La Princesse de Clèves Ch. 1/2 · 0%

La Princesse de ClèvesPart 11 of 18

Madame de La Fayette

French original · English translation

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"Le trouvez-vous si à plaindre, répliqua Madame la Dauphine, puisqu'il est aimé?"

"Croyez-vous qu'il le soit, Madame, reprit-il, et qu'une personne qui auroit une véritable passion pût la découvrir à son mari? Cette personne ne connoît pas sans doute l'amour, et elle a pris pour lui une légère reconnoissance de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne se peut flatter d'aucune espérance; mais, tout malheureux qu'il est, il se trouve heureux d'avoir du moins donné la peur de l'aimer, et il ne changeroit pas son état contre celui du plus heureux amant du monde."

"Votre ami a une passion bien aisée à satisfaire, dit Madame la Dauphine, et je commence à croire que ce n'est pas vous dont vous parlez. Il ne s'en faut guère continua-t-elle, que je ne sois de l'avis de Madame de Clèves, qui soutient que cette aventure ne peut être véritable."

"Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse être, reprit Madame de Clèves, qui n'avoit point encore parlé; et, quand il seroit possible qu'elle le fût, par où l'auroit-on pu savoir? Il n'y a pas d'apparence qu'une femme capable d'une chose si extraordinaire eût la foiblesse de la raconter. Apparemment son mari ne l'auroit pas racontée non plus, ou ce seroit un mari bien indigne du procédé que l'on auroit eu avec lui."

Monsieur de Nemours, qui vit les soupçons de Madame de Clèves sur son mari, fut bien aise de les lui confirmer; il savoit que c'étoit le plus redoutable rival qu'il eût à détruire. "La jalousie, répondit-il, et la curiosité d'en savoir peut-être davantage que l'on ne lui en a dit, peuvent faire faire bien des imprudences à un mari."

Madame de Clèves étoit à la dernière épreuve de sa force et de son courage, et ne pouvant plus soutenir la conversation, elle alloit dire qu'elle se trouvoit mal, lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de Valentinois entra, qui dit à Madame la Dauphine que le Roi alloit arriver. Cette Reine passa dans son cabinet pour s'habiller. Monsieur de Nemours s'approcha de Madame de Clèves, comme elle la vouloit suivre.

"Je donnerois ma vie, Madame, dit-il, pour vous parler un moment; mais, de tout ce que j'aurois d'important à vous dire, rien ne me le paroît davantage que de vous supplier de croire que, si j'ai dit quelque chose où Madame la Dauphine puisse prendre part, je l'ai fait par des raisons qui ne la regardent pas."

Madame de Clèves ne fit pas semblant d'entendre Monsieur de Nemours; elle le quitta sans le regarder, et se mit à suivre le Roi, qui venoit d'entrer. Comme il y avoit beaucoup de monde, elle s'embarrassa dans sa robe, et fit un faux pas: elle se servit de ce prétexte pour sortir d'un lieu où elle n'avoit pas la force de demeurer, et feignant de ne se pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle.

Monsieur de Clèves vint au Louvre, et fut étonné de n'y pas trouver sa femme: on lui dit l'accident qui lui étoit arrivé. Il s'en retourna à l'heure même, pour apprendre de ses nouvelles; il la trouva au lit, et il sut que son mal n'étoit pas considérable. Quand il eut été quelque temps auprès d'elle, il s'aperçut qu'elle étoit dans une tristesse si excessive qu'il en fut surpris: "Qu'avez-vous, Madame? lui dit-il; il me paroît que vous avez quelque autre douleur que celle dont vous vous plaignez."

"J'ai la plus sensible affliction que je pouvois jamais avoir, répondit-elle. Quel usage avez-vous fait de la confiance extraordinaire, ou, pour mieux dire, folle, que j'ai eue en vous? Ne méritois-je pas le secret? Et, quand je ne l'aurois pas mérité, votre propre intérêt ne vous y engageoit-il pas? Falloit-il que la curiosité de savoir un nom que je ne dois pas vous dire vous obligeât à vous confier à quelqu'un pour tâcher de le découvrir? Ce ne peut être que cette seule curiosité qui vous ait fait faire une si cruelle imprudence. Les suites en sont aussi fâcheuses qu'elles pouvoient l'être; cette aventure est sue, et on me la vient de conter, ne sachant pas que j'y eusse le principal intérêt."

