Le Barbier de Séville Ch. 1/3 · 0%

Le Barbier de SévillePart 8 of 14

Beaumarchais

French original · English translation

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SCENE XII.

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, excepté BAZILE.

BARTOLO, d'un ton important.

Cet homme-là n'est pas bien du tout.

ROSINE.

Il a les yeux égarés.

LE COMTE.

Le grand air l'aura saisi.

FIGARO.

Avez-vous vu comme il parloit tout seul? Ce que c'est que de nous! (A Bartholo.) Ah-çà, vous décidez-vous, cette fois? (Il lui pousse un fauteuil très-loin du Comte, et lui présente le linge.)

LE COMTE.

Avant de finir, Madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de l'art que j'ai l'honneur de vous enseigner. (Il s'approche et lui parle bas à l'oreille.)

BARTOLO, à Figaro.

Eh mais! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de vous mettre devant moi, pour m'empêcher de voir...

LE COMTE, bas, à Rosine.

Nous avons la clé de la jalousie, et nous serons ici à minuit.

FIGARO passe le linge au cou de Bartholo.

Quoi voir? Si c'étoit une leçon de danse, on vous passeroit d'y regarder; mais du chant!... ahi, ahi.

BARTOLO.

Qu'est-ce que c'est?

FIGARO.

Je ne sais ce qui m'est entré dans l'œil.

(Il rapproche sa tête.)

BARTOLO.

Ne frottez donc pas.

FIGARO.

C'est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d'y souffler un peu fort?

BARTOLO prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse violemment, et va derrière les Amans écouter leur conversation.

LE COMTE, bas, à Rosine.

Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras pour rester ici....

FIGARO, de loin, pour avertir.

Hem!... hem!...

LE COMTE.

Désolé de voir encore mon déguisement inutile...

BARTOLO, passant entre eux deux.

Votre déguisement inutile!

ROSINE, effrayée.

Ah!...

BARTOLO.

Fort bien, Madame, ne vous gênez pas. Comment! sous mes yeux même, en ma présence, on m'ose outrager de la sorte!

LE COMTE.

Qu'avez-vous donc, Seigneur?

BARTOLO.

Perfide Alonzo!

LE COMTE.

Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l'éloignement que Mademoiselle a pour devenir votre femme.

ROSINE.

Sa femme! Moi! Passer mes jours auprès d'un vieux jaloux, qui, pour tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable!

BARTOLO.

Ah! qu'est-ce que j'entends!

ROSINE.

Oui, je le dis tout haut: je donnerai mon cœur et ma main à celui qui pourra m'arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien sont retenus contre toutes les Loix.

(Rosine sort.)


SCENE XIII.

BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.

BARTOLO.

La colère me suffoque.

LE COMTE.

En effet, Seigneur, il est difficile qu'une jeune femme...

FIGARO.

Oui, une jeune femme, et un grand âge; voilà ce qui trouble la tête d'un vieillard.

BARTOLO.

Comment! lorsque je les prends sur le fait! Maudit Barbier! il me prend des envies...

FIGARO.

Je me retire, il est fou.

LE COMTE.

Et moi aussi; d'honneur, il est fou.

FIGARO.

Il est fou, il est fou... (Ils sortent.)


SCENE XIV.

BARTOLO. seul, les poursuit.

Je suis fou! Infâmes suborneurs! émissaires du Diable, dont vous faites ici l'office, et qui puisse vous emporter tous... Je suis fou!... Je les ai vus comme je vois ce pupitre... et me soutenir effrontément!... Ah! il n'y a que Bazile qui puisse m'expliquer ceci. Oui, envoyons-le chercher. Holà, quelqu'un... Ah! j'oublie que je n'ai personne... Un voisin, le premier venu, n'importe. Il y a de quoi perdre l'esprit! il y a de quoi perdre l'esprit!

FIN DU TROISIÈME ACTE.


Pendant l'Entracte, le Théâtre s'obscurcit; on entend un bruit d'orage, et l'Orchestre joue celui qui est gravé dans le Recueil de la Musique du Barbier.


ACTE IV.

Le Théâtre est obscur.

SCENE PREMIERE.

BARTHOLO, DON BAZILE, une lanterne de papier à la main.

BARTOLO.

Comment, Bazile, vous ne le connoissez pas? ce que vous dites est-il possible?

BAZILE.

