Les DiaboliquesPart 32 of 33
French original · English translation
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«Je ne sais pas, — continua-t-elle, — si les autres femmes sont comme moi. Mais cet orgueil incrédule de don Christoval, ce dédaigneux et tranquille: "Il n'oserait!" en parlant de l'homme que j'aimais, m'insulta pour lui, qui, déjà, dans le fond de mon être, avait pris possession de moi comme un Dieu. — "Prouve-lui que tu oseras!" — lui dis-je, le soir même, en lui déclarant mon amour. Je n'avais pas besoin de le lui dire. Esteban m'adorait depuis le premier jour qu'il m'avait vue. Notre amour avait eu la simultanéité de deux coups de pistolet tirés en même temps, et qui tuent… J'avais fait mon devoir, de femme espagnole en avertissant don Christoval. Je ne lui devais que ma vie, puisque j'étais sa femme, car le coeur n'est pas libre d'aimer; et, ma vie, il l'aurait prise très certainement, en mettant à la porte de son château don Esteban; comme je le voulais. Avec la folie de mon coeur déchaîné, je serais morte de ne plus le voir, et je m'étais exposée à cette terrible chance. Mais puisque lui, le duc, mon mari, ne m'avait pas comprise, puisqu'il se croyait au-dessus de Vasconcellos, qu'il lui paraissait impossible que celui-ci élevât les yeux et son hommage jusqu'à moi, je ne poussai pas plus loin l'héroïsme conjugal contre un amour qui était mon maître… Je n'essaierai pas de vous donner l'idée exacte de cet amour. Vous ne me croiriez peut-être pas, vous non plus… Mais qu'importe, après tout, ce que vous penserez! Croyez-moi, ou ne me croyez pas! ce fut un amour tout à la fois brûlant et chaste, un amour chevaleresque, romanesque, presque idéal, presque mystique. Il est vrai que nous avions vingt ans à peine, et que nous étions du pays des Bivar, d'Ignace de Loyola et de sainte Thérèse. Ignace, ce chevalier de la Vierge, n'aimait pas plus purement la Reine des cieux que ne m'aimait Vasconcellos; et moi, de mon côté, j'avais pour lui quelque chose de cet amour extatique que sainte Thérèse avait pour son Epoux divin. L'adultère, fi donc! Est-ce que nous pensions que nous pouvions être adultères? Le coeur battait si haut dans nos poitrines, nous vivions dans une atmosphère de sentiments si transcendants et si élevés, que nous ne sentions en nous rien des mauvais désirs et des sensualités des amours vulgaires. Nous vivions en plein azur du ciel; seulement ce ciel était africain, et cet azur était du feu. Un tel état d'âmes aurait-il duré? Etait-ce bien possible qu'il durât? Ne jouions- nous pas là, sans le savoir, sans nous en douter, le jeu le plus dangereux pour de faibles créatures, et ne devions-nous pas être précipités, dans un temps donné, de cette hauteur immaculée? … Esteban était pieux comme un prêtre, comme un chevalier portugais du temps d'Albuquerque; moi, je valais assurément moins que lui, mais j'avais en lui et dans la pureté de son amour une foi qui enflammait la pureté du mien. Il m'avait dans son coeur, comme une madone dans sa niche d'or, — avec une lampe à ses pieds, — une lampe inextinguible. Il aimait mon âme pour mon âme. Il était de ces rares amants qui veulent grande la femme qu'ils adorent. Il me voulait noble, dévouée, héroïque, une grande femme de ces temps où l'Espagne était grande. Il aurait mieux aimé me voir faire une belle action que de valser avec moi souffle à souffle! Si les anges pouvaient s'aimer entre eux devant le trône de Dieu, ils devraient s'aimer comme nous nous aimions… Nous étions tellement fondus l'un dans l'autre, que nous passions de longues heures ensemble et seuls, la main dans la main, les yeux dans les yeux, pouvant tout, puisque nous étions seuls, mais tellement heureux que nous ne désirions pas