"Que me dites-vous, Madame? lui répondit-il. Vous m'accusez d'avoir conté ce qui s'est passé entre vous et moi, et vous m'apprenez que la chose est sue. Je ne me justifie pas de l'avoir redite: vous ne le sauriez croire, et il faut sans doute que vous ayez pris pour vous ce que l'on vous a dit de quelque autre."

"Ah! Monsieur, reprit-elle, il n'y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne; il n'y a point une autre femme capable de la même chose. Le hasard ne peut l'avoir fait inventer; on ne l'a jamais imaginée, et cette pensée n'est jamais tombée dans un autre esprit que le mien. Madame la Dauphine vient de me conter toute cette aventure; elle l'a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de Monsieur de Nemours."

"Monsieur de Nemours! s'écria Monsieur de Clèves avec une action qui marquoit du transport et du désespoir. Quoi! Monsieur de Nemours sait que vous l'aimez, et que je le sais!"

"Vous voulez toujours choisir Monsieur de Nemours plutôt qu'un autre, répliqua-t-elle; je vous ai dit que je ne vous répondrois jamais sur vos soupçons. J'ignore si Monsieur de Nemours sait la part que j'ai dans cette aventure, et celle que vous lui avez donnée; mais il l'a contée au vidame de Chartres, et lui a dit qu'il la savoit d'un de ses amis, qui ne lui avoit pas nommé la personne. Il faut que cet ami de Monsieur de Nemours soit des vôtres, et que vous vous soyez fié à lui pour tâcher de vous éclaircir."

"A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence, reprit Monsieur de Clèves, et voudroit-on éclaircir ses soupçons au prix d'apprendre à quelqu'un ce que l'on souhaiteroit de se cacher à soi-même? Songez plutôt, Madame, à qui vous avez parlé. Il est plus vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit échappé. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous vous êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous plaindre avec quelque confidente qui vous a trahie."

"N'achevez point de m'accabler, s'écria-t-elle, et n'ayez point la dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en soupçonner, et, puisque j'ai été capable de vous parler, suis-je capable de parler à quelque autre?"

L'aveu que Madame de Clèves avoit fait à son mari était une si grande marque de sa sincérité, et elle nioit si fortement de s'être confiée à personne, que Monsieur de Clèves ne savoit que penser. D'un autre côté, il étoit assuré de n'avoir rien redit; c'étoit une chose que l'on ne pouvoit avoir devinée; elle étoit sue: ainsi il falloit que ce fût par l'un des deux. Mais ce qui lui causoit une douleur violente étoit de savoir que ce secret étoit entre les mains de quelqu'un, et qu'apparemment il seroit bientôt divulgué.

Madame de Clèves pensoit à peu près les mêmes choses; elle trouvoit également impossible que son mari eût parlé et qu'il n'eût pas parlé: ce qu'avoit dit Monsieur de Nemours, que la curiosité pouvoit faire faire des imprudences à un mari, lui paroissoit se rapporter si juste à l'état de Monsieur de Clèves, qu'elle ne pouvoit croire que ce fût une chose que le hasard eût fait dire; et cette vraisemblance la déterminoit à croire que Monsieur de Clèves avoit abusé de la confiance qu'elle avoit en lui. Ils étoient si occupés l'un et l'autre de leurs pensées, qu'ils furent longtemps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence que pour redire les mêmes choses qu'ils avoient déjà dites plusieurs fois, et demeurèrent le cœur et l'esprit plus éloigné et plus altéré qu'ils ne l'avoient encore eu.

Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. Monsieur de Clèves avoit épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir une femme qu'il adoroit touchée de passion pour un autre. Il ne lui restoit plus de courage; il croyoit même n'en devoir pas trouver dans une chose où sa gloire et son honneur étoient si vivement blessés. Il ne savoit plus que penser de sa femme; il ne voyoit plus quelle conduite il lui devoit faire prendre, ni comment il se devoit conduire lui-même; et il ne trouvoit de tous côtés que des précipices et des abîmes. Enfin, après une agitation et une incertitude très-longues, voyant qu'il devoit bientôt s'en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il alla trouver Madame de Clèves, et lui dit qu'il ne s'agissoit pas de démêler entre eux qui avoit manqué au secret; mais qu'il s'agissoit de faire voir que l'histoire que l'on avoit contée étoit une fable où elle n'avoit aucune part; qu'il dépendoit d'elle de le persuader à Monsieur de Nemours et aux autres; qu'elle n'avoit qu'à agir avec lui avec la sévérité et la froideur qu'elle devoit avoir pour un homme qui lui témoignoit de l'amour; que, par ce procédé, elle lui ôteroit aisément l'opinion qu'elle eût de l'inclination pour lui; qu'ainsi, il ne falloit point s'affliger de tout ce qu'il auroit pu penser, parce que, si dans la suite elle ne faisoit paroître aucune foiblesse, toutes ses pensées se détruiroient aisément; et que, surtout, il falloit qu'elle allât au Louvre et aux assemblées comme à l'ordinaire.

Après ces paroles, Monsieur de Clèves quitta sa femme, sans attendre sa réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et la colère où elle étoit contre Monsieur de Nemours lui fit croire qu'elle trouveroit aussi beaucoup de facilité à l'exécuter; mais il lui parut difficile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y paroître avec un visage tranquille et un esprit libre. Néanmoins, comme elle devoit porter la robe de Madame la Dauphine, et que c'étoit une chose où elle avoit été préférée à plusieurs autres princesses, il n'y avoit pas moyen d'y renoncer sans faire beaucoup de bruit et sans en faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur elle-même; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer et pour s'abandonner à tous les sentiments dont elle étoit agitée. Elle s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se présentoit à elle avec le plus de violence étoit d'avoir sujet de se plaindre de Monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le justifier. Elle ne pouvoit douter qu'il n'eût conté cette aventure au vidame de Chartres; il l'avoit avoué, et elle ne pouvoit douter aussi, par la manière dont il avoit parlé, qu'il ne sût que l'aventure la regardoit. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'étoit devenue l'extrême discrétion de ce prince, dont elle avoit été si touchée?

Cependant, ce prince n'étoit pas dans un état plus tranquille. L'imprudence qu'il avoit faite d'avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites de cette imprudence, lui donnoient un déplaisir mortel. Il ne pouvoit se représenter sans être accablé l'embarras, le trouble et l'affliction où il avoit vu Madame de Clèves. Il étoit inconsolable de lui avoir dit des choses sur cette aventure qui, bien que galantes par elles-mêmes, lui paroissoient dans ce moment grossières et peu polies, puisqu'elles avoient fait entendre à Madame de Clèves qu'il n'ignoroit pas qu'elle étoit cette femme qui avoit une passion violente, et qu'il étoit celui pour qui elle l'avoit. Tout ce qu'il eût pu souhaiter eût été une conversation avec elle; mais il trouvoit qu'il la devoit craindre plutôt que de la désirer.

"Qu'aurois-je à lui dire? s'écrioit-il. Irois-je encore lui montrer ce que je ne lui ai déjà que trop fait connoître? Lui ferai-je voir que je sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement osé lui dire que je l'aimois? Commencerai-je à lui parler ouvertement de ma passion, afin de lui paroître un homme devenu hardi par des espérances? Puis-je penser seulement à l'approcher, et oserois-je lui donner l'embarras de soutenir ma vue? Par où pourrois-je me justifier? Je n'ai point d'excuse, je suis indigne d'être regardé de Madame de Clèves, et je n'espère pas aussi qu'elle me regarde jamais. Je lui ai donné, par ma faute, de meilleurs moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchoit, et qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds par mon imprudence le bonheur et la gloire d'être aimé de la plus aimable et de la plus estimable personne du monde; mais, si j'avois perdu ce bonheur sans qu'elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle, ce me seroit une consolation; et je sens plus dans ce moment le mal que je lui ai fait que celui que je me suis fait auprès d'elle."

