Le Voyage de Monsieur PerrichonPart 2 of 12
French original · English translation
A TRAVELER.— UN VOYAGEUR.— Do pay attention, Faites donc attention, monsieur! monsieur!
THE EMPLOYEE, L'EMPLOYÉ, to Perrichon.— à Perrichon.— Take your turn, Prenez votre tour, prendre son tour — to take one's turn, to wait for one's turnyou, vous, over there! là-bas!
PERRICHON, PERRICHON, aside.— à part.— And my luggage! Et mes bagages! … and my wife! … et ma femme! … (He gets … (Il se met in line.) à la queue.)
ACT I, SCENE VII ACTE I, SCÈNE VII
THE SAME, LES MÊMES, THE COMMANDANT LE COMMANDANT followed by JOSEPH, suivi de JOSEPH, who carries qui porte his suitcase sa valise
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— You hear me Tu m'entends well? bien?
JOSEPH.— JOSEPH.— Yes, Oui, my Commandant. mon commandant.
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— You will tell Anita Tu diras à Anita that everything is over… que tout est fini… être fini — to be over, to be finished (often referring to a relationship)quite over. bien fini.
JOSEPH.— JOSEPH.— Yes, Oui, my Commandant. mon commandant.
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— And if Et si she asks elle demande where où I am… je suis… when quand I will return… je reviendrai… you will answer tu répondras that you know nothing of it… que tu n'en sais rien… ne rien savoir de qch — to know nothing about something (the 'en' replaces the thing being discussed)I Je no longer want to hear about her. ne veux plus entendre parler d'elle. entendre parler de qn/qch — to hear about someone/something
JOSEPH.— JOSEPH.— Yes, Oui, my Commandant. mon commandant.
PERRICHON.— PERRICHON.— I have J'ai my tickets! mes billets! … quickly! … vite! to à my luggage! mes bagages! What a business it is to go Quel mètier que d'aller quel métier que de + inf — what a business/job it is to... (used here to express that something is a hassle)to Lyon! à Lyon! (He exits running.) (Il sort en courant.)
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— You understood me well? Tu m'as bien compris?
JOSEPH.— JOSEPH.— Saving your respect, Sauf votre respect, sauf votre respect — with all due respectmy Commandant, mon commandant, it is quite useless c'est bien inutile to leave. de partir.
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— Why? Pourquoi?
JOSEPH.— JOSEPH.— Because upon Parce qu'à his return, son retour, my Commandant mon commandant will again fall in love redeviendra amoureux with Mademoiselle Anita. de mademoiselle Anita.
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— Oh! Oh!
JOSEPH.— JOSEPH.— Then, Alors, it would be as well autant vaudrait autant vaudrait + inf — one might as well, it would be just as well tonot to leave her; ne pas la quitter; reconciliations les raccommodements raccommodement (m) — reconciliation, making upalways cost my Commandant something. coûtent toujours quelque chose à mon commandant.
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— Ah! Ah! this time, cette fois, it's serious! c'est sérieux!
JOSEPH.— JOSEPH.— Farewell, Adieu, my Commandant. mon commandant.
THE COMMANDANT LE COMMANDANT approaches s'approche the ticket window du guichet and returns.— et revient.— Ah! Ah! you will write to me tu m'écriras in Geneva, à Genève, poste restante… poste restante… poste restante — a service where the post office holds mail until the recipient calls for ityou will give me tu me donneras news des nouvelles of… de… your health… ta santé…
JOSEPH, flattered.— JOSEPH, flatté.— My Commandant Mon commandant is very kind! est bien bon!
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— And then, Et puis, you will tell me tu me diras if si there was l'on a eu sorrow du chagrin upon learning en apprenant of my departure… mon départ… if si there were tears… l'on a pleuré…
JOSEPH.— JOSEPH.— Who, Qui ça, my Commandant?… mon commandant?…
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— Well, by Jove! Eh parbleu! parbleu — /dated/ /colloq./ of course!, for heaven's sake! (a mild oath)she! elle! Anita! Anita!
JOSEPH.— JOSEPH.— You Vous will reconcile vous réconcilierez with her, avec elle, my Commandant! mon commandant!
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— Never! Jamais!
JOSEPH.— JOSEPH.— That will make Ça fera the eighth time. la huitième fois.
