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La Tulipe noirePart 8 of 23

Alexandre Dumas

French original · English translation

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Arrivé dans ce tabernacle, il s'arrêta, s'appuyant contre la table; les jambes lui manquaient, son cœur battait à l'étouffer.

Là, c'était bien pis que dans le jardin: on dirait que le grand air ôte à la propriété ce qu'elle a de respectable; tel qui saute par-dessus une haie ou qui escalade un mur, s'arrête à la porte ou à la fenêtre d'une chambre.

Dans le jardin, Boxtel n'était qu'un maraudeur; dans la chambre, Boxtel était un voleur.

Cependant, il reprit courage: il n'était pas venu jusque-là pour rentrer chez lui les mains nettes.

Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs, et même le tiroir privilégié où était le dépôt qui venait d'être si fatal à Cornélius; il trouva étiquetées comme dans un jardin des plantes, la Joannis, la de Witt, la tulipe bistre, la tulipe café brûlé; mais de la tulipe noire ou plutôt des caïeux où elle était encore endormie et cachée dans les limbes de la floraison, il n'y en avait pas de traces.

Et cependant, sur le registre des graines et des caïeux tenu en partie double par van Baërle avec plus de soin et d'exactitude que le registre commercial des premières maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces lignes:

«Aujourd'hui 20 août 1672, j'ai déterré l'oignon de la grande tulipe noire que j'ai séparé en trois caïeux parfaits.»

—Ces caïeux! ces caïeux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le séchoir, où les a-t-il pu cacher?

Puis tout à coup se frappant le front à s'aplatir le cerveau.

—Oh! misérable que je suis! s'écria-t-il; ah! trois fois perdu Boxtel, est-ce qu'on se sépare de ses caïeux? Est-ce qu'on les abandonne à Dordrecht quand on part pour la Haye? Est-ce que l'on peut vivre sans ses caïeux, quand ces caïeux sont ceux de la grande tulipe noire? Il aura eu le temps de les prendre, l'infâme! il les a sur lui, il les a emportés à la Haye!

C'était un éclair qui montrait à Boxtel l'abîme d'un crime inutile.

Boxtel tomba foudroyé sur cette même table, à cette même place où quelques heures avant l'infortuné Baërle avait admiré si longuement et délicieusement les caïeux de la tulipe noire.

—Eh bien! après tout, dit l'envieux en relevant sa tête livide, s'il les a, il ne peut les garder que tant qu'il sera vivant, et...

Le reste de sa hideuse pensée s'absorba dans un affreux sourire.

—Les caïeux sont à la Haye, dit-il; ce n'est donc plus à Dordrecht que je puis vivre. À la Haye pour les caïeux! à la Haye!

Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il abandonnait, tant il était préoccupé d'une autre richesse inestimable, Boxtel sortit par son vasistas, se laissa glisser le long de l'échelle, reporta l'instrument de vol où il l'avait pris, et, pareil à un animal de proie, rentra rugissant dans sa maison.

IX

LA CHAMBRE DE FAMILLE

Il était minuit environ quand le pauvre van Baërle fut écroué à la prison du Buitenhof.

Ce qu'avait prévu Rosa était arrivé. En trouvant la chambre de Corneille vide, la colère du peuple avait été grande, et si le père Gryphus s'était trouvé là sous la main de ces furieux, il eût certainement payé pour son prisonnier.

Mais cette colère avait trouvé à s'assouvir largement sur les deux frères, qui avaient été rejoints par les assassins, grâce à la précaution qui avait été prise par Guillaume, l'homme aux précautions, de fermer les portes de la ville.

Il était donc arrivé un moment où la prison s'était vidée et où le silence avait succédé à l'effroyable tonnerre de hurlements qui roulait par les escaliers.

Rosa avait profité de ce moment, était sortie de sa cachette et en avait fait sortir son père.

La prison était complètement déserte; à quoi bon rester dans la prison quand on égorgeait au Tol-Hek?

Gryphus sortit tout tremblant derrière la courageuse Rosa. Ils allèrent fermer tant bien que mal la grande porte, nous disons tant bien que mal, car elle était à moitié brisée. On voyait que le torrent d'une puissante colère était passé par là.

Vers quatre heures, on entendit le bruit qui revenait, mais ce bruit n'avait rien d'inquiétant pour Gryphus et pour sa fille. Ce bruit, c'était celui des cadavres que l'on traînait et que l'on revenait pendre à la place accoutumée des exécutions.