Vous m'interrogeriez cent fois, que je vous ferois toujours la même réponse. S'il vous a remis la lettre de Rosine, c'est sans doute un des émissaires du Comte. Mais, à la magnificence du présent qu'il m'a fait, il se pourroit que ce fût le Comte lui-même.

BARTOLO.

A propos de ce présent, eh! pourquoi l'avez-vous reçu?

BAZILE.

Vous aviez l'air d'accord; je n'y entendois rien; et dans les cas difficiles à juger, une bourse d'or me paroît toujours un argument sans replique. Et puis, comme dit le proverbe, ce qui est bon à prendre...

BARTOLO.

J'entends, est bon...

BAZILE.

A garder.

BARTOLO, surpris.

Ah! ah!

BAZILE.

Oui, j'ai arrangé comme cela plusieurs petits proverbes avec des variations. Mais, allons au fait: à quoi vous arrêtez-vous?

BARTOLO.

En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la posséder?

BAZILE.

Ma foi non, Docteur. En toute espece de biens, posséder est peu de chose; c'est jouir qui rend heureux: mon avis est qu'épouser une femme dont on n'est point aimé, c'est s'exposer...

BARTOLO.

Vous craindriez les accidens?

BAZILE.

Hé, hé! Monsieur... on en voit beaucoup cette année. Je ne ferois point violence à son cœur.

BARTOLO.

Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu'elle pleure de m'avoir, que moi je meure de ne l'avoir pas.

BAZILE.

Il y va de la vie? Épousez, Docteur, épousez.

BARTOLO.

Aussi ferai-je, et cette nuit même.

BAZILE.

Adieu donc.—Souvenez-vous, en parlant à la Pupille, de les rendre tous plus noirs que l'enfer.

BARTOLO.

Vous avez raison.

BAZILE.

La calomnie, Docteur, la calomnie. Il faut toujours en venir là.

BARTOLO.

Voici la lettre de Rosine, que cet Alonzo m'a remise; et il m'a montré, sans le vouloir, l'usage que j'en dois faire auprès d'elle.

BAZILE.

Adieu: nous serons tous ici à quatre heures.

BARTOLO.

Pourquoi pas plutôt?

BAZILE.

Impossible: le Notaire est retenu.

BARTOLO.

Pour un mariage?

BAZILE.

Oui, chez le Barbier Figaro; c'est sa Nièce qu'il marie.

BARTOLO.

Sa Nièce? il n'en a pas.

BAZILE.

Voilà ce qu'ils ont dit au Notaire.

BARTOLO.

Ce drôle est du complot, que diable!

BAZILE.

Est-ce que vous penseriez?

BARTOLO.

Ma foi, ces gens-là sont si alertes! Tenez, mon ami, je ne suis pas tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu'il vienne ici sur-le-champ avec vous.

BAZILE.

Il pleut, il fait un temps du diable; mais rien ne m'arrête pour vous servir. Que faites-vous donc?

BARTOLO.

Je vous reconduis; n'ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce Figaro! Je suis seul ici.

BAZILE.

J'ai ma lanterne.

BARTOLO.

Tenez, Bazile, voilà mon passe-par-tout, je vous attends, je veille; et vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n'entrera de la nuit.

BAZILE.

Avec ces précautions, vous êtes sûr de votre fait.


SCENE II.

ROSINE, seule, sortant de sa chambre.


SCENE III.

ROSINE, BARTHOLO.

BARTOLO rentre avec de la lumière.

Ah! Rosine, puisque vous n'êtes pas encore rentrée dans votre appartement...

ROSINE.

Je vais me retirer.

BARTOLO.

Par le tems affreux qu'il fait, vous ne reposerez pas, et j'ai des choses très-pressées à vous dire.

ROSINE.

Que me voulez-vous, Monsieur? N'est-ce donc pas assez d'être tourmentée le jour?

BARTOLO.

Rosine, écoutez-moi.

ROSINE.

Demain je vous entendrai.

BARTOLO.

Un moment, de grâce.

ROSINE.

S'il alloit venir!

BARTOLO lui montre sa lettre.

Connoissez-vous cette lettre?

ROSINE la reconnoît.

Ah! grands Dieux!...

BARTOLO.

Mon intention, Rosine, n'est point de vous faire de reproches: à votre âge on peut s'égarer; mais je suis votre ami, écoutez-moi.

ROSINE.

Je n'en puis plus.

BARTOLO.

Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva...

ROSINE, étonnée.

Au Comte Almaviva!

BARTOLO.