THE COMMANDANT.— LE COMMANDANT.— Come, Allons, allons — /here/ come now, well then (used as an interjection)that's good! c'est bien! give me donne-moi my suitcase, ma valise, and write to me et écris-moi in Geneva… à Genève… tomorrow demain or ou this evening! ce soir! good day! bon jour!
JOSEPH.— JOSEPH.— Have a good journey, Bon voyage, my Commandant! mon commandant! (Aside.) (A part.) He will have returned Il sera revenu within a week! avant huit jours! huit jours — a week (literally 'eight days', common French idiom for one week)Oh, women! O les femmes! … and men! … et les hommes! … (He exits.— … (Il sort.— The Commandant Le Commandant goes to take va prendre his ticket son billet and enters et entre the waiting room.) dans la salle d'attente.)
ACT I, SCENE VIII ACTE I, SCÈNE VIII
MADAME PERRICHON, HENRIETTE, MADAME PERRICHON, HENRIETTE, then puis PERRICHON, A PORTER PERRICHON, UN FACTEUR
MADAME PERRICHON, MADAME PERRICHON, rising se levant with her daughter.— avec sa fille.— I am tired Je suis lasse las (m), lasse (f) — weary, tiredof being seated! d'être assise!
PERRICHON, PERRICHON, entering entrant running.— en courant.— Finally! Enfin! it's finished! c'est fini! I have j'ai my ticket! mon bulletin! bulletin (m) — /here/ ticket, receipt (specifically for baggage registration)I am registered! je suis enregistré!
MADAME PERRICHON.— MADAME PERRICHON.— It's not unfortunate! Ce n'est pas malheureux!
THE PORTER, LE FACTEUR, pushing poussant his empty cart, son chariot vide, to Perrichon.— à Perrichon.— Monsieur… Monsieur… do not forget n'oubliez pas the porter, le facteur, facteur (m) — /here/ railway porter (modern usage: postman)if you please… s'il vous plaît…
PERRICHON.— PERRICHON.— Ah! Ah! yes… oui… Wait… Attendez… (Consulting (Se concertant with his wife and daughter.) avec sa femme et sa fille.) What should one Qu'est-ce qu'il faut give lui donner to that one, à celui-là, ten sous?… dix sous?… sou (m) — an old coin worth 5 centimes; used colloquially to refer to small amounts of money
MADAME PERRICHON.— MADAME PERRICHON.— Fifteen. Quinze.
HENRIETTE.— HENRIETTE.— Twenty. Vingt.
PERRICHON.— PERRICHON.— Come on… Allons… let's go for twenty sous! va pour vingt sous! va pour qch — let's go with, let's settle on (used when making a decision)(Giving them to him.) (Les lui donnant.) Here, Tenez, my boy. mon garçon.
THE PORTER.— LE FACTEUR.— Thank you, Merci, monsieur! monsieur! (He exits.) (Il sort.)
MADAME PERRICHON.— MADAME PERRICHON.— Shall we enter? Entrons-nous?
PERRICHON.— PERRICHON.— One moment… Un instant… Henriette, Henriette, take prends your notebook ton carnet and write. et écris.
MADAME PERRICHON.— MADAME PERRICHON.— Already! Déjà!
PERRICHON, PERRICHON, dictating.— dictant.— Expenses: Dépenses: cab, fiacre, fiacre (m) — horse-drawn cabtwo francs… deux francs… railway, chemin de fer, chemin de fer (m) — railway, railroadone hundred seventy-two francs five centimes… cent soixante-douze francs cinq centimes… porter, facteur, one franc. un franc.
HENRIETTE.— HENRIETTE.— It is done. C'est fait.
PERRICHON.— PERRICHON.— Wait! Attends! impression! impression!
MADAME PERRICHON, MADAME PERRICHON, aside.— à part.— He is unbearable! Il est insupportable!
PERRICHON, PERRICHON, dictating.— dictant.— Farewell, France… Adieu, France… queen of nations! reine des nations! (Interrupting himself.) (S'interrompant.) Well! Eh bien! and my panama? et mon panama? panama (m) — a panama hat… I must have left it … je l'aurai laissé with the luggage! aux bagages! (He wants to run.) (Il veut courir.)
MADAME PERRICHON.— MADAME PERRICHON.— But no, Mais non, here it is! le voici!