Rosa, cette fois encore, se cacha, mais c'était pour ne pas voir l'horrible spectacle.

À minuit, on frappa à la porte du Buitenhof, ou plutôt à la barricade qui la remplaçait.

C'était Cornélius van Baërle que l'on amenait.

Quand le geôlier Gryphus reçut le nouvel hôte et qu'il eut vu sur la lettre d'écrou la qualité du prisonnier:

—Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de geôlier; ah, jeune homme, nous avons justement ici la chambre de famille; nous allons vous la donner.

Et enchanté de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche orangiste prit son falot et les clefs pour conduire Cornélius dans la cellule qu'avait le matin même quittée Corneille de Witt pour l'exil tel que l'entendent, en temps de révolution, ces grands moralistes qui disent comme un axiome de haute politique:

—Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Gryphus se prépara donc à conduire le filleul dans la chambre du parrain. Sur la route qu'il fallait parcourir pour arriver à cette chambre, le désespéré fleuriste n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne vit rien que le visage d'une jeune fille.

Le chien sortit d'une niche creusée dans le mur, en secouant une grosse chaîne, et il flaira Cornélius afin de le bien reconnaître au moment où il lui serait ordonné de le dévorer.

La jeune fille, quand le prisonnier fit gémir la rampe de l'escalier sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle habitait dans l'épaisseur de cet escalier même; et la lampe à la main droite, elle éclaira en même temps son charmant visage rose encadré dans d'admirables cheveux blonds à torsades épaisses, tandis que de la gauche elle croisait sur la poitrine son blanc vêtement de nuit, car elle avait été réveillée de son premier sommeil par l'arrivée inattendue de Cornélius.

C'était un bien beau tableau à peindre et en tout digne de maître Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illuminée par le falot rougeâtre de Gryphus avec sa sombre figure de geôlier; au sommet, la mélancolique figure de Cornélius qui se penchait sur la rampe pour regarder au-dessous de lui, encadré par le guichet lumineux, le suave visage de Rosa, et son geste pudique un peu contrarié peut-être par la position élevée de Cornélius, placé sur ces marches d'où son regard caressait vague et triste les épaules blanches et rondes de la jeune fille.

Puis, en bas, tout à fait dans l'ombre, à cet endroit de l'escalier où l'obscurité faisait disparaître les détails, les yeux d'escarboucles du molosse secouant sa chaîne aux anneaux de laquelle la double lumière de la lampe de Rosa et du falot de Gryphus venait attacher une brillante paillette.

Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maître, c'est l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit ce beau jeune homme pâle monter l'escalier lentement et qu'elle put lui appliquer ces sinistres paroles prononcées par son père: «Vous aurez la chambre de famille.»

Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons mis à la décrire. Puis Gryphus continua son chemin, Cornélius fut forcé de le suivre, et cinq minutes après il entrait dans le cachot, qu'il est inutile de décrire, puisque le lecteur le connaît déjà.

Gryphus, après avoir montré du doigt au prisonnier le lit sur lequel avait tant souffert le martyr qui dans la journée même avait rendu son âme à Dieu, reprit son falot et sortit.

Quant à Cornélius, resté seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit point. Il ne cessa d'avoir l'œil fixé sur l'étroite fenêtre à treillis de fer, qui prenait son jour sur le Buitenhof; il vit de cette façon blanchir par-delà les arbres ce premier rayon de lumière que le ciel laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.

Çà et là, pendant la nuit, quelques chevaux rapides avaient galopé sur le Buitenhof, des pas pesants de patrouilles avaient frappé le petit pavé rond de la place, et les mèches des arquebuses avaient, en s'allumant au vent d'ouest, lancé jusqu'au vitrail de la prison d'intermittents éclairs.

Mais quand le jour naissant argenta le faîte chaperonné des maisons, Cornélius, impatient de savoir si quelque chose vivait à l'entour de lui, s'approcha de la fenêtre et promena circulairement un triste regard.

À l'extrémité de la place, une masse noirâtre, teintée de bleu sombre par les brumes matinales, s'élevait, découpant sur les maisons pâles sa silhouette irrégulière.

Cornélius reconnut le gibet.

À ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'étaient plus que des squelettes encore saignants.

