La Princesse de ClèvesPart 12 of 18
French original · English translation
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Monsieur de Nemours, qui s'étoit attendu à trouver quelques moments à parler à Madame de Clèves, fut bien surpris et bien affligé de n'avoir pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du Roi se trouvoit si considérable, que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il reçut la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et d'autant plus admirable qu'il perdoit la vie par un accident si malheureux, qu'il mouroit à la fleur de son âge, heureux, et adoré de ses peuples. La veille de sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa sœur, avec Monsieur de Savoie, sans cérémonie.
L'on peut juger en quel état étoit la duchesse de Valentinois. La Reine ne permit point qu'elle vît le Roi, et lui envoya demander les cachets de ce prince, et les pierreries de la couronne qu'elle avoit en garde. Cette duchesse s'enquit si le Roi étoit mort; et, comme on lui répondit que non: "Je n'ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains." Sitôt qu'il fut expiré au château des Tournelles, le duc de Ferrare, le duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la Reine-Mère, le Roi et la Reine sa femme. Monsieur de Nemours conduisoit la Reine-Mère. Comme ils commençoient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit à la Reine sa belle-fille que c'étoit à elle à passer la première; mais il fut aisé de voir qu'il y avoit plus d'aigreur que de bienséance dans ce compliment.
Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le Connétable vint au Louvre, et fut reçu du Roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui parler en particulier; mais le Roi appela Messieurs de Guise, et lui dit devant eux qu'il lui conseilloit de se reposer; que les finances et le commandement des armées étoient donnés, et que, lorsqu'il auroit besoin de ses conseils, il l'appelleroit auprès de sa personne. Il fut reçu de la Reine-Mère encore plus froidement que du Roi, et elle lui fit même des reproches de ce qu'il avoit dit au feu Roi que ses enfants ne lui ressembloient point. Le Roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu. Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement; ses plaintes furent inutiles: on l'éloigna de la Cour sous prétexte de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir au Roi de Navarre une fausse lettre du Roi d'Espagne qui l'accusoit de faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses terres; enfin on lui inspira le dessein de s'en aller. La Reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de Madame Elisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse; et ainsi il ne demeura personne à la Cour qui pût balancer le pouvoir de la maison de Guise.
Quoique ce fût une chose fâcheuse pour Monsieur de Clèves de ne pas conduire Madame Elisabeth, néanmoins il ne put s'en plaindre, par la grandeur de celui qu'on lui préféroit; mais il regrettoit moins cet emploi par l'honneur qu'il en eût reçu, que parce que c'étoit une chose qui éloignoit sa femme de la Cour sans qu'il parût qu'il eût dessein de l'en éloigner.
QUATRIÈME PARTIE.
Peu de jours après la mort du Roi, on résolut d'aller à Reims pour le sacre. Sitôt qu'on parla de ce voyage, Madame de Clèves, qui avoit toujours demeuré chez elle, feignant d'être malade, pria son mari de trouver bon qu'elle ne suivît point la Cour, et qu'elle s'en allât à Colomiers prendre l'air et songer à sa santé. Il lui répondit qu'il ne vouloit point pénétrer si c'étoit la raison de sa santé qui l'obligeoit à ne pas faire le voyage, mais qu'il consentoit qu'elle ne le fît point. Il n'eut pas de peine à consentir à une chose qu'il avoit déjà résolue. Quelque bonne opinion qu'il eût de la vertu de sa femme, il voyoit bien que la prudence ne vouloit pas qu'il l'exposât plus longtemps à la vue d'un homme qu'elle aimoit.