PERRICHON.— PERRICHON.— Ah! Ah! yes. oui. (Dictating.) (Dictant.) Farewell, France! Adieu, France! queen of nations! reine des nations! (One hears the bell (On entend la cloche and one sees several travelers et l'on voit hurrying.) accourir plusieurs voyageurs.)
MADAME PERRICHON.— MADAME PERRICHON.— The signal! Le signal! you are going tu vas to make us miss nous faire manquer the train! le convoi! convoi (m) — /dated/ train (literally: convoy)
PERRICHON.— PERRICHON.— Let's enter, Entrons, we will finish nous finirons that cela later! plus tard! (The employee (L'employé stops him l'arrête at the barrier à la barrière to see pour voir the tickets, les billets, Perrichon Perrichon quarrels with querelle his wife, sa femme, and his daughter et sa fille finally finds finit par trouver the tickets les billets in his pocket. dans sa poche. They enter Ils entrent the waiting room.) dans la salle d'attente.)
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ACTE I, SCÈNE IX
ARMAND, DANIEL, puis PERRICHON
Daniel, qui vient de prendre son billet, est heurté par Armand qui veut prendre le sien
ARMAND.—Prenez donc garde!
DANIEL.—Faites attention vous-même!
ARMAND.—Daniel!
DANIEL.—Armand!
ARMAND.—Vous partez?
DANIEL.—A l'instant! et vous?
ARMAND.—Moi aussi!
DANIEL.—C'est charmant! nous ferons route ensemble! j'ai des cigares de première classe… et où allez-vous?
ARMAND.—Ma foi, mon cher ami, je n'en sais rien encore.
DANIEL.—Tiens! c'est bizarre! ni moi non plus! J'ai pris un billet jusqu'à Lyon.
ARMAND.—Vraiment? moi aussi! je me dispose à suivre une demoiselle charmante.
DANIEL.—Tiens! moi aussi.
ARMAND.—La fille d'un carrossier!
DANIEL.—Perrichon?
ARMAND.—Perrichon!
DANIEL.—C'est la même!
ARMAND.—Mais je l'aime, mon cher Daniel.
DANIEL.—Je l'aime également, mon cher Armand.
ARMAND.—Je veux l'épouser!
DANIEL.—Moi, je veux la demander en mariage… ce qui est à peu près la même chose.
ARMAND.—Mais nous ne pouvons l'épouser tous les deux!
DANIEL.—En France, c'est défendu.
ARMAND.—Que faire?
DANIEL.—C'est bien simple! puisque nous sommes sur le marchepied du wagon, continuons gaiement notre voyage… cherchons à plaire… à nous faire aimer, chacun de notre côté!
ARMAND, riant.—Alors, c'est un concours! … un tournoi!…
DANIEL.—Une lutte loyale… et amicale… Si vous êtes vainqueur… je m'inclinerai… si je l'emporte, vous ne me tiendrez pas rancune! Est-ce dit?
ARMAND.—Soit! j'accepte.
DANIEL.—La main, avant la bataille?
ARMAND.—Et la main après. (Ils se donnent la main.)
PERRICHON, entrant en courant, à la cantonade.—Je te dis que j'ai le temps!
DANIEL.—Tiens! notre beau-père!
PERRICHON, à la marchande de livres.—Madame, je voudrais un livre pour ma femme et ma fille… un livre qui ne parle ni de galanterie, ni d'argent, ni de politique, ni de mariage, ni de mort.
DANIEL, à part.—Robinson Crusoé!
LA MARCHANDE.—Monsieur, j'ai votre affaire. (Elle lui remet un volume.)
PERRICHON, lisant.—Les Bords de la Saône: deux francs! (Payant.) Vous me jurez qu'il n'y a pas de bêtises là-dedans? (On entend la cloche.) Ah diable! Bonjour, madame. (Il sort en courant.)
ARMAND.—Suivons-le!
DANIEL.—Suivons! C'est égal, je voudrais bien savoir où nous allons? … (On voit courir plusieurs voyageurs.—Tableau.)
ACTE DEUXIÈME
Un intérieur d'auberge au Montanvert, près de la mer de Glace.—Au fond, à droite, porte d'entrée; au fond, à gauche, fenêtre; vue de montagnes couvertes de neige; à gauche, porte et cheminée haute. —Table; à droite, table où est le livre des voyageurs, et porte.