Le bon peuple de la Haye avait déchiqueté les chairs de ses victimes, mais rapporté fidèlement au gibet le prétexte d'une double inscription tracée sur une énorme pancarte.

Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Cornélius parvint à lire les lignes suivantes tracées par l'épais pinceau de quelque barbouilleur d'enseignes:

«Ici pendent le grand scélérat nommé Jean de Witt et le petit coquin Corneille de Witt, son frère, deux ennemis du peuple, mais grands amis du roi de France.»

Cornélius poussa un cri d'horreur, et, dans le transport de sa terreur délirante, frappa des pieds et des mains à sa porte, si rudement et si précipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'énormes clefs à la main.

Il ouvrit la porte en proférant d'horribles imprécations contre le prisonnier qui le dérangeait en dehors des heures où il avait l'habitude de se déranger.

—Ah çà mais! est-il enragé, cet autre de Witt! s'écria-t-il; mais ces de Witt ont donc le diable au corps!

—Monsieur, monsieur, dit Cornélius en saisissant le geôlier par le bras et en le traînant vers la fenêtre; monsieur, qu'ai-je donc lu là-bas?

—Où, là-bas?

—Sur cette pancarte.

Et tremblant, pâle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le gibet surmonté de la cynique inscription. Gryphus se mit à rire.

—Ah! ah! répondit-il. Oui, vous avez lu... Eh bien! mon cher monsieur, voilà où l'on arrive quand on a des intelligences avec les ennemis de M. le prince d'Orange.

—MM. de Witt ont été assassinés! murmura Cornélius la sueur au front et en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux fermés.

—MM. de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus; appelez-vous cela assassinés, vous? Moi, je dis: exécutés.

Et, voyant que le prisonnier était arrivé non seulement au calme, mais à l'anéantissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.

En revenant à lui, Cornélius se trouva seul et reconnut la chambre où il se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appelée Gryphus, comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui à une triste mort.

Et comme c'était un philosophe, comme c'était surtout un chrétien, il commença par prier pour l'âme de son parrain, puis pour celle du grand pensionnaire, puis enfin il se résigna lui-même à tous les maux qu'il plairait à Dieu de lui envoyer.

Puis, après être descendu du ciel sur la terre, être rentré de la terre dans son cachot, s'être bien assuré que dans ce cachot il était seul, il tira de sa poitrine les trois caïeux de la tulipe noire et les cacha derrière un grès sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le coin le plus obscur de la prison.

Inutile labeur de tant d'années! destruction de si douces espérances! sa découverte allait donc aboutir au néant comme lui à la mort! Dans cette prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de soleil.

À cette pensée, Cornélius entra dans un sombre désespoir dont il ne sortit que par une circonstance extraordinaire.

Quelle était cette circonstance?

C'est ce que nous nous réservons de dire dans le chapitre suivant.

X

LA FILLE DU GEÔLIER

Le même soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba en essayant de se retenir. Mais la main portant à faux, il se cassa le bras au-dessus du poignet.

Cornélius fit un mouvement vers le geôlier; mais comme il ne se doutait pas de la gravité de l'accident:

—Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.

Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia; Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit qu'il avait le bras cassé, et cet homme, si dur pour les autres, retomba évanoui sur le seuil de la porte, où il demeura inerte et froid, semblable à un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison était demeurée ouverte, et Cornélius se trouvait presque libre. Mais l'idée ne lui vint même pas à l'esprit de profiter de cet accident; il avait vu, à la façon dont le bras avait plié, au bruit qu'il avait fait en pliant, qu'il y avait fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas à autre chose qu'à porter secours au blessé, si mal intentionné que le blessé lui eût paru à son endroit dans la seule entrevue qu'il eût eue avec lui.

Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, à la plainte qu'il avait laissé échapper, un pas précipité se fit entendre dans l'escalier, et à l'apparition qui suivit immédiatement le bruit de ce pas, Cornélius poussa un petit cri auquel répondit le cri d'une jeune fille.

Celle qui avait répondu au cri poussé par Cornélius, c'était la belle Frisonne, qui voyant son père étendu à terre et le prisonnier courbé sur lui, avait cru d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalité, était tombé à la suite d'une lutte engagée entre lui et le prisonnier.

Cornélius comprit ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille au moment même où le soupçon entrait dans son cœur.

