Le Voyage de Monsieur Perrichon Ch. 1/2 · 0%

Le Voyage de Monsieur PerrichonPart 4 of 12

Eugène Labiche

French original · English translation

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HENRIETTE.—A moi?

PERRICHON.—Oui.

MADAME PERRICHON.—Te voila bientôt en âge d'être mariée… Deux jeunes gens se présentent pour obtenir ta main… tous deux nous conviennent… mais nous ne voulons pas contrarier ta volonté, et nous avons résolu de te laisser l'entière liberté du choix.

HENRIETTE.—Comment!

PERRICHON.—Pleine et entière…

MADAME PERRICHON.—L'un de ces jeunes gens est M. Armand Desroches.

HENRIETTE.—Ah!

PERRICHON, vivement.—N'influence pas!…

MADAME PERRICHON.—L'autre est M. Daniel Savary…

PERRICHON.—Un jeune homme charmant, distingué, spirituel, et qui, je ne le cache pas, a toutes mes sympathies…

MADAME PERRICHON.—Mais tu influences…

PERRICHON.—Du tout! je constate un fait! … (A sa fille.) Maintenant te voilà éclairée… choisis….

HENRIETTE.—Mon Dieu! … vous m'embarrassez beaucoup… et je suis prête à accepter celui que vous me désignerez…

PERRICHON.—Non! non! décide toi-même!

MADAME PERRICHON.—Parle, mon enfant!

HENRIETTE.—Eh bien! puisqu'il faut absolument faire un choix, je choisis… M. Armand.

MADAME PERRICHON.—Là!

PERRICHON.—Armand! Pourquoi pas Daniel?

HENRIETTE.—Mais M. Armand t'a sauvé, papa.

PERRICHON.—Allons bien! encore? C'est fatigant, ma parole d'honneur!

MADAME PERRICHON.—Eh bien! tu vois… il n'y a pas à hésiter…

PERRICHON.—Ah! mais permets, chère amie, un père ne peut pas abdiquer… Je réfléchirai, je prendrai mes renseignements.

MADAME PERRICHON, bas.—Monsieur Perrichon, c'est de la mauvaise foi!

PERRICHON.—Caroline!…

ACTE III, SCÈNE V

LES MÊMES, JEAN, MAJORIN

JEAN, à la cantonade.—Entrez! ils viennent d'arriver! (Majorin entre.)

PERRICHON.—Tiens! c'est Majorin!…

MAJORIN, saluant.—Madame… mademoiselle… j'ai appris que vous reveniez aujourd'hui… alors j'ai demandé un jour de congé… j'ai dît que j'étais de garde…

PERRICHON.—Ce cher ami! c'est très aimable… Tu dînes avec nous? nous avons une petite barbue…

MAJORIN.—Mais… si ce n'est pas indiscret…

JEAN, bas à Perrichon.—Monsieur… c'est du veau à la casserole! (Il sort.)

PERRICHON.—Ah! (A Majorin.) Allons, n'en parlons plus, ce sera pour une autre fois…

MAJORIN, à part.—Comment! Il me désinvite! S'il croit que j'y tiens, à son dîner! (Prenant Perrichon à part. Les dames s'asseyent sur le canapé.) J'étais venu pour te parler des six cents francs que tu m'as prêtés le jour de ton départ…

PERRICHON.—Tu me les rapportes?

MAJORIN.—Non… Je ne touche que demain mon dividende des paquebots… mais à midi précis…

PERRICHON.—Oh! ça ne presse pas!

MAJORIN.—Pardon… j'ai hâte de m'acquitter…

PERRICHON.—Ah! tu ne sais pas? … je t'ai rapporté un souvenir.

MAJORIN, s'asseyant derrière le guéridon.—Un souvenir! à moi?

PERRICHON, s'asseyant.—En passant à Genève, j'ai acheté trois montres… une pour Jean, une pour Marguerite, la cuisinière… et une pour toi, à répétition.

MAJORIN, à part.—Il me met après ses domestiques! (Haut.) Enfin?

PERRICHON.—Avant d'arriver à la douane française, je les avais fourrées dans ma cravate…

MAJORIN.—Pourquoi?

PERRICHON.—Tiens! je n'avais pas envie de payer les droits. On me demande: Avez-vous quelque chose à déclarer? Je réponds non; je fais un mouvement et voilà ta diablesse de montre qui sonne: dig, dig, dig.

