La Princesse de ClèvesPart 9 of 18
French original · English translation
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Et elle avoit ignoré jusqu'alors les inquiétudes mortelles de la défiance et de la jalousie; elle n'avoit pensé qu'à se défendre d'aimer Monsieur de Nemours, et elle n'avoit point encore commencé à craindre qu'il en aimât une autre. Quoique les soupçons que lui avoit donnés cette lettre fussent effacés, ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux sur le hasard d'être trompée, et de lui donner des impressions de défiance et de jalousie qu'elle n'avoit jamais eues. Elle fut étonnée de n'avoir point encore pensé combien il étoit peu vraisemblable qu'un homme comme Monsieur de Nemours, qui avoit toujours fait paroître tant de légèreté parmi les femmes, fût capable d'un attachement sincère et durable. Elle trouva qu'il étoit presque impossible qu'elle pût être contente de sa passion. "Mais, quand je le pourrois être, disoit-elle, qu'en veux-je faire? Veux-je la souffrir? Veux-je y répondre? Veux-je m'engager dans une galanterie? Veux-je manquer à Monsieur de Clèves? Veux-je me manquer à moi-même? Et veux-je enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l'amour? Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m'entraîne malgré moi; toutes mes résolutions sont inutiles: je pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui, et je fais aujourd'hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il faut m'arracher de la présence de Monsieur de Nemours; il faut m'en aller à la campagne, quelque bizarre que puisse paroître mon voyage; et, si Monsieur de Clèves s'opiniâtre à l'empêcher ou à vouloir en savoir les raisons, peut-être lui ferois-je le mal, et à moi-même aussi, de les lui apprendre." Elle demeura dans cette résolution, et passa tout le soir chez elle, sans aller savoir de Madame la Dauphine ce qui étoit arrivé de la fausse lettre du Vidame.
Quand Monsieur de Clèves fut revenu, elle lui dit qu'elle vouloit aller à la campagne, qu'elle se trouvoit mal, et qu'elle avoit besoin de prendre l'air. Monsieur de Clèves, à qui elle paroissoit d'une beauté qui ne lui persuadoit pas que ses maux fussent considérables, se moqua d'abord de la proposition de ce voyage, et lui répondit qu'elle oublioit que les noces des princesses et le tournoi s'alloient faire, et qu'elle n'avoit pas trop de temps pour se préparer à y paroître avec la même magnificence que les autres femmes. Les raisons de son mari ne la firent pas changer de dessein; elle le pria de trouver bon que, pendant qu'il iroit à Compiègne avec le Roi, elle allât à Colomiers, qui étoit une belle maison à une journée de Paris, qu'ils faisoient bâtir avec soin. Monsieur de Clèves y consentit. Elle y alla dans le dessein de n'en pas revenir sitôt, et le Roi partit pour Compiègne, où il ne devoit être que peu de jours.
Monsieur de Nemours avoit eu bien de la douleur de n'avoir point revu Madame de Clèves depuis cette après-dînée qu'il avoit passée avec elle si agréablement, et qui avoit augmenté ses espérances. Il avoit une impatience de la revoir qui ne lui donnoit point de repos, de sorte que, quand le Roi revint à Paris, il résolut d'aller chez sa sœur, la duchesse de Mercœur, qui étoit à la campagne, assez près de Colomiers. Il proposa au Vidame d'y aller avec lui, qui accepta aisément cette proposition, et Monsieur de Nemours la fit dans l'espérance de voir Madame de Clèves, et d'aller chez elle avec le Vidame.
Madame de Mercœur les reçut avec beaucoup de joie, et ne pensa qu'à les divertir et à leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils étoient à la chasse à courir le cerf, Monsieur de Nemours s'égara dans la forêt. En s'enquérant du chemin qu'il devoit tenir pour s'en retourner, il sut qu'il étoit proche de Colomiers. À ce mot de Colomiers, sans faire aucune réflexion, et sans savoir quel étoit son dessein, il alla à toute bride du côté qu'on le lui montroit. Il arriva dans la forêt, et se laissa conduire au hasard par des routes faites avec soin, qu'il jugea bien qui conduisoient vers le château. Il trouva, au bout de ces routes, un pavillon dont le dessous étoit un grand salon accompagné de deux cabinets, dont l'un étoit ouvert sur un jardin de fleurs qui n'étoit séparé de la forêt que par des palissades, et le second donnoit sur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon, et il se seroit arrêté à en regarder la beauté, sans qu'il vît venir par cette allée du parc Monsieur et Madame de Clèves, accompagnés d'un grand nombre de domestiques. Comme il ne s'étoit pas attendu à trouver Monsieur de Clèves, qu'il avoit laissé auprès du Roi, son premier mouvement le porta à se cacher: il entra dans le cabinet qui donnoit sur le jardin de fleurs, dans la pensée d'en ressortir par une porte qui étoit ouverte sur la forêt; mais voyant que Madame de Clèves et son mari s'étoient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuroient dans le parc, et qu'ils ne pouvoient venir à lui sans passer dans le lieu où étoient Monsieur et Madame de Clèves, il ne put se refuser le plaisir de voir cette princesse, ni résister à la curiosité d'écouter sa conversation avec un mari qui lui donnoit plus de jalousie qu'aucun de ses rivaux.