Monsieur de Nemours sut bientôt que Madame de Clèves ne devoit pas suivre la Cour; il ne put se résoudre à partir sans la voir, et, la veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le pouvoit permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son intention. Comme il entra dans la cour, il trouva Madame de Nevers et Madame de Martigues qui en sortoient, et qui lui dirent qu'elles l'avoient laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui ne se peut comparer qu'à celui qu'eut Madame de Clèves, quand on lui dit que Monsieur de Nemours venoit pour la voir. La crainte qu'elle eut qu'il ne lui parlât de sa passion, l'appréhension de lui répondre trop favorablement, l'inquiétude que cette visite pouvoit donner à son mari, la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un si grand embarras, qu'elle prit la résolution d'éviter la chose du monde qu'elle souhaitoit peut-être le plus. Elle envoya une de ses femmes à Monsieur de Nemours, qui étoit dans son antichambre, pour lui dire qu'elle venoit de se trouver mal, et qu'elle étoit bien fâchée de ne pouvoir recevoir l'honneur qu'il lui vouloit faire. Quelle douleur pour ce prince de ne pas voir Madame de Clèves, et de ne la pas voir parce qu'elle ne vouloit pas qu'il la vît! Il s'en alloit le lendemain, il n'avoit plus rien à espérer du hasard; il ne lui avoit rien dit depuis cette conversation de chez Madame la Dauphine, et il avoit lieu de croire que la faute d'avoir parlé au Vidame avoit détruit toutes ses espérances; enfin, il s'en alloit avec tout ce qui peut aigrir une vive douleur.
Sitôt que Madame de Clèves fut un peu remise du trouble que lui avoit donné la pensée de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui avoient fait refuser disparurent; elle trouva même qu'elle avoit fait une faute; et si elle eût osé, ou qu'il eût encore été assez à temps, elle l'auroit fait rappeler.
Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, allèrent chez la Reine Dauphine; Monsieur de Clèves y étoit. Cette princesse leur demanda d'où elles venoient; elles lui dirent qu'elles venoient de chez Monsieur de Clèves, où elles avoient passé une partie de l'après-dînée avec beaucoup de monde, et qu'elles n'y avoient laissé que Monsieur de Nemours. Ces paroles, qu'elles croyoient si indifférentes, ne l'étoient pas pour Monsieur de Clèves, quoiqu'il dût bien s'imaginer que Monsieur de Nemours pouvoit trouver souvent des occasions de parler à sa femme. Néanmoins, la pensée qu'il étoit chez elle, qu'il y étoit seul, et qu'il lui pouvoit parler de son amour, lui parut dans ce moment une chose si nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma dans son cœur avec plus de violence qu'elle n'avoit encore fait. Il lui fut impossible de demeurer chez la Reine; il s'en revint, ne sachant pas même pourquoi il revenoit, et s'il avoit dessein d'aller interrompre Monsieur de Nemours. Sitôt qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verroit rien qui lui pût faire juger si ce prince y étoit encore: il sentit du soulagement en voyant qu'il n'y étoit plus, et il trouva de la douceur à penser qu'il ne pouvoit y avoir demeuré longtemps. Il s'imagina que ce n'étoit peut-être pas Monsieur de Nemours dont il devoit être jaloux; et, quoiqu'il n'en doutât point, il cherchoit à en douter; mais tant de choses l'en avoient persuadé, qu'il ne demeuroit pas longtemps dans cette incertitude qu'il désiroit. Il alla d'abord dans la chambre de sa femme, et, après lui avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, il ne put s'empêcher de lui demander ce qu'elle avoit fait, et qui elle avoit vu: elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui nommoit point Monsieur de Nemours, il lui demanda en tremblant si c'étoit tout ce qu'elle avoit vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince, et de n'avoir pas la douleur qu'elle lui en fît une finesse. Comme elle ne l'avoit point vu, elle ne le lui nomma point, et Monsieur de Clèves, reprenant la parole avec un ton qui marquoit son affliction: "Et Monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou l'avez-vous oublié?"
"Je ne l'ai point vu en effet, répondit-elle; je me trouvois mal, et j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses."
"Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit Monsieur de Clèves, puisque vous avez vu tout le monde? Pourquoi des distinctions pour Monsieur de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre? Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous voir que vous le craignez? Pourquoi lui faites-vous connoître que vous vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui? Oseriez-vous refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs de l'incivilité? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour lui? D'une personne comme vous, Madame, tout est des faveurs, hors l'indifférence."