MAJORIN.—Eh bien?

PERRICHON.—Eh bien! j'ai été pincé… on a tout saisi…

MAJORIN.—Comment!

PERRICHON.—J'ai eu une scène atroce! J'ai appelé le douanier méchant gabelou! Il m'a dit que j'entendrais parler de lui… Je regrette beaucoup cet incident… elle était charmante, ta montre.

MAJORIN, sèchement.—Je ne t'en remercie pas moins… (A part.) Comme s'il ne pouvait pas acquitter les droits… c'est sordide!

ACTE III, SCÈNE VI

LES MÊMES, JEAN, ARMAND

JEAN, annonçant.—Monsieur Armand Desroches!

HENRIETTE, quittant son ouvrage.—Ah!

MADAME PERRICHON, se levant et allant au-devant d'Armand.—Soyez le bienvenu… nous attendions votre visite…

ARMAND, saluant.—Madame… monsieur Perrichon…

PERRICHON.—Enchanté! enchanté! (A part.) Il a toujours son petit air protecteur!

MADAME PERRICHON, bas à son mari.—Présente-le donc à Majorin.

PERRICHON.—Certainement… (Haut.) Majorin, je te présente monsieur Armand Desroches… une connaissance de voyage…

HENRIETTE, vivement.—Il a sauvé papa!

PERRICHON, à part.—Allons bien! … encore!

MAJORIN.—Comment, tu as couru quelque danger?

PERRICHON.—Non… une misère…

ARMAND.—Cela ne vaut pas la peine d'en parler…

PERRICHON, à part.—Toujours son petit air!

ACTE III, SCÈNE VII

LES MÊMES, JEAN, DANIEL

JEAN, annonçant.—Monsieur Daniel Savary!…

PERRICHON, s'épanouissant.—Ah! le voilà, ce cher ami! … ce bon Daniel! … (Il renverse presque le guéridon en courant au-devant de lui.)

DANIEL, saluant.—Mesdames… Bonjour, Armand!

PERRICHON, le prenant par la main.—Venez, que je vous présente à Majorin… (Haut.) Majorin, je te présente un de mes bons… un de mes meilleurs amis… monsieur Daniel Savary…

MAJORIN.—Savary? des paquebots?

DANIEL, saluant.—Moi-même.

PERRICHON.—Ah! sans moi, il ne te payerait pas demain ton dividende.

MAJORIN.—Pourquoi?

PERRICHON.—Pourquoi? (Avec fatuité.) Tout sîmplement parce que je l'ai sauvé, mon bon!

MAJORIN.—Toi? (A part.) Ah çà! ils ont donc passé tout leur temps à se sauver la vie!

PERRICHON, racontant.—Nous étions sur la mer de Glace, le mont Blanc nous regardait tranquille et majestueux.

DANIEL, à part.—Second[l] récit de Théramène!

PERRICHON.—Nous suivions tout pensifs un sentier abrupt.

HENRIETTE, qui a ouvert un journal.—Tiens, papa qui est dans le journal!

PERRICHON.—Comment! je suis dans le journal?

HENRIETTE.—Lis toi-même… là… (Elle lui donne le journal.)

PERRICHON.—Vous allez voir que je suis tombé du jury! (Lisant.) «On nous écrit de Chamouny…»

TOUS.—Tiens! (Ils se rapprochent.)

PERRICHON, lisant.—«Un événement qui aurait pu avoir des suites déplorables vient d'arriver à la mer de Glace… M. Daniel S—— a fait un faux pas et a disparu dans une de ces crevasses si redoutées des voyageurs. Un des témoins de cette scène, M. Perrichon, (qu'il nous permette de le nommer!) …» (Parlé.) Comment donc! si je le permets! (Lisant.) «M. Perrichon, notable commerçant de Paris et père de famille, n'écoutant que son courage, et au mépris de sa propre vie, s'est élancé dans le gouffre…» (Parlé.) C'est vrai! (Lisant.) « et après des efforts inouïs, a été assez heureux pour en retirer son compagnon. Un si admirable dévouement n'a été surpassé que par la modestie de M. Perrichon, qui s'est dérobé aux félicitations de la foule émue et attendrie… Les gens de coeur de tous les pays nous sauront gré de leur signaler un pareil trait!»