davantage. Quelquefois, ce bonheur immense qui nous inondait nous faisait mal à force d'être intense, et nous désirions mourir, mais l'un avec l'autre ou l'un pour l'autre, et nous comprenions alors le mot de sainte Thérèse: Je meurs de ne pouvoir mourir! ce désir de la créature finie succombant sous un amour infini, et croyant faire plus de place à ce torrent d'amour infini par le brisement des organes et la mort. Je suis maintenant la dernière des créatures souillées; mais, dans ce temps-là, croirez-vous que jamais, les lèvres d'Esteban n'ont touché les miennes, et qu'un baiser déposé par lui sur une rose, et repris par moi, me faisait évanouir? Du fond de l'abîme d'horreur où je me suis volontairement plongée, je me rappelle à chaque instant, pour mon supplice, ces délices divines de l'amour pur dans lesquelles nous vivions, perdus, éperdus, et si transparents, sans doute, dans l'innocence de cet amour sublime, que don Christoval n'eut pas grand'peine à voir que nous nous adorions. Nous vivions la tête dans le ciel. Comment nous apercevoir qu'il était jaloux, et de quelle jalousie! De la seule dont il fût capable: de la jalousie de l'orgueil. Il ne nous surprit pas. On ne surprend que ceux qui se cachent, Nous ne nous cachions pas. Pourquoi nous serions-nous cachés? Nous avions la candeur de la flamme en plein jour qu'on aperçoit dans le jour même, et, d'ailleurs, le bonheur débordait trop de nous pour qu'on ne le vît pas, et lé duc le vit! Cela creva enfin les yeux à son orgueil, cette splendeur d'amour! Ah! Esteban avait osé! Moi aussi! Un soir nous étions comme nous étions toujours, comme nous passions notre vie depuis que nous nous aimions, tête à tête, unis par le regard seul; lui, à mes pieds, devant moi, comme devant la Vierge Marie, dans une contemplation si profonde que nous n'avions besoin d'aucune caresse. Tout à coup, le duc entra avec deux noirs qu'il avait ramenés des colonies espagnoles, dont il avait été longtemps gouverneur. Nous ne les aperçûmes pas, dans la contemplation céleste qui enlevait nos âmes en les unissant, quand la tête d'Esteban tomba lourdement sur mes genoux. Il était étranglé! Les noirs lui avaient jeté autour du cou ce terrible lazo avec lequel on étrangle au Mexique les taureaux sauvages. Ce fut la foudre pour la rapidité! Mais la foudre qui ne me tua pas. Je ne m'évanouis point, je ne criai pas. Nulle larme ne jaillit de mes yeux. Je restai muette et rigide, dans un état sans nom d'horreur, d'où je ne sortis que par un déchirement de tout mon être. Je sentis qu'on m'ouvrait la poitrine et qu'on m'en arrachait le coeur. Hélas! ce n'était pas à moi qu'on l'arrachait: c'était à Esteban, à ce cadavre d'Esteban qui gisait à mes pieds, étranglé, la poitrine fendue, fouillée, comme un sac, par les mains de ces monstres! J'avais ressenti, tant j'étais par l'amour devenue lui, ce qu'aurait senti Esteban s'il avait été vivant. J'avais ressenti la douleur que ne sentait pas son cadavre, et c'était cela qui m'avait tirée de l'horreur dans laquelle je m'étais figée quand ils me l'avaient étranglé. Je me jetai à eux: "À mon tour!" leur criai-je. Je voulais mourir de la même mort, et je tendis ma tête à l'infâme lacet. Ils allaient la prendre. — "On ne touche pas à la reine", fit le duc, cet orgueilleux duc qui se croyait plus que le Roi, et il les fit reculer en les fouettant de son fouet de chasse. "Non! vous vivrez, Madame, me dit-il, mais pour penser toujours à ce que vous allez voir…" Et il siffla. Deux énormes chiens sauvages accoururent.
Qu'on fasse manger, — dit-il, — le coeur de ce traître à ces chiens!» — Oh! à cela, je ne sais quoi se redressa en moi:
«— Allons donc, venge-toi mieux! — lui dis-je. — C'est à moi qu'il faut le faire manger!