"Je ne croyois pas, reprit Madame de Clèves, quelque soupçon que vous ayez sur Monsieur de Nemours, que vous puissiez me faire des reproches de ne l'avoir pas vu."
"Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, et ils sont bien fondés. Pourquoi ne le pas voir, s'il ne vous a rien dit? Mais, Madame, il vous a parlé; si son silence seul vous avoit témoigné sa passion, elle n'auroit pas fait en vous une si grande impression; vous n'avez pu me dire la vérité toute entière, vous m'en avez caché la plus grande partie; vous vous êtes repentie même du peu que vous m'avez avoué, et vous n'avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je ne l'ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes ma femme, je vous aime comme ma maîtresse, et je vous en vois aimer un autre! Cet autre est le plus aimable de la Cour, et il vous voit tous les jours, il sait que vous l'aimez. Et j'ai pu croire, s'écria-t-il, que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui! Il faut que j'aie perdu la raison, pour avoir cru qu'il fût possible."
"Je ne sais, reprit tristement Madame de Clèves, si vous avez eu tort de juger favorablement d'un procédé aussi extraordinaire que le mien; je ne sais si je ne me suis trompée d'avoir cru que vous me feriez justice."
"N'en doutez pas, Madame, répliqua Monsieur de Clèves; vous vous êtes trompée; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que celles que j'attendois de vous. Comment pouviez-vous espérer que je conservasse de la raison? Vous aviez donc oublié que je vous aimois éperdument, et que j'étois votre mari? L'un des deux peut porter aux extrémités; que ne peuvent point les deux ensemble! Hé! que ne font-ils point aussi! continua-t-il. Je n'ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le maître: je ne me trouve plus digne de vous; vous ne me paroissez plus digne de moi; je vous adore, je vous hais; je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j'ai honte de vous admirer; enfin, il n'y a plus en moi ni de calme ni de raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que vous me parlâtes à Colomiers, et depuis le jour que vous apprîtes de Madame la Dauphine que l'on savoit votre aventure. Je ne saurois démêler par où elle a été sue, ni ce qui se passa entre Monsieur de Nemours et vous sur ce sujet: vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande point de me l'expliquer; je vous demande seulement de vous souvenir que vous m'avez rendu le plus malheureux homme du monde."
Monsieur de Clèves sortit de chez sa femme après ces paroles, et partit le lendemain sans la voir; mais il lui écrivit une lettre pleine d'affliction, d'honnêteté et de douceur. Elle y fit une réponse si touchante et si remplie d'assurance de sa conduite passée et de celle qu'elle auroit à l'avenir, que comme ses assurances étoient fondées sur la vérité, et que c'étoit en effet ses sentiments, cette lettre fit de l'impression sur Monsieur de Clèves, et lui donna quelque calme; joint que, Monsieur de Nemours allant trouver le Roi, aussi bien que lui, il avoit le repos de savoir qu'il ne seroit pas au même lieu que Madame de Clèves. Toutes les fois que cette princesse parloit à son mari, la passion qu'il lui témoignoit, l'honnêteté de son procédé, l'amitié qu'elle avoit pour lui, et ce qu'elle lui devoit, faisoient des impressions dans son cœur qui affoiblissoient l'idée de Monsieur de Nemours; mais ce n'étoit que pour quelque temps, et cette idée revenoit bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant.
Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne sentit quasi pas son absence; ensuite elle lui parut cruelle; depuis qu'elle l'aimoit, il ne s'étoit point passé de jour qu'elle n'eût craint ou espéré de le rencontrer; et elle trouva une grande peine à penser qu'il n'étoit plus au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontrât.