TOUS.—Ah!

DANIEL, à part.—Trois francs la ligne!

PERRICHON, relisant lentement la dernière phrase.—«Les gens de coeur de tous les pays nous sauront gré de leur signaler un pareil trait.» (A Daniel, très ému.) Mon ami… mon enfant! embrassez-moi! (Ils s'embrassent.)

DANIEL, à part.—Décidément, j'ai la corde…

PERRICHON, montrant le journal.—Certes, je ne suis pas un révolutionnaire, mais, je le proclame hautement, la presse a du bon! (Mettant le journal dans sa poche et à part.) J'en ferai acheter dix numéros!

MADAME PERRICHON.—Dis donc, mon ami, si nous envoyions au journal le récit de la belle action de M. Armand?

HENRIETTE.—Oh oui! cela ferait un joli pendant!

PERRICHON, vivement.—C'est inutile! je ne peux pas toujours occuper les journaux de ma personnalité…

JEAN, entrant, un papier la main.—Monsieur?

PERRICHON.—Quoi?

JEAN.—Le concierge vient de me remettre un papier timbré pour vous.

MADAME PERRICHON.—Un papier timbré?

PERRICHON.—N'aie donc pas peur! je ne dois rien à personne… au contraire, on me doit…

MAJORIN, à part.—C'est pour moi qu'il dit ça!

PERRICHON, regardant le papier.—Une assignation à comparaître devant la sixième chambre pour injures envers un agent de la force publique dans l'exercice de ses fonctions.

TOUS.—Ah! mon Dieu!

PERRICHON, lisant.—Vu le procès-verbal dressé au bureau de la douane française par le sieur Machut, sergent douanier… (Majorin remonte.)

ARMAND.—Qu'est-ce que cela signifie?

PERRICHON.—Un douanier qui m'a saisi trois montres… j'ai été trop vif… je l'ai appelé gabelou! rebut de l'humanité!…

MAJORIN, derrière le guèridon.—C'est très grave! Très grave!

PERRICHON, inquiet.—Quoi?

MAJORIN.—Injures qualifiées envers un agent de la force publique dans l'exercice de ses fonctions…

MADAME PERRICHON et PERRICHON.—Eh bien?

MAJORIN.—De quinze jours à trois mois de prison.

TOUS.—En prison!…

PERRICHON.—Moi! après cinquante ans d'une vie pure et sans tache… j'irais m'asseoir sur le banc de l'infamie! jamais! jamais!

MAJORIN, à part.—C'est bien fait! ça lui apprendra à ne pas acquitter les droits!

PERRICHON.—Ah! mes amis! mon avenir est brisé.

MADAME PERRICHON.—Voyons, calme-toi!

HENRIETTE.—Papa!

DANIEL.—Du courage!

ARMAND.—Attendez! je puis peut-être vous tirer de là.

TOUS.—Hein?

PERRICHON.—Vous! mon ami… mon bon ami!

ARMAND, allant à lui.—Je suis lié assez intimement avec un employé supérieur de l'administration des douanes… je vais le voir… peut-être pourra-t-on décider le douanier à retirer sa plainte.

MAJORIN.—Ça me paraît difficile!

ARMAND.—Pourquoi? un moment de vivacité…

PERRICHON.—Que je regrette!

ARMAND.—Donnez-moi ce papier… j'ai bon espoir… ne vous tourmentez pas, mon brave M. Perrichon!

PERRICHON, ému, lui prenant la main.—Ah! Daniel! (Se reprenant.) non, Armand! … Tenez, il faut que je vous embrasse! (Ils s'embrassent.)

HENRIETTE, à part.—A la bonne heure! (Elle remonte avec sa mère.)

ARMAND, bas à Daniel.—A mon tour, j'ai la corde!

DANIEL.—Parbleu! (A part.) Je crois avoir affaire à un rival et je tombe sur un terre-neuve.

MAJORIN, à Armand.—Je sors avec vous.

PERRICHON.—Tu nous quittes?

MAJORIN.—Oui… (Fièrement.) Je dîne en ville! (Il sort avec Armand.)

MADAME PERRICHON, s'approchant de son mari et bas.—Eh bien, que penses-tu maintenant de M. Armand?