SCÈNE PREMIÈRE
ARMAND, DANIEL, L'AUBERGISTE, UN GUIDE
Daniel et Armand sont assis à une table et déjeunent
L'AUBERGISTE.—Ces messieurs prendront-ils autre chose?
DANIEL.—Tout à l'heure… du café.
ARMAND.—Faites manger le guide; après, nous partirons pour la mer de Glace.
L'AUBERGISTE.—Venez, guide. (Il sort, suivi du guide, par la droite.)
DANIEL.—Eh bien! mon cher Armand?
ARMAND.—Eh bien! mon cher Daniel?
DANIEL.—Les opérations sont engagées, nous avons commencé l'attaque.
ARMAND.—Notre premier soin a été de nous introduire dans le même wagon que la famille Perrichon; le papa avait déjà mis sa calotte.
DANIEL.—Nous les avons bombardés de prévenances, de petits soins.
ARMAND.—Vous avez prêté votre journal à monsieur Perrichon, qui a dormi dessus… En échange, il vous a offert les Bords de la Saône… un livre avec des images.
DANIEL.—Et vous, à partir de Dijon, vous avez tenu un store dont la mécanique était dérangée; ça a dû vous fatiguer.
ARMAND.—Oui, mais la maman m'a comblé de pastilles de chocolat.
DANIEL.—Gourmand! … vous vous êtes fait nourrir.
ARMAND.—A Lyon, nous descendons au même hôtel…
DANIEL.—Et le papa, en nous retrouvant, s'écrie: Ah! quel heureux hasard!…
ARMAND.—A Genève, même rencontre… imprévue…
DANIEL.—A Chamouny, même situation; et le Perrichon de s'écrier toujours: Ah! quel heureux hasard!…
ARMAND.—Hier soir, vous apprenez que la famille se dispose à venir voir la mer de Glace, et vous venez me chercher dans ma chambre… dès l'aurore… c'est un trait de gentilhomme!
DANIEL.—C'est dans notre programme… lutte loyale! … Voulez-vous de l'omelette?
ARMAND.—Merci… Mon cher, je dois vous prévenir… loyalement, que de Châlon à Lyon, mademoiselle Perrichon m'a regardé trois fois.
DANIEL.—Et moi quatre!
ARMAND.—Diable! c'est sérieux!
DANIEL.—Ça le sera bien davantage quand elle ne nous regardera plus… Je crois qu'en ce moment elle nous préfère tous les deux… ça peut durer longtemps comme ça; heureusement que nous sommes gens de loisir.
ARMAND.—Ah ça! expliquez-moi comment vous avez pu vous éloigner de Paris, étant le gérant d'une société de paquebots…
DANIEL.—Les Remorqueurs sur la Seine… capital social, deux millions. C'est bien simple: je me suis demandé un petit congé, et je n'ai pas hésité à me l'accorder… J'ai de bons employés; les paquebots vont tout seuls, et pourvu que je sois à Paris le huit du mois prochain pour le paiement du dividende… Ah çà! et vous? un banquier! … il me semble que vous pérégrinez beaucoup!
ARMAND.—Oh! ma maison de banque ne m'occupe guère… J'ai associé mes capitaux en réservant la liberté de ma personne, je suis banquier…
DANIEL.—Amateur!
ARMAND.—Je n'ai, comme vous, affaire à Paris que vers le huit du mois prochain.
DANIEL.—Et d'ici là nous allons nous faire une guerre à outrance…
ARMAND.—A outrance! comme deux bons amis… J'ai eu un moment la pensée de vous céder la place; mais j'aime sérieusement Henriette…
DANIEL.—C'est singulier… je voulais vous faire le même sacrifice… sans rire… A Châlon, j'avais envie de décamper, mais je l'ai regardée…
ARMAND.—Elle est si jolie!
DANIEL.—Si douce!
ARMAND.—Si blonde!
DANIEL.—Il n'y a presque plus de blondes; et des yeux!
ARMAND.—Comme nous les aimons.
DANIEL.—Alors je suis resté!
ARMAND.—Ah! je vous comprends!
DANIEL.—A la bonne heure! C'est un plaisir de vous avoir pour ennemi! (Lui serrant la main.) Cher Armand!