Il resta comme épouvanté de mon idée… "Tu l'aimes donc furieusement?" — reprit-il. — Ah! je l'aimais d'un amour qu'il venait d'exaspérer. Je l'aimais à n'avoir ni peur ni dégoût de ce coeur saignant, plein de moi, chaud de moi encore, et j'aurais voulu le mettre dans le mien, ce coeur… Je le demandai à genoux, les mains jointes! Je voulais épargner, à ce noble coeur adoré, cette profanation impie, sacrilège… J'aurais communié avec ce coeur, comme avec une hostie. N'était-il pas mon Dieu? … La pensée de Gabrielle de Vergy, dont nous avions lu, Esteban et moi, tant de fois l'histoire ensemble, avait surgi en moi. Je l'enviais! … Je la trouvais heureuse d'avoir fait de sa poitrine un tombeau vivant à l'homme qu'elle avait aimé. Mais la vue d'un amour pareil rendit le duc atrocement implacable. Ses chiens dévorèrent le coeur d'Esteba devant moi. Je le leur disputai; je me battis avec ces chiens. Je ne pus le leur arracher. Ils me couvrirent d'affreuses morsures, et traînèrent et essuyèrent à mes vêtements leurs gueules sanglantes.»
Elle s'interrompit. Elle était devenue livide à ces souvenirs… et, haletante, elle se leva d'un mouvement forcené, et, tirant à elle un tiroir de commode par sa poignée de bronze, elle montra à Tressignies une robe en lambeaux, teinte de sang à plusieurs places:
«Tenez! — dit-elle, — c'est là le sang du coeur de l'homme que j'aimais et que je n'ai pu arracher aux chiens! Quand je me retrouve seule dans l'exécrable vie que je mène, quand le dégoût m'y prend, quand la boue m'en monte à la bouche et m'étouffe, quand le génie de la vengeance faiblit en moi, que l'ancienne duchesse revient et que la fille m'épouvante, je m'entortille dans cette robe, je vautre mon corps souillé dans ses plis rouges, toujours brûlants pour moi, et j'y réchauffe ma vengeance. C'est un talisman que ces haillons sanglants! Quand je les ai autour du corps, la rage de le venger me reprend aux entrailles, et je me retrouve de la force, à ce qu'il me semble, pour une éternité!»
Tressignies frémissait, en écoutant cette femme effrayante. Il frémissait de ses gestes, de ses paroles, de sa tête, devenue une tête de Gorgone: il lui semblait voir autour de cette tête les serpents que cette femme avait dans le coeur. Il commençait alors de comprendre — le rideau se tirait! — ce mot vengeance, qu'elle disait tant, — qui lui flambait toujours aux lèvres!
«La vengeance! oui, — reprit-elle, — vous comprenez, maintenant, ce qu'elle est, ma vengeance! Ah! je l'ai choisie entre toutes comme on choisit de tous les genres de poignards celui qui doit faire le plus souffrir, le cric dentelé qui doit le mieux déchirer l'être abhorré qu'on tue. Le tuer simplement cet homme, et d'un coup! je ne le voulais pas. Avait-il tué, lui, Vasconcellos avec son épée, comme un gentilhomme? Non! il l'avait fait tuer par des valets. II avait fait jeter son coeur aux chiens; et son corps au charnier peut-être! Je ne le savais pas. Je ne l'ai jamais su. Le tuer, pour tout cela? Non! c'était trop doux et trop rapide! Il fallait quelque chose de plus lent et de plus cruel… D'ailleurs, le duc était brave. II ne craignait pas la mort. Les Sierra-Leone l'ont affrontée à toutes les générations. Mais son orgueil, son immense orgueil était lâche, quand il s'agissait de déshonneur. Il fallait donc l'atteindre et le crucifier dans son orgueil. Il fallait donc déshonorer son nom dont il était si fier. Eh bien! je me jurai que, ce nom, je le tremperais dans la plus infecte des boues, que je le changerais en honte, en immondice, en excrément! et pour cela je me suis faite ce que je suis, — une fille publique, — la fille Sierra-Leone, qui vous a raccroché ce soir!…»
Elle dit ces dernières paroles avec des yeux qui se mirent à étinceler de la joie d'un coup bien frappé.