Mais ramenée par le premier coup d'œil à la vérité, et honteuse de ce qu'elle avait pu penser, elle leva vers le jeune homme ses beaux yeux humides et lui dit:

—Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pensé, et merci de ce que vous faites.

Cornélius rougit.

—Je ne fais que mon devoir de chrétien, dit-il, en secourant mon semblable.

—Oui, et en le secourant ce soir, vous avez oublié les injures qu'il vous a dites ce matin. Monsieur, c'est plus que de l'humanité, c'est plus que du christianisme.

Cornélius leva ses yeux sur la belle enfant, tout étonné qu'il était d'entendre sortir de la bouche d'une fille du peuple une parole à la fois si noble et si compatissante.

Mais il n'eut pas le temps de lui témoigner sa surprise. Gryphus, revenu de son évanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalité accoutumée lui revenant avec la vie:

—Ah! voilà ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper du prisonnier, on tombe en se hâtant, en tombant on se casse le bras, et l'on vous laisse là sur le carreau.

—Silence, mon père, dit Rosa, vous êtes injuste envers ce jeune monsieur, que j'ai trouvé occupé à vous secourir.

—Lui? fit Gryphus avec un air de doute.

—C'est si vrai, monsieur, que je suis tout prêt à vous secourir encore.

—Vous? dit Gryphus; êtes-vous donc médecin?

—C'est mon premier état, dit le prisonnier.

—De sorte que vous pourriez me remettre le bras?

—Parfaitement.

—Et que vous faut-il pour cela, voyons?

—Deux clavettes de bois et des bandes de linge.

—Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras; c'est une économie; voyons, aide-moi à me lever, je suis de plomb.

Rosa présenta au blessé son épaule; le blessé entoura le col de la jeune fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur ses jambes, tandis que Cornélius, pour lui épargner le chemin, roulait vers lui un fauteuil.

Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis se retournant vers sa fille.

—Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on te demande.

Rosa descendit et rentra un instant après avec deux douves de baril et une grande bande de linge.

Cornélius avait employé ce temps-là à ôter la veste du geôlier et à retrousser ses manches.

—Est-ce bien cela que vous désirez, monsieur? demanda Rosa.

—Oui, mademoiselle, fit Cornélius en jetant les yeux sur les objets apportés; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table pendant que je vais soutenir le bras de votre père.

Rosa poussa la table. Cornélius posa le bras cassé dessus, afin qu'il se trouvât à plat, et avec une habileté parfaite, rajusta la fracture, adapta la clavette et serra les bandes.

À la dernière épingle, le geôlier s'évanouit une seconde fois.

—Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Cornélius, nous lui en frotterons les tempes, et il reviendra.

Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui était faite, Rosa, après s'être assurée que son père était bien sans connaissance, s'avançant vers Cornélius:

—Monsieur, dit-elle, service pour service.

—Qu'est-ce à dire, ma belle enfant? demanda Cornélius.

—C'est-à-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain est venu s'informer aujourd'hui de la chambre où vous étiez; qu'on lui a dit que vous occupiez la chambre de M. Corneille de Witt, et qu'à cette réponse, il a ri d'une façon sinistre qui me fait croire que rien de bon ne vous attend.

—Mais, demanda Cornélius, que peut-on me faire?

—Voyez d'ici ce gibet.

—Mais je ne suis point coupable, dit Cornélius.

—L'étaient-ils, eux, qui sont là-bas, pendus, mutilés, déchirés?

—C'est vrai, dit Cornélius en s'assombrissant.

—D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le soyez, coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procès commencera demain; après-demain vous serez condamné: les choses vont vite par le temps qui court.

—Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle?

—J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon père est évanoui, que le chien est muselé, que rien par conséquent ne vous empêche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voilà ce que je conclus.

—Que dites-vous?

—Je dis que je n'ai pu sauver M. Corneille ni M. Jean de Witt, hélas! et que je voudrais bien vous sauver, vous. Seulement, faites vite; voilà la respiration qui revient à mon père, dans une minute peut-être il rouvrira les yeux, et il sera trop tard. Vous hésitez?

En effet, Cornélius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme s'il la regardait sans l'entendre.

—Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente.

—Si fait, je comprends, fit Cornélius; mais...

—Mais?

—Je refuse. On vous accuserait.

—Qu'importe? dit Rosa en rougissant.

—Merci, mon enfant, reprit Cornélius, mais je reste.