ARMAND, de même.—Bon Daniel! Ah çà! monsieur Perrichon n'arrive pas! Est-ce qu'il aurait changé son itinéraire? Si nous allions les perdre!…
DANIEL.—Diable! c'est qu'il est capricieux, le bonhomme… Avant-hier il nous a envoyés nous promener à Ferney où nous comptions le retrouver…
ARMAND.—Et pendant ce temps, il était allé à Lausanne.
DANIEL.—Eh bien, c'est drôle de voyager comme cela! (Voyant Armand qui se leve.) Où allez-vous donc?
ARMAND.—Je ne tiens pas en place, j'ai envie d'aller au-devant de ces dames.
DANIEL.—Et le café?
ARMAND.—Je n'en prendrai pas… Au revoir! (Il sort vivement par le fond.)
ACTE II, SCÈNE II
DANIEL, puis L'AUBERGISTE, puis LE GUIDE
DANIEL.—Quel excellent garçon! c'est tout coeur, tout feu… mais ça ne sait pas vivre; il est parti sans prendre son café! (Appelant.) Holà! … monsieur l'aubergiste!
L'AUBERGISTE, paraissant.—Monsieur?
DANIEL.—Le café. (L'aubergiste sort. Daniel allume un cigare.) Hier, j'ai voulu faire fumer le beau-père… ça ne lui a pas réussi…
L'AUBERGISTE, apportant le café.—Monsieur est servi.
DANIEL, s'asseyant derrière la table devant la cheminée et étendant une jambe sur la chaise d'Armand.—Approchez cette chaise… très bien… (Il a désigné une autre chaise, il y étend l'autre jambe.) Merci! … Ce pauvre Armand! il court sur la grande route, lui, en plein soleil… et moi, je m'étends! Qui arrivera le premier de nous deux? nous avons la fable du Lièvre et de la Tortue.
L'AUBERGISTE, lui présentant un registre.—Monsieur veut-il écrire quelque chose sur le livre des voyageurs?
DANIEL.—Moi? … je n'écris jamais après mes repas, rarement avant… Voyons les pensées délicates et ingénieuses des visiteurs. (Il feuillette le livre, lisant.) «Je ne me suis jamais mouché si haut! …» Signé: «Un voyageur enrhumé…» (Il continue à feuilleter.) Oh! la belle écriture! (Lisant.) «Qu'il est beau d'admirer les splendeurs de la nature, entouré de sa femme et de sa nièce! …» Signé: «Malaquais, rentier…» Je me suis toujours demandé pourquoi les Français, si spirituels chez eux, sont si bêtes en voyage! (Cris et tumulte au dehors.)
L'AUBERGISTE.—Ah! mon Dieu!
DANIEL.—Qu'y a-t-il?
ACTE II, SCÈNE III
DANIEL, PERRICHON, ARMAND, MADAME PERRICHON, HENRIETTE, L'AUBERGISTE
Perrichon entre, soutenu par sa femme et le guide
ARMAND.—Vite, de l'eau! du sel! du vinaigre!
DANIEL.—Qu'est-il donc arrivé?
HENRIETTE.—Mon père a manqué de se tuer!
DANIEL.—Est-il possible?
PERRICHON, assis.—Ma femme! … ma fille! … Ah! je me sens mieux!…
HENRIETTE, lui présentant un verre d'eau sucrée.—Tiens! … bois! ça te remettra…
PERRICHON.—Merci… quelle culbute! (Il boit.)
MADAME PERRICHON.—C'est ta faute aussi… vouloir monter à cheval, un père de famille! … et avec des éperons encore!
PERRICHON.—Les éperons n'y sont pour rien… c'est la bête qui est ombrageuse.
MADAME PERRICHON.—Tu l'auras piquée sans le vouloir, elle s'est cabrée…
HENRIETTE.—Et sans monsieur Armand qui venait d'arriver… mon père disparaissait dans un précipice…
MADAME PERRICHON.—Il y était déjà… je le voyais rouler comme une boule… nous poussions des cris!…
HENRIETTE.—Alors, monsieur s'est élancé!…
MADAME PERRICHON.—Avec un courage, un sangfroid! … Vous êtes notre sauveur… car sans vous mon mari… mon pauvre ami… (Elle éclate en sanglots.)
ARMAND.—Il n'y a plus de danger… calmez-vous!
MADAME PERRICHON, pleurant toujours.—Non! ça me fait du bien! (A son mari.) Ça t'apprendra à mettre des éperons. (Sanglotant plus fort.) Tu n'aimes pas ta famille.
HENRIETTE, à Armand.—Permettez-moi d'ajouter mes remercîments à ceux de ma mère; je garderai toute ma vie le souvenir de cette journée… toute ma vie!…
ARMAND.—Ah! mademoiselle!
PERRICHON, à part.—A mon tour! … (Haut.) Monsieur Armand! … non, laissez-moi vous appeler Armand!
ARMAND.—Comment donc!
PERRICHON.—Armand… donnez-moi la main… Je ne sais pas faire de phrases, moi… mais tant qu'il battra, vous aurez une place dans le coeur de Perrichon! (Lui serrant la main.) Je ne vous dis que cela!
MADAME PERRICHON.—Merci! … monsieur Armand!
HENRIETTE.—Merci, monsieur Armand!
ARMAND.—Mademoiselle Henriette!
DANIEL, à part.—Je commence à croire que j'ai eu tort de prendre mon café!
MADAME PERRICHON, à l'aubergiste.—Vous ferez reconduire le cheval, nous retournerons tous en voiture…
PERRICHON, se levant.—Mais je t'assure, ma chère amie, que je suis assez bon cavalier… (Poussant un cri.) Aïe!
Tous.—Quoi?
PERRICHON.—Rien! … les reins! Vous ferez reconduire le cheval!
MADAME PERRICHON.—Viens te reposer un moment; au revoir, monsieur Armand!
HENRIETTE.—Au revoir, monsieur Armand!
PERRICHON, serrant énergiquement la main d'Armand.—A bientôt… Armand! (Poussant un second cri.) Aïe! … j'ai trop serré! (Il entre à gauche suivi de sa femme et de sa fille.)
ACTE II, SCÈNE IV
ARMAND, DANIEL
ARMAND.—Qu'est-ce que vous dites de cela, mon cher Daniel?
DANIEL.—Que voulez-vous? c'est de la veine! … vous sauvez le père, vous cultivez le précipice, ce n'était pas dans le programme!
ARMAND.—C'est bien le hasard…
DANIEL.—Le papa vous appelle Armand, la mère pleure et la fille vous décoche des phrases bien senties… Je suis vaincu, c'est clair! et je n'ai plus qu'à vous céder la place…
ARMAND.—Allons donc! vous plaisantez…
DANIEL.—Je plaisante si peu que, dès ce soir, je pars pour Paris…
ARMAND.—Comment?
DANIEL.—Où vous retrouverez un ami… qui vous souhaite bonne chance!
ARMAND.—Vous partez! ah! merci!
DANIEL.—Voilà un cri du coeur!
ARMAND.—Ah! pardon! je le retire! … après le sacrifice que vous me faites…
DANIEL.—Moi? entendons-nous bien… Je ne vous fais pas le plus léger sacrifice. Si je me retire, c'est que je ne crois avoir aucune chance de réussir; car, maintenant encore, s'il s'en présentait une… même petite, je resterais.
ARMAND.—Ah!
DANIEL.—Est-ce singulier! Depuis qu'Henriette m'échappe, il me semble que je l'aime davantage.
ARMAND.—Je comprends cela… aussi, je ne vous demanderai pas le service que je voulais vous demander…
DANIEL.—Quoi donc?
ARMAND.—Non, rien…
DANIEL.—Parlez… je vous en prie.
ARMAND.—J'avais songé… puisque vous partez, à vous prier de voir monsieur Perrichon, de lui toucher quelques mots de ma position, de mes espérances.
DANIEL.—Ah! diable!
ARMAND.—Je ne puis le faire moi-même… j'aurais l'air de réclamer le prix du service que je viens de lui rendre.
DANIEL.—Enfin, vous me priez de faire la demande pour vous? Savez-vous que c'est original, ce que vous me demandez là!
ARMAND.—Vous refusez?…
DANIEL.—Ah! Armand! j'accepte!
ARMAND.—Mon ami!
DANIEL.—Avouez que je suis un bien bon petit rival, un rival qui fait la demande! (Voix de Perrichon dans la coulisse.) J'entends le beau-père! Allez fumer un cigare et revenez!