«— Mais, — dit Tressignies, — le sait-il, lui, le duc, ce que vous êtes devenue?…
— S'il ne le sait pas, il le saura un jour — répondit-elle, avec la sécurité absolue d'une femme qui a pensé à tout, qui a tout calculé, qui est sûre de l'avenir. — Le bruit de ce que je fais peut l'atteindre d'un jour à l'autre, d'une éclaboussure de ma honte! Quelqu'un des hommes qui montent ici peut lui cracher au visage le déshonneur de sa femme, ce crachat qu'on n'essuie jamais; mais ce ne serait là qu'un hasard, et ce n'est pas à un hasard que je livrerais ma vengeance! J'ai résolu d'en mourir pour qu'elle soit plus sûre; ma mort l'assurera, en l'achevant.»
Tressignies était dépaysé par l'obscurité de ces dernières paroles; mais elle en fit jaillir une hideuse clarté:
«Je veux mourir où meurent les filles comme moi, — reprit-elle. - - Rappelez-vous! … Il fut un homme, sous François Ier, qui alla chercher chez une de mes pareilles une effroyable et immonde maladie, qu'il donna à sa femme pour en empoisonner le roi, dont elle était la maîtresse, et c'est ainsi qu'il se vengea de tous les deux… Je ne ferai pas moins que cet homme. Avec ma vie ignominieuse de tous les soirs, il arrivera bien qu'un jour la putréfaction de la débauche saisira et rongera enfin la prostituée, et qu'elle ira tomber par morceaux et s'éteindre dans quelque honteux hôpital! Oh! alors, ma vie sera payée! — ajouta- t-elle, avec l'enthousiasme de la plus affreuse espérance; — alors, il sera temps que le duc de Sierra-Leone apprenne comment sa femme, la duchesse de Sierra-Leone aura vécu et comment elle meurt!»
Tressignies n'avait pas pensé à cette profondeur dans la vengeance, qui dépassait tout ce que l'histoire lui avait appris. Ni l'Italie du XVIe siècle, ni la Corse de tous les âges, ces pays renommés pour l'implacabilité de leurs ressentiments n'offraient à sa mémoire un exemple de combinaison plus réfléchie et plus terrible que celle de cette femme, qui se vengeait à même elle, à même son corps comme à même son âme! Il était effrayé de ce sublime horrible, car l'intensité dans les sentiments, poussée à ce point, est sublime. Seulement, c'est le sublime de l'enfer.
«Et quand il ne le saurait pas, — reprit-elle encore, redoublant d'éclairs sur son âme, — moi, après tout, je le saurais! Je saurais ce que je fais chaque soir, — que je bois cette fange, et que c'est du nectar, puisque c'est ma vengeance! … Est-ce que je ne jouis pas, à chaque minute, de la pensée de ce que je suis? … Est-ce qu'au moment où je le déshonore, ce duc altier, je n'ai pas, au fond de ma pensée, l'idée enivrante que je le déshonore? Est-ce que je ne vois pas clairement dans ma pensée tout ce qu'il souffrirait s'il le savait? … Ah! les sentiments comme les miens ont leur folie, mais c'est leur folie qui fait le bonheur! Quand je me suis enfuie de Sierra-Leone, j'ai emporté avec moi le portrait du duc, pour lui faire voir, à ce portrait, comme si ç'avait été à lui-même, les hontes de ma vie! Que de fois je lui ai dit, comme s'il avait pu me voir et m'entendre: "Regarde donc! regarde!" Et quand l'horreur me prend dans vos bras, à tous vous autres, — car elle m'y prend toujours: je ne puis pas m'accoutumer au goût de cette fange! — j'ai pour ressource ce bracelet, — et elle leva son bras superbe d'un mouvement tragique; — j'ai ce cercle de feu, qui me brûle jusqu'à la moelle et que je garde à mon bras, malgré le supplice de l'y porter, pour que je ne puisse jamais oublier le bourreau d'Esteban, pour que son image excite mes transports, — ces transports d'une haine vengeresse, que les hommes sont assez bêtes et assez fats pour croire du plaisir qu'ils savent donner! Je ne sais pas ce que vous êtes, vous, mais vous n'êtes certainement pas le premier