamés par la Révolution française. Tout cela me jetait dans un grand trouble, car l'homme tient aux idées qu'il a reçues de ses pères, et de telles révolutions intérieures ne se font pas sans un grand déchirement. Néanmoins j'hésitais encore, mais lorsque les Prussiens, contrairement au droit des gens, réclamèrent la malheureuse prisonnière que j'avais recueillie, je ne pus en supporter davantage: au lieu de conduire madame Thérèse à Kaiserslautern, je pris aussitôt la résolution de la mener à Pirmasens, chose que j'ai faite avec l'aide de Dieu.

«A trois heures de l'après-midi, nous étions en vue des avant-postes, et comme madame Thérèse regardait, elle entendit le tambour et s'écria: «Ce sont les Français! Monsieur le docteur, vous m'avez trompée!» Elle se jeta dans mes bras, fondant en larmes, et je me pris moi-même à pleurer, tant j'étais ému!

«Sur toute la route, depuis les Trois-Maisons1 jusqu'à la place du Temple-Neuf, les soldats criaient: «Voici la citoyenne Thérèse!» Ils nous suivaient, et quand il fallut descendre du traîneau, plusieurs m'embrassèrent avec une véritable effusion. D'autres me serraient les mains, enfin on m'accablait d'honneurs.

«Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la rencontre de madame Thérèse et du petit Jean; ces choses ne sont pas à peindre! Tous les plus vieux soldats du bataillon, même le commandant Duchêne, qui n'est pas tendre, détournaient la tête pour ne pas montrer leurs larmes: c'était un spectacle comme je n'en ai jamais vu de ma vie. Le petit Jean est un brave garçon; il ressemble beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je l'aime bien.