PERRICHON.—Lui! c'est-à-dire que c'est un ange! un ange!

MADAME PERRICHON.—Et tu hésites à lui donner ta fille?

PERRICHON.—Non! je n'hésite plus.

MADAME PERRICHON.—Enfin! je te retrouve! Il ne te reste plus qu'à prévenir M. Daniel.

PERRICHON.—Oh! ce pauvre garçon! tu crois?

MADAME PERRICHON.—Dame! à moins que tu ne veuilles attendre l'envoi des billets de faire-part?

PERRICHON.—Oh! non!

MADAME PERRICHON.—Je te laisse avec lui… courage! (Haut.) Viens-tu, Henriette? (Saluant Daniel.) Monsieur. (Elle sort à droite suivie d'Henriette.)

ACTE III, SCÈNE VIII

PERRICHON, DANIEL

DANIEL, à part en descendant.—Il est évident que mes actions baissent… Si je pouvais… (Il va au canapé.)

PERRICHON, à part, au fond.—Ce brave jeune homme… ça me fait de la peine… Allons! Il le faut! (Haut.) Mon cher Daniel… mon bon Daniel… j'ai une communication pénible à vous faire.

DANIEL, à part.—Nous y voilà! (Ils s'asseyent sur le canapé.)

PERRICHON.—Vous m'avez fait l'honneur de me demander la main de ma fille… Je caressais ce projet, mais les circonstances… les événements… votre ami, M. Armand, m'a rendu de tels services!…

DANIEL.—Je comprends.

PERRICHON.—Car on a beau dire, il m'a sauvé la vie, cet homme!

DANIEL.—Eh bien, et le petit sapin auquel vous vous êtes cramponné?

PERRICHON.—Certainement… le petit sapin… mais il était bien petit… il pouvait casser… et puis je ne le tenais pas encore.

DANIEL.—Ah!

PERRICHON.—Non… mais ce n'est pas tout… dans ce moment, cet excellent jeune homme brûle le pavé pour me tirer des cachots… Je lui devrai l'honneur… l'honneur!

DANIEL.—M. Perrichon! le sentiment qui vous fait agir est trop noble pour que je cherche à le combattre…

PERRICHON.—Vrai? Vous ne m'en voulez pas?

DANIEL.—Je ne me souviens que de votre courage… de votre dévouement pour moi…

PERRICHON, lui prenant la main.—Ah! Daniel! (A part.) C'est étonnant comme j'aime ce garçon-là!

DANIEL, se levant.—Aussi, avant de partir…

PERRICHON.—Hein?

DANIEL.—Avant de vous quitter…

PERRICHON, se levant.—Comment! me quitter! vous? Et pourquoi?

DANIEL.—Je ne puis continuer des visites qui seraient compromettantes pour mademoiselle votre fille… et douloureuses pour moi.

PERRICHON.—Allons bien! Le seul homme que j'aie sauvé!

DANIEL.—Oh! mais votre image ne me quittera pas… j'ai formé un projet… c'est de fixer sur la toile, comme elle l'est déjà dans mon coeur, l'héroïque scène de la mer de Glace.

PERRICHON.—Un tableau! Il veut me mettre dans un tableau!

DANIEL.—Je me suis déjà adressé à un de nos peintres les plus illustres… un de ceux qui travaillent pour la postérité!…

PERRICHON.—La postérité! Ah! Daniel! (A part.) C'est extraordinaire comme j'aime ce garçon-là!

DANIEL.—Je tiens surtout à la ressemblance…

PERRICHON.—Je crois bien! moi aussi!

DANIEL.—Mais il sera nécessaire que vous nous donniez cinq ou six séances…

PERRICHON.—Comment donc, mon ami! quinze! vingt! trente! ça ne m'ennuiera pas… nous poserons ensemble!

DANIEL, vivement.—Ah! non… pas moi!

BERRICHON.—Pourquoi?

DANIEL.—Parce que… voici comment nous avons conçu le tableau: …on ne verra sur la toile que le mont Blanc…

PERRICHON, inquiet.—Eh bien, et moi?

DANIEL.—Le Mont-Blanc et vous!

PERRICHON.—C'est ça… moi et le Mont-Blanc… tranquille et majestueux! … Ah çà! et vous, où serez-vous?