Monsieur de Nemours fut longtemps à s'affliger et à penser les mêmes choses. L'envie de parler à Madame de Clèves lui venoit toujours dans l'esprit. Il songea à en trouver les moyens, il pensa à lui écrire; mais enfin il trouva qu'après la faute qu'il avoit faite, et de l'humeur dont elle étoit, le mieux qu'il pût faire étoit de lui témoigner un profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir même qu'il n'osoit se présenter devant elle, et d'attendre ce que le temps, le hasard et l'inclination qu'elle avoit pour lui pourroient faire en sa faveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au vidame de Chartres de l'infidélité qu'il lui avoit faite, de peur de fortifier ses soupçons.

Les fiançailles de Madame, qui se faisoient le lendemain, et le mariage, qui se faisoit le jour suivant, occupoient tellement toute la Cour, que Madame de Clèves et Monsieur de Nemours cachèrent aisément au public leur tristesse et leur trouble. Madame la Dauphine ne parla même qu'en passant à Madame de Clèves de la conversation qu'elles avoient eue avec Monsieur de Nemours, et Monsieur de Clèves affecta de ne plus parler à sa femme de tout ce qui s'étoit passé, de sorte qu'elle ne se trouva pas dans un aussi grand embarras qu'elle l'avoit imaginé.

Les fiançailles se firent au Louvre, et, après le festin et le bal, toute la maison royale alla coucher à l'Évêché, comme c'étoit la coutume. Le matin, le duc d'Albe, qui n'étoit jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de drap d'or, mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de pierreries, et il avoit une couronne fermée sur la tête. Le prince d'Orange, habillé aussi magnifiquement, avec ses livrées, et tous les Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe à l'hôtel de Villeroy, où il étoit logé, et partirent, marchant quatre à quatre, pour venir à l'Évêché. Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église. On monta sur l'échafaud qui étoit préparé dans l'église, et l'on fit la cérémonie des mariages. On retourna ensuite dîner à l'Évêché, et, sur les cinq heures, on en partit pour aller au Palais, où se faisoit le festin.

Enfin le jour du tournoi arriva. Les Reines se rendirent dans les galeries et sur les échafauds qui leur avoient été destinés. Les quatres tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de livrées qui faisoient le plus magnifique spectacle qui eût jamais paru en France.

Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent paroître. Quoique le Roi fût le meilleur homme de cheval de son royaume, on ne savoit à qui donner l'avantage. Monsieur de Nemours avoit un agrément dans toutes ses actions qui pouvoit faire pencher en sa faveur des personnes moins intéressées que Madame de Clèves. Sitôt qu'elle le vit paroître au bout de la lice, elle sentit une émotion extraordinaire; et, à toutes les courses de ce prince, elle avoit de la peine à cacher sa joie lorsqu'il avoit heureusement fourni sa carrière.

Le Roi d'Espagne, qui étoit lors à Bruxelles, étant averti de cet accident, envoya son médecin, qui étoit un homme d'une grande réputation; mais il jugea le Roi sans espérance.

Une Cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés n'étoit pas dans une médiocre agitation à la veille d'un si grand événement; néanmoins, tous les mouvements étoient cachés, et l'on ne paroissoit occupé que de l'unique inquiétude de la santé du Roi. Les Reines, les princes et les princesses ne sortoient presque point de son antichambre.

Madame de Clèves, sachant qu'elle étoit obligée d'y être, qu'elle y verroit Monsieur de Nemours, qu'elle ne pourroit cacher à son mari l'embarras que lui causoit cette vue, connoissant aussi que la seule présence de ce prince le justifioit à ses yeux, et détruisoit toutes ses résolutions, prit le parti de feindre d'être malade. La Cour étoit trop occupée pour avoir de l'attention à sa conduite, et pour démêler si son mal étoit faux ou véritable. Son mari seul pouvoit en connoître la vérité; mais elle n'étoit pas fâchée qu'il la connût: ainsi elle demeura chez elle, peu occupée du grand changement qui se préparoit; et, remplie de ses propres pensées, elle avoit toute la liberté de s'y abandonner. Tout le monde étoit chez le Roi. Monsieur de Clèves venoit à de certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservoit avec elle le même procédé qu'il avoit toujours eu, hors que, quand ils étoient seuls, il y avoit quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne lui avoit point reparlé de tout ce qui s'étoit passé, et elle n'avoit pas eu la force, et n'avoit pas même jugé à propos de reprendre cette conversation.