Voyez quel homme affreux est ce Comte: aussi-tôt qu'il l'a reçue, il en a fait trophée; je la tiens d'une femme à qui il l'a sacrifiée.

ROSINE.

Le Comte Almaviva!...

BARTOLO.

Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L'inexpérience, Rosine, rend votre sexe confiant et crédule; mais apprenez dans quel piège on vous attiroit. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frémis! le plus abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet Élève supposé de Bazile, qui porte un autre nom et n'est que le vil agent du Comte, alloit vous entraîner dans un abîme dont rien n'eût pu vous tirer.

ROSINE, accablée.

Quelle horreur!... quoi Lindor?... quoi ce jeune homme...

BARTOLO, à part.

Ah! c'est Lindor.

ROSINE.

C'est pour le Comte Almaviva... C'est pour un autre...

BARTOLO.

Voilà ce qu'on m'a dit en me remettant votre lettre.

ROSINE, outrée.

Ah quelle indignité!... Il en sera puni.—Monsieur, vous avez désiré de m'épouser?

BARTOLO.

Tu connois la vivacité de mes sentimens.

ROSINE.

S'il peut vous en rester encore, je suis à vous.

BARTOLO.

Eh bien! le Notaire viendra cette nuit même.

ROSINE.

Ce n'est pas tout; ô Ciel! suis-je assez humiliée!... Apprenez que dans peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l'art de vous dérober la clé.

BARTOLO, regardant au trousseau.

Ah, les scélérats! Mon enfant, je ne te quitte plus.

ROSINE, avec effroi.

Ah, Monsieur, et s'ils sont armés?

BARTOLO.

Tu as raison; je perdrois ma vengeance. Monte chez Marceline: enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et l'attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le plaisir d'en être à la fois vengés et délivrés! Et compte que mon amour te dédommagera...

ROSINE, au désespoir.

Oubliez seulement mon erreur. (A part.) Ah, je m'en punis assez!

BARTOLO, s'en allant.

Allons nous embusquer. A la fin je la tiens.

(Il sort.)


SCENE IV.

ROSINE, seule.

Son amour me dédommagera... Malheureuse!... (Elle tire son mouchoir, et s'abandonne aux larmes.) Que faire?... Il va venir. Je veux rester, et feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur. La bassesse de son procédé sera mon préservatif... Ah! j'en ai grand besoin. Figure noble! air doux! une voix si tendre!... et ce n'est que le vil agent d'un corrupteur! Ah malheureuse! malheureuse!... Ciel! on ouvre la jalousie! (Elle se sauve.)


SCENE V.

LE COMTE, FIGARO, enveloppé d'un manteau, paroît à la fenêtre.

FIGARO parle en dehors.

Quelqu'un s'enfuit; entrerai-je?

LE COMTE, en dehors.

Un homme?

FIGARO.

Non.

LE COMTE.

C'est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite.

FIGARO saute dans la chambre.

Ma foi je le crois... Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la foudre et les éclairs.

LE COMTE, enveloppé d'un long manteau.

Donne-moi la main. (Il saute à son tour.) A nous la victoire.

FIGARO jette son manteau.

Nous sommes tous percés. Charmant temps pour aller en bonne fortune! Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit?

LE COMTE.

Superbe pour un Amant.

FIGARO.

Oui, mais pour un confident?... Et si quelqu'un alloit nous surprendre ici?

LE COMTE.

N'es-tu pas avec moi? J'ai bien une autre inquiétude? c'est de la déterminer à quitter sur-le-champ la maison du Tuteur.

FIGARO.

Vous avez pour vous trois passions toutes puissantes sur le beau sexe: l'amour, la haine, et la crainte.

LE COMTE regarde dans l'obscurité.

Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l'attend chez toi pour nous unir? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer audacieux.

FIGARO.

Si elle vous nomme audacieux, vous l'appellerez cruelle. Les femmes aiment beaucoup qu'on les appelle cruelles. Au surplus, si son amour est tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes; elle ne doutera plus de vos sentimens.


SCENE VI.

LE COMTE, ROSINE, FIGARO.

Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table.

LE COMTE.

La voici.—Ma belle Rosine!...

ROSINE, d'un ton très-composé.

Je commençois, Monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.

LE COMTE.

Charmante inquiétude!... Mademoiselle, il ne me convient point d'abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d'un infortuné; mais, quelqu'asyle que vous choisissiez, je jure mon honneur...

ROSINE.