DANIEL.—Dans le trou… tout au fond… on n'apercevra que mes deux mains crispées et suppliantes…

PERRICHON.—Quel magnifique tableau!

DANIEL.—Nous le mettrons au Musée…

PERRICHON.—De Versailles?

DANIEL.—Non, de Paris…

PERRICHON.—Ah oui! … à l'exposition!…

DANIEL.—Et nous inscrirons sur le livret cette notice…

PERRICHON.—Non! pas de banque! pas de réclame! Nous mettrons tout simplement l'article de mon journal… «On nous écrit de Chamouny…»

DANIEL.—C'est un peu sec.

PERRICHON.—Oui! … mais nous l'arrangerons! (Avec effusion.) Ah! Daniel, mon ami! … mon enfant!

DANIEL.—Adieu, monsieur Perrichon! … nous ne devons plus nous revoir…

PERRICHON.—Non! c'est impossible! c'est impossible! ce mariage… rien n'est encore décidé…

DANIEL.—Mais…

PERRICHON.—Restez! je le veux!

DANIEL, à part.—Allons donc!

ACTE III, SCÈNE IX

LES MÊMES, JEAN, LE COMMANDANT

JEAN, annonçant.—Monsieur le commandant Mathieu.

PERRICHON, étonné.—Qu'est-ce que c'est que ça?

LE COMMANDANT, entrant.—Pardon, messieurs, je vous dérange peut-être?

PERRICHON.—Du tout.

LE COMMANDANT, à Daniel.—Est-ce à monsieur Perrichon que j'ai l'honneur de parler?

PERRICHON.—C'est moi, monsieur.

LE COMMANDANT.—Ah! … (A Perrichon.) Monsieur, voilà douze jours que je vous cherche. Il y a beaucoup de Perrichon à Paris… j'en ai déjà visité une douzaine… mais je suis tenace…

PERRICHON, lui indiquant un siège à gauche du guéridon.—Vous avez quelque chose à me communiquer? (Il s'assied sur le canapé. Daniel remonte.)

LE COMMANDANT, s'asseyant.—Je n'en sais rien encore… Permettez-moi d'abord de vous adresser une question: Est-ce vous qui avez fait, il y a un mois, un voyage à la mer de Glace?

PERRICHON.—Oui, monsieur, c'est moi-même! je crois avoir le droit de m'en vanter!

LE COMMANDANT.—Alors, c'est vous qui avez écrit sur le registre des voyageurs: «Le commandant est un paltoquet.»

PERRICHON.—Comment! vous êtes?…

LE COMMANDANT.—Oui, monsieur… c'est moi!

PERRICHON.—Enchanté! (Ils se font plusieurs petits saluts.)

DANIEL, à part en descendant.—Diable! l'horizon s'obscurcît!…

LE COMMANDANT.—Monsieur, je ne suis ni querelleur, ni ferrailleur, mais je n'aime pas à laisser traîner sur les livres d'auberge de pareilles appréciations à côté de mon nom…

PERRICHON.—Mais vous avez écrit le premier une note… plus que vive!

LE COMMANDANT.—Moi? je me suis borné à constater que mer de Glace ne prenait pas d'e à la fin: voyez le dictionnaire…

PERRICHON,—Eh! monsieur! vous n'êtes pas chargé de corriger mes… prétendues fautes d'orthographe! De quoi vous mêlez-vous? (Ils se lèvent.)

LE COMMANDANT.—Pardon… pour moi, la langue française est une compatriote aimée… une dame de bonne maison, élégante, mais an peu cruelle… vous le savez mieux que personne.

PERRICHON.—Moi?…

LE COMMANDANT.—Et quand j'ai l'honneur de la rencontrer à l'étranger… je ne permets pas qu'on éclabousse sa robe. C'est une question de chevalerie et de nationalité.

PERRICHON.—Ah çà! monsieur, auriez-vous la prétention de me donner une leçon?

LE COMMANDANT.—Loin de moi cette pensée!…

PERRICHON.—Ah! ce n'est pas malheureux! (A part.) Il recule.

LE COMMANDANT.—Mais sans vouloir vous donner une leçon, je viens vous demander poliment… une explication.

PERRICHON, à part.—Mathieu! … c'est un faux commandant.