Elle s'en alla à Colomiers, et, en y allant, elle eut soin d'y faire porter de grands tableaux qu'elle avoit fait copier sur des originaux qu'avoit fait faire Madame de Valentinois pour sa belle maison d'Anet. Toutes les actions remarquables qui s'étoient passées du règne du Roi étoient dans ces tableaux. Il y avoit entre autres le siége de Metz, et tous ceux qui s'y étoient distingués étoient peints fort ressemblants; Monsieur de Nemours étoit de ce nombre, et c'étoit peut-être ce qui avoit donné envie à Madame de Clèves d'avoir ces tableaux.
Madame de Martigues, qui n'avoit pu partir avec la Cour, lui promit d'aller passer quelques jours à Colomiers. Elle trouva Madame de Clèves dans une vie fort solitaire. Cette princesse avoit même cherché le moyen d'être dans une solitude entière, et de passer les soirs dans les jardins, sans être accompagnée de ses domestiques. Elle venoit dans ce pavillon où Monsieur de Nemours l'avoit écoutée; elle entroit dans le cabinet qui étoit ouvert sur le jardin. Ses femmes et ses domestiques demeuroient dans l'autre cabinet, ou sous le pavillon, et ne venoient point à elle qu'elle ne les appelât. Madame de Martigues n'avoit jamais vu Colomiers; elle fut surprise de toutes les beautés qu'elle y trouva, et surtout de l'agrément de ce pavillon; Madame de Clèves et elle y passoient tous les soirs. La liberté de se trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissoit pas finir la conversation entre deux jeunes personnes qui avoient des passions violentes dans le cœur; et, quoiqu'elles ne s'en fissent point de confidence, elles trouvoient un grand plaisir à se parler. Madame de Martigues auroit eu de la peine à quitter Colomiers, si, en le quittant, elle n'eût pas dû aller dans un lieu où étoit le Vidame; elle partit pour aller à Chambort, où la Cour étoit alors.
Le sacre avoit été fait à Reims par le cardinal de Lorraine, et l'on devoit passer le reste de l'été dans le château de Chambort, qui étoit nouvellement bâti. La Reine témoigna une grande joie de revoir Madame de Martigues; et, après lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui demanda des nouvelles de Madame de Clèves et de ce qu'elle faisoit à la campagne. Monsieur de Nemours et Monsieur de Clèves étoient alors chez cette Reine. Madame de Martigues, qui avoit trouvé Colomiers admirable, en conta toutes les beautés, et elle s'étendit extrêmement sur la description de ce pavillon de la forêt, et sur le plaisir qu'avoit Madame de Clèves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur de Nemours, qui connoissoit assez le lieu pour entendre ce qu'en disoit Madame de Martigues, pensa qu'il n'étoit pas impossible qu'il y pût voir Madame de Clèves sans être vu que d'elle. Il fit quelques questions à Madame de Martigues pour s'en éclaircir encore; et Monsieur de Clèves, qui l'avoit toujours regardé pendant que Madame de Martigues avoit parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passoit dans l'esprit. Les questions que fit ce prince le confirmèrent encore dans cette pensée, en sorte qu'il ne douta point qu'il n'eût dessein d'aller voir sa femme. Il ne se trompoit pas dans ses soupçons: ce dessein entra si fortement dans l'esprit de Monsieur de Nemours, qu'après avoir passé la nuit à songer au moyen de l'exécuter, dès le lendemain matin il demanda congé au Roi pour aller à Paris, sur quelque prétexte qu'il inventa.
Monsieur de Clèves ne douta point du sujet de ce voyage; mais il résolut de s'éclaircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en même temps que Monsieur de Nemours, et de venir lui-même, caché, découvrir quel succès auroit ce voyage; mais, craignant que son départ ne parût extraordinaire, et que Monsieur de Nemours, en étant averti, ne prît d'autres mesures, il résolut de se fier à un gentilhomme qui étoit à lui, dont il connoissoit la fidélité et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il se trouvoit; il lui dit quelle avoit été jusque alors la vertu de Madame de Clèves, et lui ordonna de partir sur les pas de Monsieur de Nemours, de l'observer exactement, de voir s'il n'iroit point à Colomiers, et s'il n'entreroit point la nuit dans le jardin.