Monsieur, si le don de ma main n'avoit pas dû suivre à l'instant celui de mon cœur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos yeux ce que cette entrevue a d'irrégulier!

LE COMTE.

Vous, Rosine! la compagne d'un malheureux! sans fortune, sans naissance!...

ROSINE.

La naissance, la fortune! Laissons-là les jeux du hasard, et si vous m'assurez que vos intentions sont pures...

LE COMTE, à ses pieds.

Ah! Rosine! je vous adore!...

ROSINE, indignée.

Arrêtez, malheureux!... vous osez profaner!... tu m'adores!... Vas! tu n'es plus dangereux pour moi; j'attendois ce mot pour te détester. Mais avant de t'abandonner au remords qui t'attend (en pleurant), apprends que je t'aimois; apprends que je faisois mon bonheur de partager ton mauvais sort. Misérable Lindor! j'allois tout quitter pour te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et l'indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendois, ont fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma foiblesse. Connois-tu cette lettre?

LE COMTE, vivement.

Que votre Tuteur vous a remise?

ROSINE, fièrement.

Oui, je lui en ai l'obligation.

LE COMTE.

Dieux, que je suis heureux! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier, je m'en suis servi pour arracher sa confiance, et je n'ai pu trouver l'instant de vous en informer. Ah, Rosine! il est donc vrai que vous m'aimiez véritablement!...

FIGARO.

Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même...

ROSINE.

Monseigneur! que dit-il?

LE COMTE, jettant son large manteau, paroît en habit magnifique.

O la plus aimée des femmes! il n'est plus temps de vous abuser: l'heureux homme que vous voyez à vos pieds n'est point Lindor; je suis le Comte Almaviva, qui meurt d'amour et vous cherche en vain depuis six mois.

ROSINE tombe dans les bras du Comte.

Ah!...

LE COMTE, effrayé.

Figaro?

FIGARO.

Point d'inquiétude, Monseigneur; la douce émotion de la joie n'a jamais de suites fâcheuses; la voilà, la voilà qui reprend ses sens; morbleu qu'elle est belle!

ROSINE.

A Lindor!.... Ah Monsieur! que je suis coupable! j'allois me donner cette nuit même à mon Tuteur.

LE COMTE.

Vous, Rosine!

ROSINE.

Ne voyez que ma punition! J'aurois passé ma vie à vous détester. Ah Lindor! le plus affreux supplice n'est-il pas de haïr, quand on sent qu'on est faite pour aimer?

FIGARO regarde à la fenêtre.

Monseigneur, le retour est fermé; l'échelle est enlevée.

LE COMTE.

Enlevée!

ROSINE, troublée.

Oui, c'est moi... c'est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il m'a trompée. J'ai tout avoué, tout trahi: il sait que vous êtes ici, et va venir avec main-forte.

FIGARO regarde encore.

Monseigneur! on ouvre la porte de la rue.

ROSINE, courant dans les bras du Comte, avec frayeur.

Ah Lindor!

LE COMTE, avec fermeté.

Rosine, vous m'aimez! Je ne crains personne; et vous serez ma femme. J'aurai donc le plaisir de punir à mon gré l'odieux vieillard!...

ROSINE.

Non, non, grâce pour lui, cher Lindor! Mon cœur est si plein, que la vengeance ne peut y trouver place.


SCENE VII.

LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRÉCÉDENS.

FIGARO.

Monseigneur, c'est notre Notaire.

LE COMTE.

Et l'ami Bazile avec lui.

BAZILE.

Ah! qu'est-ce que j'apperçois?

FIGARO.

Eh! par quel hazard, notre ami...

BAZILE.

Par quel accident, Messieurs...

LE NOTAIRE.

Sont-ce là les futurs conjoints?

LE COMTE.

Oui, Monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit, chez le Barbier Figaro; mais nous avons préféré cette maison, pour des raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat?

LE NOTAIRE.

J'ai donc l'honneur de parler à son Excellence Monseigneur le Comte Almaviva?

FIGARO.

Précisément.

BAZILE, à part.

Si c'est pour cela qu'il m'a donné le passe-par-tout...

LE NOTAIRE.

C'est que j'ai deux contrats de mariage, Monseigneur; ne confondons point: voici le vôtre; et c'est ici celui du seigneur Bartholo avec la Signora... Rosine aussi. Les Demoiselles apparemment sont deux sœurs qui portent le même nom.

LE COMTE.

Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin. (Ils signent.)