Il entendit que Monsieur de Clèves disoit à sa femme: "Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris? Qui vous peut retenir à la campagne? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la solitude qui m'étonne, et qui m'afflige parce qu'il nous sépare. Je vous trouve même plus triste que de coutume, et je crains que vous n'ayez quelque sujet d'affliction."
"Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air embarrassé; mais le tumulte de la Cour est si grand, et il y a toujours un si grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps et l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du repos."
"Le repos, répliqua-t-il, n'est guère propre pour une personne de votre âge. Vous êtes, chez vous et dans la Cour, d'une sorte à ne vous pas donner de lassitude, et je craindrois plutôt que vous ne fussiez bien aise d'être séparée de moi."
"Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée, reprit-elle avec un embarras qui augmentoit toujours; mais je vous supplie de me laisser ici. Si vous pouviez y demeurer j'en aurois beaucoup de joie, pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais."
"Ah! Madame, s'écria Monsieur de Clèves, votre air et vos paroles me font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule, que je ne sais point, et je vous conjure de me les dire."
Il la pressa longtemps de les lui apprendre, sans pouvoir l'y obliger; et, après qu'elle se fut défendue d'une manière qui augmentoit encore la curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux baissés; puis, tout d'un coup prenant la parole et le regardant: "Ne me contraignez point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la Cour."
"Que me faites-vous envisager, Madame! s'écria Monsieur de Clèves; je n'oserois vous le dire de peur de vous offenser."
Madame de Clèves ne répondit point; et son silence achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avoit pensé: "Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas."
"Hé bien! Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la Cour, et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais donné nulle marque de foiblesse, et je ne craindrois pas d'en laisser paroître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la Cour, ou si j'avois encore Madame de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons si j'ai des sentiments qui vous déplaisent; du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en a jamais eu. Conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore si vous pouvez."
Monsieur de Clèves étoit demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avoit pas songé à faire relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux sur elle, qu'il la vit à ses genoux, le visage couvert de larmes, et d'une beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant: "Ayez pitié de moi vous-même, Madame, lui dit-il; j'en suis digne, et pardonnez si, dans les premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paroissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m'avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue; vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'éteindre; elle dure encore: je n'ai jamais pu vous donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte? Depuis quand vous plaît-il? Qu'a-t-il fait pour vous plaire? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cœur? Je m'étois consolé en quelque sorte de ne l'avoir pas touché, par la pensée qu'il étoit incapable de l'être; cependant un autre a fait ce que je n'ai pu faire; j'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant: mais il est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre. Il est trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière; il me console même comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont d'un prix infini; vous m'estimez assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je n'en abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme ait donnée à son mari; mais, Madame, achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez éviter."
"Je vous supplie de ne me le point demander, répondit-elle; je suis résolue de ne vous le pas dire, et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme."
"Ne craignez point, Madame, reprit Monsieur de Clèves; je connois trop le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit haïr ceux qui le sont, et non pas s'en plaindre; et, encore une fois, Madame, je vous conjure de m'apprendre ce que j'ai envie de savoir."
"Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle; j'ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai fait n'a pas été par foiblesse; et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher."
Monsieur de Nemours ne perdoit pas une parole de cette conversation; et ce que venoit de dire Madame de Clèves ne lui donnoit guère moins de jalousie qu'à son mari. Il étoit si éperdument amoureux d'elle, qu'il croyoit que tout le monde avoit les mêmes sentiments. Il étoit véritable aussi qu'il avoit plusieurs rivaux; mais il s'en imaginoit encore davantage, et son esprit s'égaroit à chercher celui dont Madame de Clèves vouloit parler. Il avoit cru bien des fois qu'il ne lui étoit pas désagréable, et il avoit fait ce jugement sur des choses qui lui parurent si légères dans ce moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il eût donné une passion qui devoit être bien violente pour avoir recours à un remède si extraordinaire. Il étoit si transporté qu'il ne savoit quasi ce qu'il voyoit, et il ne pouvoit pardonner à Monsieur de Clèves de ne pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachoit.