LE COMMANDANT.—De deux choses l'une: ou vous persistez…

PERRICHON.—Je n'ai pas besoin de tous ces raisonnements! Vous croyez peut-être m'intimider, monsieur… j'ai fait mes preuves de courage, entendez-vous! et je vous les ferai voir…

LE COMMANDANT.—Où ça?

PERRICHON.—A l'exposition… l'année prochaine…

LE COMMANDANT.—Oh! permettez! … Il me sera impossible d'attendre jusque-là… Pour abréger, je vais au fait: retirez-vous, oui ou non?

PERRICHON.—Rien du tout!

LE COMMANDANT.—Prenez garde!

DANIEL.—Monsieur Perrichon!

PERRICHON.—Rien du tout! (A part.) Il n'a pas seulement de moustaches!

LE COMMANDANT.—Alors, monsieur Perrichon, j'aurai l'honneur de vous attendre demain, à midi, avec mes témoins, dans les bois de la Malmaison…

DANIEL.—Commandant! un mot!

LE COMMANDANT, remontant.—Nous vous attendrons chez le garde!

DANIEL.—Mais, commandant…

LE COMMANDANT.—Mille pardons… j'ai rendez-vous avec un tapissier… pour choisir des étoffes, des meubles… A demain… midi… (Saluant.) Messieurs… j'ai bien l'honneur… (Il sort.)

ACTE III, SCÈNE X

PERRICHON, DANIEL, puis JEAN

DANIEL, à Perrichon.—Diable! vous êtes raide en affaires! … avec un commandant surtout!

PERRICHON.—Lui! un commandant? Allons donc! Est-ce que les vrais commandants s'amusent à éplucher les fautes d'orthographe?

DANIEL.—N'importe. Il faut questionner, s'informer… (Il sonne à la cheminée.) savoir à qui nous avons à faire.

JEAN, paraissant.—Monsieur?

PERRICHON, à Jean.—Pourquoi as-tu laissé entrer cet homme qui sort d'ici?

JEAN.—Monsieur, il était déjà venu ce matin… J'ai même oublié de vous remettre sa carte…

DANIEL.—Ah! sa carte!

PERRICHON.—Donne! (La lisant.) Mathieu, ex-commandant au deuxième zouaves.

DANIEL.—Un zouave!

PERRICHON—Saperlotte!

JEAN.—Quoi donc?

PERRICHON.—Rien! Laisse-nous! (Jean sort.)

DANIEL.—Eh bien! nous voilà dans une jolie situation!

PERRICHON.—Que voulez-vous? j'ai été trop vif… un homme si poli! … Je l'ai pris pour un notaire gradé!

DANIEL.—Que faire?

PERRICHON.—Il faudrait trouver un moyen… (Poussant un cri.) Ah!…

DANIEL.—Quoi?

PERRICHON.—Rien! rien! Il n'y a pas de moyen! je l'ai insulté, je me battrai! … Adieu!

DANIEL.—Où allez-vous?

PERRICHON.—Mettre mes affaires en ordre… vous comprenez…

DANIEL.—Mais cependant…

PERRICHON.—Daniel… quand sonnera l'heure du danger vous ne me verrez pas faiblir! (Il sort à droite.)

ACTE III, SCÈNE XI

DANIEL, seul

Allons donc! … c'est impossible! … je ne peux pas laisser battre M. Perrichon avec un zouave! … C'est qu'il a du coeur le beau-père! … je le connais, il ne fera pas de concessions… De son côté le commandant… et tout cela pour une faute d'orthographe! (Cherchant.) Voyons donc… si je prévenais l'autorité? oh! non! … au fait, pourquoi pas? personne ne le saura. D'ailleurs, je n'ai pas le choix des moyens… (Il prend un buvard et un encrier sur une table près de la porte d'entrée et se place au guéridon.) Une lettre au préfet de police! … (Écrivant.) Monsieur le Préfet… j'ai l'honneur de… (Parlant tout en écrivant.) Une ronde passera par là à point nommé… le hasard aura tout fait… et l'honneur sera sauf. (Il plie et cachette sa lettre et remet en place ce qu'il a pris.) Maintenant il s'agit de la faire porter tout de suite… Jean doit être là! (Il sort en appelant.) Jean! Jean! (Il disparaît dans l'antichambre.)

ACTE III, SCÈNE XII

PERRICHON, seul

Il entre en tenant à la main une lettre qu'il lit