venu parmi tous ces hommes; et cependant vous avez cru, il n'y a qu'un instant, que j'étais encore une créature humaine, qu'il y avait encore une fibre qui vibrait en moi; et il n'y avait en moi que l'idée de venger Esteban du monstre dont voici l'image! Ah! son image, c'était pour moi comme le coup de l'éperon, large comme un sabre, que le cavalier arabe enfonce dans le flanc de son cheval pour lui faire traverser le désert. J'avais, moi, des espaces de honte encore plus grands à dévorer, et je m'enfonçais cette exécrable image dans les yeux et dans le coeur, pour mieux bondir sous vous quand vous me teniez… Ce portrait, c'était comme si c'était lui! c'était comme s'il nous voyait par ses yeux peints! … Comme je comprenais l'envoûtement des siècles où l'on envoûtait! Comme je comprenais le bonheur insensé de planter le couteau dans le coeur de l'image de celui qu'on eût voulu tuer! Dans le temps que j'étais religieuse, avant d'aimer cet Esteban qui a pour moi remplacé Dieu, j'avais besoin d'un crucifix pour mieux penser au Crucifié; et, au lieu de l'aimer, je l'aurais haï, j'eusse été une impie, que j'aurais eu besoin du crucifix pour mieux le blasphémer et l'insulter! Hélas! — ajouta-t-elle, changeant de ton et passant de l'âpreté des sentiments les plus cruels aux douceurs poignantes d'une incroyable mélancolie, — je n'ai pas le portrait d'Esteban. Je ne le vois que dans mon âme… et c'est peut-être heureux, — ajouta-t-elle. — Je l'aurais sous les yeux qu'il relèverait mon pauvre coeur, qu'il me ferait rougir des indignes abaissements de ma vie. Je me repentirais, et je ne pourrais plus le venger!…»
La Gorgone était devenue touchante, mais ses yeux étaient restés secs. Tressignies, ému d'une tout autre émotion que celles-là par lesquelles jusqu'ici elle l'avait fait passer, lui prit la main, à cette femme qu'il avait le droit de mépriser, et il la lui baisa avec un respect mêlé de pitié. Tant de malheur et d'énergie la lui grandissaient: «Quelle femme! — pensait-il. Si, au lieu d'être la duchesse de Sierra-Leone elle avait été la marquise de Vasconcellos, elle eût, avec la pureté et l'ardeur de son amour pour Esteban, offert à l'admiration humaine quelque chose de comparable et d'égal à la grande marquise de Pescaire. Seulement, — ajouta-t-il en lui-même, — elle n'aurait pas montré, et personne n'aurait jamais su, quels gouffres de profondeur et de volonté étaient en elle.» Malgré le scepticisme de son époque et l'habitude de se regarder faire et de se moquer de ce qu'il faisait, Robert de Tressignies ne se sentit point ridicule d'embrasser la main de cette femme perdue; mais il ne savait plus que lui dire. Sa situation vis-à-vis d'elle était embarrassée. En jetant son histoire entre elle et lui, elle avait coupé, comme avec une hache, ces liens d'une minute qu'ils venaient de nouer. Il y avait en lui un inexprimable mélange d'admiration, d'horreur, et de mépris; mais il se serait trouvé de très mauvais goût de faire du sentiment ou de la morale avec cette femme. Il s'était souvent moqué des moralistes, sans mandat et sans autorité, qui pullulaient dans ce temps-là où, sous l'influence de certains drames et de certains romans, on voulait se donner les airs de relever, comme des pots de fleurs renversés, les femmes qui tombaient, Il était, tout sceptique qu'il fût, doué d'assez de bon sens pour savoir qu'il n'y avait que le prêtre seul — le prêtre du Dieu rédempteur — qui pût relever de pareilles chutes… et, encore croyait-il que, contre l'âme de cette femme, le prêtre lui- même se serait brisé. Il avait en lui une implication de choses douloureuses, et il gardait un silence plus pesant pour lui que pour elle. Elle, toute à la violence de ses idées et de ses souvenirs, continua: