Le Mystère de la chambre jaune Ch. 1/3 · 0%

Le Mystère de la chambre jaunePart 24 of 28

Gaston Leroux

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
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«Une piqûre de morphine, administrée à propos, donnait au père Mathieu le calme et le repos, et tranquillisait son épouse pour les quelques heures pendant lesquelles elle était dans la nécessité de s'absenter. Mme Mathieu venait au château, la nuit, enveloppée dans un grand châle noir qui lui servait autant que possible à dissimuler sa personnalité et la faisait ressembler à un sombre fantôme qui, parfois, troubla les nuits du père Jacques. Pour prévenir son ami de sa présence, Mme Mathieu avait emprunté au chat de la mère Agenoux, une vieille sorcière de Sainte-Geneviève-des-Bois, son miaulement sinistre; aussitôt, le garde descendait de son donjon et venait ouvrir la petite poterne à sa maîtresse. Quand les réparations du donjon furent récemment entreprises, les rendez-vous n'en eurent pas moins lieu dans l'ancienne chambre du garde, au donjon même, la nouvelle chambre, qu'on avait momentanément abandonnée à ce malheureux serviteur, à l'extrémité de l'aile droite du château, n'étant séparée du ménage du maître d'hôtel et de la cuisinière que par une trop mince cloison.

«Mme Mathieu venait de quitter le garde en parfaite santé, quand le drame du «petit bout de cour» survint. Mme Mathieu et le garde, n'ayant plus rien à se dire, étaient sortis du donjon ensemble… Je n'ai appris ces détails, monsieur le président, que par l'examen auquel je me livrai des traces de pas dans la cour d'honneur, le lendemain matin… Bernier, le concierge, que j'avais placé, avec son fusil, en observation derrière le donjon, ainsi que je lui permettrai de vous l'expliquer lui-même, ne pouvait voir ce qui se passait dans la cour d'honneur. Il n'y arriva un peu plus tard qu'attiré par les coups de revolver, et tira à son tour. Voici donc le garde et Mme Mathieu, dans la nuit et le silence de la cour d'honneur. Ils se souhaitent le bonsoir; Mme Mathieu se dirige vers la grille ouverte de cette cour, et lui s'en retourne se coucher dans sa petite pièce en encorbellement, à l'extrémité de l'aile droite du château.

«Il va atteindre sa porte, quand des coups de revolver retentissent; il se retourne; anxieux, il revient sur ses pas; il va atteindre l'angle de l'aile droite du château quand une ombre bondit sur lui et le frappe. Il meurt. Son cadavre est ramassé tout de suite par des gens qui croient tenir l'assassin et qui n'emportent que l'assassiné. Pendant ce temps, que fait Mme Mathieu? Surprise par les détonations et par l'envahissement de la cour, elle se fait la plus petite qu'elle peut dans la nuit et dans la cour d'honneur. La cour est vaste, et, se trouvant près de la grille, Mme Mathieu pouvait passer inaperçue. Mais elle ne «passa» pas. Elle resta et vit emporter le cadavre. Le cœur serré d'une angoisse bien compréhensible et poussée par un tragique pressentiment, elle vint jusqu'au vestibule du château, jeta un regard sur l'escalier éclairé par le lumignon du père Jacques, l'escalier où l'on avait étendu le corps de son ami; elle «vit» et s'enfuit. Avait-elle éveillé l'attention du père Jacques? Toujours est-il que celui-ci rejoignit le fantôme noir, qui déjà lui avait fait passer quelques nuits blanches.

«Cette nuit même, avant le crime, il avait été réveillé par les cris de la «Bête du Bon Dieu» et avait aperçu, par sa fenêtre, le fantôme noir… Il s'était hâtivement vêtu et c'est ainsi que l'on s'explique qu'il arriva dans le vestibule, tout habillé, quand nous apportâmes le cadavre du garde. Donc, cette nuit-là, dans la cour d'honneur, il a voulu sans doute, une fois pour toutes, regarder de tout près la figure du fantôme. Il la reconnut. Le père Jacques est un vieil ami de Mme Mathieu. Elle dut lui avouer ses nocturnes entretiens, et le supplier de la sauver de ce moment difficile! L'état de Mme Mathieu, qui venait de voir son ami mort, devait être pitoyable. Le père Jacques eut pitié et accompagna Mme Mathieu, à travers la chênaie, et hors du parc, par delà même les bords de l'étang, jusqu'à la route d'Épinay. Là, elle n'avait plus que quelques mètres à faire pour rentrer chez elle. Le père Jacques revint au château, et, se rendant compte de l'importance judiciaire qu'il y aurait pour la maîtresse du garde à ce qu'on ignorât sa présence au château, cette nuit-là, essaya autant que possible de nous cacher cet épisode dramatique d'une nuit qui, déjà, en comptait tant! Je n'ai nul besoin, ajouta Rouletabille, de demander à Mme Mathieu et au père Jacques de corroborer ce récit. «Je sais» que les choses se sont passées ainsi! Je ferai simplement appel aux souvenirs de M. Larsan qui, lui, comprend déjà comment j'ai tout appris, car il m'a vu, le lendemain matin, penché sur une double piste où l'on rencontrait voyageant de compagnie, l'empreinte des pas du père Jacques et de ceux de madame.»

Ici, Rouletabille se tourna vers Mme Mathieu qui était restée à la barre, et lui fit un salut galant.

«Les empreintes des pieds de madame, expliqua Rouletabille, ont une ressemblance étrange avec les traces des «pieds élégants» de l'assassin…»

Mme Mathieu tressaillit et fixa avec une curiosité farouche le jeune reporter. Qu'osait-il dire? Que voulait-il dire?

«Madame a le pied élégant, long et plutôt un peu grand pour une femme. C'est, au bout pointu de la bottine près, le pied de l'assassin…»

Il y eut quelques mouvements dans l'auditoire. Rouletabille, d'un geste, les fit cesser. On eût dit vraiment que c'était lui, maintenant, qui commandait la police de l'audience.

«Je m'empresse de dire, fit-il, que ceci ne signifie pas grand'chose et qu'un policier qui bâtirait un système sur des marques extérieures semblables, sans mettre une idée générale autour, irait tout de go à l'erreur judiciaire! M. Robert Darzac, lui aussi, a les pieds de l'assassin, et cependant, il n'est pas l'assassin!»

Nouveaux mouvements.

Le président demanda à Mme Mathieu:

«C'est bien ainsi que, ce soir-là, les choses se sont passées pour vous, madame?

—Oui, monsieur le président, répondit-elle. C'est à croire que M. Rouletabille était derrière nous.

—Vous avez donc vu fuir l'assassin jusqu'à l'extrémité de l'aile droite, madame?

—Oui, comme j'ai vu emporter, une minute plus tard, le cadavre du garde.

—Et l'assassin, qu'est-il devenu? Vous étiez restée seule dans la cour d'honneur, il serait tout naturel que vous l'ayez aperçu alors… Il ignorait votre présence et le moment était venu pour lui de s'échapper…

—Je n'ai rien vu, monsieur le président, gémit Mme Mathieu. À ce moment la nuit était devenue très noire.

—C'est donc, fit le président, M. Rouletabille qui nous expliquera comment l'assassin s'est enfui.

—Évidemment!» répliqua aussitôt le jeune homme avec une telle assurance que le président lui-même ne put s'empêcher de sourire.

Et Rouletabille reprit la parole:

«Il était impossible à l'assassin de s'enfuir normalement du bout de cour dans lequel il était entré sans que nous le vissions! Si nous ne l'avions pas vu, nous l'eussions touché! C'est un pauvre petit bout de cour de rien du tout, un carré entouré de fossés et de hautes grilles. L'assassin eût marché sur nous ou nous eussions marché sur lui! Ce carré était aussi quasi-matériellement fermé par les fossés, les grilles et par nous-mêmes, que la «Chambre Jaune!»

—Alors, dites-nous donc, puisque l'homme est entré dans ce carré, dites-nous donc comment il se fait que vous ne l'ayez point trouvé! … Voilà une demi-heure que je ne vous demande que cela!…»

Rouletabille ressortit une fois encore l'oignon qui garnissait la poche de son gilet; il y jeta un regard calme, et dit:

«Monsieur le président, vous pouvez me demander cela encore pendant trois heures trente, je ne pourrai vous répondre sur ce point qu'à six heures et demie!»

Cette fois-ci les murmures ne furent ni hostiles, ni désappointés. On commençait à avoir confiance en Rouletabille. «On lui faisait confiance.» Et l'on s'amusait de cette prétention qu'il avait de fixer une heure au président comme il eût fixé un rendez-vous à un camarade.

Quant au président, après s'être demandé s'il devait se fâcher, il prit son parti de s'amuser de ce gamin comme tout le monde. Rouletabille dégageait de la sympathie, et le président en était déjà tout imprégné. Enfin, il avait si nettement défini le rôle de Mme Mathieu dans l'affaire, et si bien expliqué chacun de ses gestes, «cette nuit-là», que M. De Rocoux se voyait obligé de le prendre presque au sérieux.

«Eh bien, monsieur Rouletabille, fit-il, c'est comme vous voudrez! Mais que je ne vous revoie plus avant six heures et demie!»

Rouletabille salua le président, et, dodelinant de sa grosse tête, se dirigea vers la porte des témoins.


Son regard me cherchait. Il ne me vit point. Alors, je me dégageai tout doucement de la foule qui m'enserrait et je sortis de la salle d'audience, presque en même temps que Rouletabille. Cet excellent ami m'accueillit avec effusion. Il était heureux et loquace. Il me secouait les mains avec jubilation. Je lui dis:

«Je ne vous demanderai point, mon cher ami, ce que vous êtes allé faire en Amérique. Vous me répliqueriez sans doute, comme au président, que vous ne pouvez me répondre qu'à six heures et demie…

—Non, mon cher Sainclair, non, mon cher Sainclair! Je vais vous dire tout de suite ce que je suis allé faire en Amérique, parce que vous, vous êtes un ami: je suis allé chercher le nom de la seconde moitié de l'assassin!

—Vraiment, vraiment, le nom de la seconde moitié…

—Parfaitement. Quand nous avons quitté le Glandier pour la dernière fois, je connaissais les deux moitiés de l'assassin et le nom de l'une de ces moitiés. C'est le nom de l'autre moitié que je suis allé chercher en Amérique…»

Nous entrions, à ce moment, dans la salle des témoins. Ils vinrent tous à Rouletabille avec force démonstrations. Le reporter fut très aimable, si ce n'est avec Arthur Rance auquel il montra une froideur marquée. Frédéric Larsan entrant alors dans la salle, Rouletabille alla à lui, lui administra une de ces poignées de main dont il avait le douloureux secret, et dont on revient avec les phalanges brisées. Pour lui montrer tant de sympathie, Rouletabille devait être bien sûr de l'avoir roulé. Larsan souriait, sûr de lui-même et lui demandant, à son tour, ce qu'il était allé faire en Amérique. Alors, Rouletabille, très aimable, le prit par le bras et lui conta dix anecdotes de son voyage. À un moment, ils s'éloignèrent, s'entretenant de choses plus sérieuses, et, par discrétion, je les quittai. Du reste, j'étais fort curieux de rentrer dans la salle d'audience où l'interrogatoire des témoins continuait. Je retournai à ma place et je pus constater tout de suite que le public n'attachait qu'une importance relative à ce qui se passait alors, et qu'il attendait impatiemment six heures et demie.


Ces six heures et demie sonnèrent et Joseph Rouletabille fut à nouveau introduit. Décrire l'émotion avec laquelle la foule le suivit des yeux à la barre serait impossible. On ne respirait plus. M. Robert Darzac s'était levé à son banc. Il était «pâle comme un mort».

Le président dit avec gravité:

«Je ne vous fais pas prêter serment, monsieur! Vous n'avez pas été cité régulièrement. Mais j'espère qu'il n'est pas besoin de vous expliquer toute l'importance des paroles que vous allez prononcer ici…»

Et il ajouta, menaçant:

«Toute l'importance de ces paroles… pour vous, sinon pour les autres!…»

Rouletabille, nullement ému, le regardait. Il dit:

«Oui, m'sieur!

—Voyons, fit le président. Nous parlions tout à l'heure de ce petit bout de cour qui avait servi de refuge à l'assassin, et vous nous promettiez de nous dire, à six heures et demie, comment l'assassin s'est enfui de ce bout de cour et aussi le nom de l'assassin. Il est six heures trente-cinq, monsieur Rouletabille, et nous ne savons encore rien!

—Voilà, m'sieur! commença mon ami au milieu d'un silence si solennel que je ne me rappelle pas en avoir «vu» de semblable, je vous ai dit que ce bout de cour était fermé et qu'il était impossible pour l'assassin de s'échapper de ce carré sans que ceux qui étaient à sa recherche s'en aperçussent. C'est l'exacte vérité. Quand nous étions là, dans le carré de bout de cour, l'assassin s'y trouvait encore avec nous!

—Et vous ne l'avez pas vu! … c'est bien ce que l'accusation prétend…

—Et nous l'avons tous vu! monsieur le président, s'écria Rouletabille.

—Et vous ne l'avez pas arrêté!…

—Il n'y avait que moi qui sût qu'il était l'assassin. Et j'avais besoin que l'assassin ne fût pas arrêté tout de suite! Et puis, je n'avais d'autre preuve, à ce moment, que «ma raison»! Oui, seule, ma raison me prouvait que l'assassin était là et que nous le voyions! J'ai pris mon temps pour apporter, aujourd'hui, en cour d'assises, une preuve irréfutable, et qui, je m'y engage, contentera tout le monde.

—Mais parlez! parlez, monsieur! Dites-nous quel est le nom de l'assassin, fit le président…

—Vous le trouverez parmi les noms de ceux qui étaient dans le bout de cour», répliqua Rouletabille, qui, lui, ne semblait pas pressé…

On commençait à s'impatienter dans la salle…

«Le nom! Le nom! murmurait-on…

Rouletabille, sur un ton qui méritait des gifles, dit:

«Je laisse un peu traîner cette déposition, la mienne, m'sieur le président, parce que j'ai des raisons pour cela!…

—Le nom! Le nom! répétait la foule.

—Silence!» glapit l'huissier.

Le président dit:

«Il faut tout de suite nous dire le nom, monsieur! … Ceux qui se trouvaient dans le bout de cour étaient: le garde, mort. Est-ce lui, l'assassin?

—Non, m'sieur.

—Le père Jacques?…

—Non m'sieur.

—Le concierge, Bernier?

—Non, m'sieur…

—M. Sainclair?

—Non m'sieur…

—M. Arthur William Rance, alors? Il ne reste que M. Arthur Rance et vous! Vous n'êtes pas l'assassin, non?

—Non, m'sieur!

—Alors, vous accusez M. Arthur Rance?

—Non, m'sieur!

—Je ne comprends plus! … Où voulez-vous en venir? … il n'y avait plus personne dans le bout de cour.

—Si, m'sieur! … il n'y avait personne dans le bout de cour, ni au-dessous, mais il y avait quelqu'un au-dessus, quelqu'un penché à sa fenêtre, sur le bout de cour…

—Frédéric Larsan! s'écria le président.

—Frédéric Larsan!» répondit d'une voix éclatante Rouletabille.

Et, se retournant vers le public qui faisait entendre déjà des protestations, il lui lança ces mots avec une force dont je ne le croyais pas capable:

«Frédéric Larsan, l'assassin!»

Une clameur où s'exprimaient l'ahurissement, la consternation, l'indignation, l'incrédulité, et, chez certains, l'enthousiasme pour le petit bonhomme assez audacieux pour oser une pareille accusation, remplit la salle. Le président n'essaya même pas de la calmer; quand elle fut tombée d'elle-même, sous les chut! énergiques de ceux qui voulaient tout de suite en savoir davantage, on entendit distinctement Robert Darzac, qui, se laissant retomber sur son banc, disait:

«C'est impossible! Il est fou!…»

Le président:

«Vous osez, monsieur, accuser Frédéric Larsan! Voyez l'effet d'une pareille accusation… M. Robert Darzac lui-même vous traite de fou! … Si vous ne l'êtes pas, vous devez avoir des preuves…

—Des preuves, m'sieur! Vous voulez des preuves! Ah! je vais vous en donner une, de preuve… fit la voix aiguë de Rouletabille… Qu'on fasse venir Frédéric Larsan!…»

Le président:

«Huissier, appelez Frédéric Larsan.»

L'huissier courut à la petite porte, l'ouvrit, disparut… La petite porte était restée ouverte… Tous les yeux étaient sur cette petite porte. L'huissier réapparut. Il s'avança au milieu du prétoire et dit:

«Monsieur le président, Frédéric Larsan n'est pas là. Il est parti vers quatre heures et on ne l'a plus revu.»

Rouletabille clama, triomphant:

«Ma preuve, la voilà!

—Expliquez-vous… Quelle preuve? demanda le président.

—Ma preuve irréfutable, fit le jeune reporter, ne voyez-vous pas que c'est la fuite de Larsan. Je vous jure qu'il ne reviendra pas, allez! … vous ne reverrez plus Frédéric Larsan…»

Rumeurs au fond de la salle.

«Si vous ne vous moquez pas de la justice, pourquoi, monsieur, n'avez-vous pas profité de ce que Larsan était avec vous, à cette barre, pour l'accuser en face? Au moins, il aurait pu vous répondre!…

—Quelle réponse eût été plus complète que celle-ci, monsieur le président? … il ne me répond pas! Il ne me répondra jamais! J'accuse Larsan d'être l'assassin et il se sauve! Vous trouvez que ce n'est pas une réponse, ça!…

—Nous ne voulons pas croire, nous ne croyons point que Larsan, comme vous dites, «se soit sauvé»… Comment se serait-il sauvé? Il ne savait pas que vous alliez l'accuser?

—Si, m'sieur, il le savait, puisque je le lui ai appris moi-même, tout à l'heure…

—Vous avez fait cela! … Vous croyez que Larsan est l'assassin et vous lui donnez les moyens de fuir!…

—Oui, m'sieur le président, j'ai fait cela, répliqua Rouletabille avec orgueil… Je ne suis pas de la «justice», moi; je ne suis pas de la «police», moi; je suis un humble journaliste, et mon métier n'est point de faire arrêter les gens! Je sers la vérité comme je veux… c'est mon affaire… Préservez, vous autres, la société, comme vous pouvez, c'est la vôtre… Mais ce n'est pas moi qui apporterai une tête au bourreau! … Si vous êtes juste, monsieur le président—et vous l'êtes—vous trouverez que j'ai raison! … Ne vous ai-je pas dit, tout à l'heure, «que vous comprendriez que je ne pouvais prononcer le nom de l'assassin avant six heures et demie». J'avais calculé que ce temps était nécessaire pour avertir Frédéric Larsan, lui permettre de prendre le train de 4 heures 17, pour Paris, où il saurait se mettre en sûreté… Une heure pour arriver à Paris, une heure et quart pour qu'il pût faire disparaître toute trace de son passage… Cela nous amenait à six heures et demie… Vous ne retrouverez pas Frédéric Larsan, déclara Rouletabille en fixant M. Robert Darzac… il est trop malin… C'est un homme qui vous a toujours échappé… et que vous avez longtemps et vainement poursuivi… S'il est moins fort que moi, ajouta Rouletabille, en riant de bon cœur et en riant tout seul, car personne n'avait plus envie de rire… il est plus fort que toutes les polices de la terre. Cet homme, qui, depuis quatre ans, s'est introduit à la Sûreté, et y est devenu célèbre sous le nom de Frédéric Larsan, est autrement célèbre sous un autre nom que vous connaissez bien. Frédéric Larsan, m'sieur le président, c'est Ballmeyer!

—Ballmeyer! s'écria le président.

—Ballmeyer! fit Robert Darzac, en se soulevant… Ballmeyer! … C'était donc vrai!

—Ah! ah! m'sieur Darzac, vous ne croyez plus que je suis fou, maintenant!…»

Ballmeyer! Ballmeyer! Ballmeyer! On n'entendait plus que ce nom dans la salle. Le président suspendit l'audience.