ARMAND.—Vraiment! je ne sais comment vous remercier…
DANIEL.—Soyez tranquille, je vais faire vibrer chez lui la corde de la reconnaissance. (Armand sort par le fond.)
ACTE II, SCÈNE V
DANIEL, PERRICHON, puis L'AUBERGISTE
PERRICHON, entrant et parlant à la cantonade.—Mais certainement il m'a sauvé! certainement il m'a sauvé, et, tant que battra le coeur de Perrichon… Je le lui ai dit…
DANIEL.—Eh bien! monsieur Perrichon… vous sentez-vous mieux?
PERRICHON.—Ah! je suis tout à fait remis… je viens de boire trois gouttes de rhum dans un verre d'eau, et dans un quart d'heure, je compte gambader sur la mer de Glace. Tiens, votre ami n'est plus là?
DANIEL.—Il vient de sortir.
PERRICHON.—C'est un brave jeune homme! … ces dames l'aiment beaucoup.
DANIEL.—Oh! quand elles le connaîtront davantage! … un coeur d'or! obligeant, dévoué, et d'une modestie!…
BERRICHON.—Oh! c'est rare.
DANIEL.—Et puis il est banquier… c'est un banquier!…
PERRICHON.—Ah!
DANIEL.—Associé de la maison Turneps, Desroches et Cie. Dites donc, c'est assez flatteur d'être repêché par un banquier… car enfin, il vous a sauvé! … Hein? sans lui!…
PERRICHON.—Certainement… certainement. C'est très gentil ce qu'il a fait là!
DANIEL, étonné.—Comment, gentil!
PERRICHON.—Est-ce que vous allez vouloir atténuer le mérite de son action?
DANIEL.—Par exemple!
PERRICHON.—Ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie… ça! … tant que le coeur de Perrichon battra… Mais, entre nous, le service qu'il m'a rendu n'est pas aussi grand que ma femme et ma fille veulent bien le dire.
DANIEL, étonné.—Ah bah!
PERRICHON.—Oui. Elles se montent la tête. Mais, vous savez, les femmes!…
DANIEL.—Cependant, quand Armand vous a arrêté, vous rouliez…
PERRICHON.—Je roulais, c'est vrai… mais avec une présence d'esprit étonnante… J'avais aperçu un petit sapin après lequel j'allais me cramponner; je le tenais déjà quand votre ami est arrivé.
DANIEL, à part.—Tiens, tiens! vous allez voir qu'il s'est sauvé tout seul.
PERRICHON.—Au reste, je ne lui sais pas moins gré de sa bonne intention… Je compte le revoir… lui réitérer mes remercîments… je l'inviterai même cet hiver.
DANIEL, à part.—Une tasse de thé!
PERRICHON.—Il paraît que ce n'est pas la première fois qu'un pareil accident arrive à cet endroit-là… c'est un mauvais pas… L'aubergiste vient de me raconter que, l'an dernier, un Russe… un prince… très bon cavalier! … car ma femme a beau dire, ça ne tient pas à mes éperons! … avait roulé dans le même trou.
DANIEL.—En vérité!
PERRICHON.—Son guide l'a retiré… Vous voyez! qu'on s'en retire parfaitement. Eh bien! le Russe lui a donné cent francs!
DANIEL.—C'est très bien payé!
PERRICHON.—Je le crois bien! … Pourtant c'est ce que ça vaut…
DANIEL.—Pas un sou de plus. (A part.) Oh! mais je ne pars pas.
PERRICHON, remontant.—Ah ça! ce guide n'arrive pas?
DANIEL.—Est-ce que ces dames sont prêtes?
PERRICHON.—Non… elles ne viendront pas: vous comprenez? … mais je compte sur vous.
DANIEL.—Et sur Armand?
PERRICHON.—S'il veut être des nôtres, je ne refuserai certainement pas la compagnie de M. Desroches.
DANIEL, à part.—M. Desroches! Encore un peu et il va le prendre en grippe!
L'AUBERGISTE, entrant de la droite.—Monsieur!…
PERRICHON.—Eh bien! ce guide?
L'AUBERGISTE.—Il est à la porte… Voici vos chaussons.
PERRICHON.—Ah! oui! il paraît qu'on glisse dans les crevasses là-bas… et comme je ne veux avoir d'obligation à personne…
L'AUBERGISTE, lui présentant le registre.—Monsieur écrit-il sur le livre des voyageurs?