Monsieur de Clèves faisoit néanmoins tous ses efforts pour le savoir; et, après qu'il l'en eut pressée inutilement: "Il me semble, répondit-elle, que vous devez être content de ma sincérité; ne m'en demandez pas davantage, et ne me donnez point lieu de me repentir de ce que je viens de faire; contentez-vous de l'assurance que je vous donne encore qu'aucune de mes actions n'a fait paroître mes sentiments, et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser."
"Ah! Madame, reprit tout d'un coup Monsieur de Clèves, je ne vous saurois croire. Je me souviens de l'embarras où vous fûtes le jour que votre portrait se perdit. Vous avez donné, Madame, vous avez donné ce portrait qui m'étoit si cher, et qui m'appartenoit si légitimement. Vous n'avez pu cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait; votre vertu vous a jusqu'ici garantie du reste."
"Est-il possible, s'écria cette princesse, que vous puissiez penser qu'il y ait quelque déguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune raison ne m'obligeoit à vous faire? Fiez-vous à mes paroles: c'est par un assez grand prix que j'achète la confiance que je vous demande. Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donné mon portrait; il est vrai que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire paroître que je le voyois, de peur de m'exposer à me faire dire des choses que l'on ne m'a encore osé dire."
"Par où vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimoit, reprit Monsieur de Clèves, et quelles marques de passion vous a-t-on données?"
"Épargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire des détails qui me font honte à moi-même de les avoir remarqués, et qui ne m'ont que trop persuadée de ma foiblesse."
"Vous avez raison, Madame, reprit-il; je suis injuste: refusez-moi toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; mais ne vous offensez pas pourtant si je vous les demande."
Dans ce moment, plusieurs de leurs gens, qui étoient demeurés dans les allées, vinrent avertir Monsieur de Clèves qu'un gentilhomme venoit le chercher de la part du Roi, pour lui ordonner de se trouver le soir à Paris. Monsieur de Clèves fut contraint de s'en aller, et il ne put rien dire à sa femme, sinon qu'il la supplioit de venir le lendemain, et qu'il la conjuroit de croire que, quoiqu'il fût affligé, il avoit pour elle une tendresse et une estime dont elle devoit être satisfaite.
Lorsque ce prince fut parti, que Madame de Clèves demeura seule, qu'elle regardoit ce qu'elle venoit de faire, elle en fut si épouvantée, qu'à peine put-elle s'imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva qu'elle s'étoit ôté elle-même le cœur et l'estime de son mari, et qu'elle s'étoit creusé un abîme dont elle ne sortiroit jamais. Elle se demandoit pourquoi elle avoit fait une chose si hasardeuse, et elle trouvoit qu'elle s'y étoit engagée sans en avoir presque eu le dessein. La singularité d'un pareil aveu, dont elle ne trouvoit point d'exemple, lui en faisoit voir tout le péril.
Mais quand elle venoit à penser que ce remède, quelque violent qu'il fût, étoit le seul qui la pouvoit défendre contre Monsieur de Nemours, elle trouvoit qu'elle ne devoit point se repentir, et qu'elle n'avoit point trop hasardé. Elle passa toute la nuit pleine d'incertitude, de trouble et de crainte; mais enfin le calme revint dans son esprit; elle trouva même de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un mari qui le méritoit si bien, qui avoit tant d'estime et tant d'amitié pour elle, et qui venoit de lui en donner encore des marques par la manière dont il avoit reçu ce qu'elle lui avoit avoué.
Cependant Monsieur de Nemours étoit sorti du lieu où il avoit entendu une conversation qui le touchoit si sensiblement, et s'étoit enfoncé dans la forêt. Ce qu'avoit dit Madame de Clèves de son portrait lui avoit redonné la vie, en lui faisant connoître que c'étoit lui qu'elle ne haïssoit pas. Il s'abandonna d'abord à cette joie; mais elle ne fut pas longue, quand il fit cette réflexion que la même chose qui lui venoit d'apprendre qu'il avoit touché le cœur de Madame de Clèves, le devoit persuader aussi qu'il n'en recevroit jamais nulle marque, et qu'il étoit impossible d'engager une personne qui avoit recours à un remède si extraordinaire. Il sentit pourtant un plaisir sensible de l'avoir réduite à cette extrémité. Il trouva de la gloire à s'être fait aimer d'une femme si différente de toutes celles de son sexe; enfin, il se trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. La nuit le surprit dans la forêt, et il eut beaucoup de peine à retrouver le chemin de chez Madame de Mercœur. Il y arriva à la pointe du jour. Il fut assez embarrassé de rendre compte de ce qui l'avoit retenu; il s'en démêla le mieux qu'il lui fut possible, et revint ce jour même à Paris avec le Vidame.