BAZILE.

Mais, votre Excellence... je ne comprens pas...

LE COMTE.

Mon Maître Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne.

BAZILE.

Monseigneur... Mais si le Docteur...

LE COMTE, lui jettant une bourse.

Vous faites l'enfant! Signez donc vîte.

BAZILE, étonné.

Ah! ah!...

FIGARO.

Où donc est la difficulté de signer!

BAZILE, pesant la bourse.

Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donné ma parole une fois, il faut des motifs d'un grand poids...

(Il signe.)


SCENE DERNIERE.

BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUASILS, DES VALETS avec des flambeaux, et LES ACTEURS PRÉCÉDENS.

BARTOLO voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui embrasse grotesquement Don Bazile: il crie en prenant le Notaire à la gorge.

Rosine avec ces fripons! arrêtez tout le monde. J'en tiens un au collet.

LE NOTAIRE.

C'est votre Notaire.

BAZILE.

C'est votre Notaire. Vous moquez-vous?

BARTOLO.

Ah! Don Bazile. Eh, comment êtes-vous ici?

BAZILE.

Mais plutôt vous, comment n'y êtes-vous pas?

L'ALCADE, montrant Figaro.

Un moment; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à des heures indues?

FIGARO.

Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi près du matin que du soir. D'ailleurs, je suis de la compagnie de son Excellence le Comte Almaviva.

BARTOLO.

Almaviva?

L'ALCADE.

Ce ne sont pas des voleurs?

BARTOLO.

Laissons cela.—Par-tout ailleurs, Monsieur le Comte, je suis le serviteur de votre Excellence; mais vous sentez que la supériorité du rang est ici sans force. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de vous retirer.

LE COMTE.

Oui, le rang doit être ici sans force; mais ce qui en a beaucoup est la préférence que Mademoiselle vient de m'accorder sur vous, en se donnant à moi volontairement.

BARTOLO.

Que dit-il, Rosine?

ROSINE.

Il dit vrai. D'où naît votre étonnement? Ne devois-je pas cette nuit même être vengée d'un trompeur? Je la suis.

BAZILE.

Quand je vous disois que c'étoit le Comte lui-même, Docteur?

BARTOLO.

Que m'importe à moi? Plaisant mariage! Où sont les témoins?

LE NOTAIRE.

Il n'y manque rien. Je suis assisté de ces deux Messieurs.

BARTOLO.

Comment, Bazile! vous avez signé?

BAZILE.

Que voulez-vous? Ce diable d'homme a toujours ses poches pleines d'argumens irrésistibles.

BARTOLO.

Je me moque de ses argumens. J'userai de mon autorité.

LE COMTE.

Vous l'avez perdue, en en abusant.

BARTOLO.

La demoiselle est mineure.

FIGARO.

Elle vient de s'émanciper.

BARTOLO.

Qui te parle à toi, maître fripon?

LE COMTE.

Mademoiselle est noble et belle; je suis homme de qualité, jeune et riche; elle est ma femme; à ce titre qui nous honore également, prétend-t-on me la disputer?

BARTOLO.

Jamais on ne l'ôtera de mes mains.

LE COMTE.

Elle n'est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l'autorité des Loix; et Monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les soutiens de tous ceux qu'on opprime.

L'ALCADE.

Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa pupille, dont il faudra qu'il rende compte.

LE COMTE.

Ah! qu'il consente à tout, et je ne lui demande rien.

FIGARO.

Que la quittance de mes cent écus: ne perdons pas la tête.

BARTOLO, irrité.

Ils étoient tous contre moi; je me suis fourré la tête dans un guêpier!

BAZILE.

Quel guêpier! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l'argent vous reste; et...

BARTOLO.

Eh! laissez-moi donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu'à l'argent. Je me soucie bien de l'argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine? (Il signe.)

FIGARO, riant.

Ah, ah, ah! Monseigneur; ils sont de la même famille.

LE NOTAIRE.

Mais, Messieurs, je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'elles ne sont pas deux Demoiselles qui portent le même nom?

FIGARO.

Non, Monsieur, elles ne sont qu'une.

BARTOLO, se désolant.

Et moi qui leur ai enlevé l'échelle, pour que le mariage fût plus sûr! Ah! je me suis perdu faute de soins.

FIGARO.

Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur; quand la jeunesse et l'amour sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour l'empêcher peut bien s'appeler à bon droit la Précaution inutile.

FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER ACTE.