La Mare au diablePart 7 of 12
French original · English translation
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—Eh bien! oui, je suis un enfant, dit-elle, et c’est à cause de cela que je crains un homme trop raisonnable. Vous voyez bien que je suis trop jeune pour vous, puisque déjà vous me reprochez de parler sans raison! Je ne puis pas avoir plus de raison que mon âge n’en comporte.
—Hélas! mon Dieu, que je suis donc à plaindre d’être si maladroit et de dire si mal ce que je pense! s’écria Germain. Marie, vous ne m’aimez pas, voilà le fait; vous me trouvez trop simple et trop lourd. Si vous m’aimiez un peu, vous ne verriez pas si clairement mes défauts. Mais vous ne m’aimez pas, voilà!
—Eh bien! ce n’est pas ma faute, répondit-elle, un peu blessée de ce qu’il ne la tutoyait plus; j’y fais mon possible en vous écoutant, mais plus je m’y essaie et moins je peux me mettre dans la tête que nous devions être mari et femme.
Germain ne répondit pas. Il mit sa tête dans ses deux mains et il fut impossible à la petite Marie de savoir s’il pleurait, s’il boudait, ou s’il était endormi. Elle fut un peu inquiète de le voir si morne et de ne pas deviner ce qui roulait dans son esprit; mais elle n’osa pas lui parler davantage, et comme elle était trop étonnée de ce qui venait de se passer pour avoir envie de se rendormir, elle attendit le jour avec impatience, soignant toujours le feu et veillant l’enfant, dont Germain paraissait ne plus se souvenir. Cependant Germain ne dormait point; il ne réfléchissait pas à son sort, et ne faisait ni projets de courage, ni plans de séduction. Il souffrait, il avait une montagne d’ennui sur le cœur. Il aurait voulu être mort. Tout paraissait devoir tourner mal pour lui, et s’il eût pu pleurer il ne l’aurait pas fait à demi. Mais il y avait un peu de colère contre lui-même, mêlée à sa peine, et il étouffait sans pouvoir et sans vouloir se plaindre.
Quand le jour fut venu et que les bruits de la campagne l’annoncèrent à Germain, il sortit son visage de ses mains et se leva. Il vit que la petite Marie n’avait pas dormi non plus, mais il ne sut rien lui dire pour marquer sa sollicitude. Il était tout à fait découragé. Il cacha de nouveau le bât de la Grise dans les buissons, prit son sac sur son épaule, et tenant son fils par la main:
—A présent, Marie, dit-il, nous allons tâcher d’achever notre voyage. Veux-tu que je te conduise aux Ormeaux?
—Nous sortirons du bois ensemble, lui répondit-elle, et quand nous saurons où nous sommes, nous irons chacun de notre côté.
Germain ne répondit pas. Il était blessé de ce que la jeune fille ne lui demandait pas de la mener jusqu’aux Ormeaux, et il ne s’apercevait pas qu’il le lui avait offert d’un ton qui semblait provoquer un refus.
Un bûcheron qu’ils rencontrèrent au bout de deux cents pas les mit dans le bon chemin, et leur dit qu’après avoir passé la grande prairie ils n’avaient qu’à prendre, l’un tout droit, l’autre sur la gauche, pour gagner leurs différents gîtes, qui étaient d’ailleurs si voisins qu’on voyait distinctement les maisons de Fourche de la ferme des Ormeaux, et réciproquement.
Puis, quand ils eurent remercié et dépassé le bûcheron, celui- ci les rappela pour leur demander s’ils n’avaient pas perdu un cheval.
—J’ai trouvé, leur dit-il, une belle jument grise dans ma cour, où peut-être le loup l’aura forcée de chercher un refuge. Mes chiens ont jappé à nuitée, et au point du jour j’ai vu la bête chevaline sous mon hangar; elle y est encore. Allons-y, et si vous la reconnaissez, emmenez-la.
Germain ayant donné d’avance le signalement de la Grise et s’étant convaincu qu’il s’agissait bien d’elle, se mit en route pour aller rechercher son bât. La petite Marie lui offrit alors de conduire son enfant aux Ormeaux, où il viendrait le reprendre lorsqu’il aurait fait son entrée à Fourche.
—Il est un peu malpropre après la nuit que nous avons passée, dit-elle. Je nettoierai ses habits, je laverai son joli museau, je le peignerai, et, quand il sera beau et brave, vous pourrez le présenter à votre nouvelle famille.
—Et qui te dit que je veuille aller à Fourche? répondit Germain avec humeur. Peut-être n’irai-je pas!
—Si fait, Germain, vous devez y aller, vous irez, reprit la jeune fille.
—Tu es bien pressée que je me marie avec une autre, afin d’être sûre que je ne t’ennuierai plus?
—Allons, Germain, ne pensez plus à cela: c’est une idée qui vous est venue dans la nuit, parce que cette mauvaise aventure avait un peu dérangé vos esprits. Mais à présent il faut que la raison vous revienne; je vous promets d’oublier ce que vous m’avez dit et de n’en jamais parler à personne.
—Eh! parles-en si tu veux. Je n’ai pas l’habitude de renier mes paroles. Ce que je t’ai dit était vrai, honnête, et je n’en rougirai devant personne.
—Oui; mais si votre femme savait qu’au moment d’arriver, vous avez pensé à une autre, ça la disposerait mal pour vous. Ainsi faites attention aux paroles que vous direz maintenant; ne me regardez pas comme ça devant le monde, avec un air tout singulier. Songez au père Maurice qui compte sur votre obéissance, et qui serait bien en colère contre moi si je vous détournais de faire sa volonté. Bonjour, Germain; j’emmène Petit-Pierre afin de vous forcer d’aller à Fourche. C’est un gage que je vous garde.
—Tu veux donc aller avec elle? dit le laboureur à son fils, en voyant qu’il s’attachait aux mains de la petite Marie, et qu’il la suivait résolument.
—Oui, père, répondit l’enfant qui avait écouté et compris à sa manière ce qu’on venait de dire sans méfiance devant lui. Je m’en vais avec ma Marie mignonne: tu viendras me chercher quand tu auras fini de te marier; mais je veux que Marie reste ma petite mère.
—Tu vois bien qu’il le veut, lui! dit Germain à la jeune fille. Ecoute, Petit-Pierre, ajouta-t-il, moi je le souhaite, qu’elle soit ta mère et qu’elle reste toujours avec toi: c’est elle qui ne le veut pas. Tâche qu’elle raccorde ce qu’elle me refuse.
—Sois tranquille, mon père, je lui ferai dire oui: la petite Marie fait toujours ce que je veux.
Il s’éloigna avec la jeune fille. Germain resta seul, plus triste, plus irrésolu que jamais.
XII
LA LIONNE DU VILLAGE
Cependant, quand il eut réparé le désordre du voyage dans ses vêtements et dans l’équipage de son cheval, quand il fut monté sur la Grise et qu’on lui eut indiqué le chemin de Fourche, il pensa qu’il n’y avait plus à reculer, et qu’il fallait oublier cette nuit d’agitations comme un rêve dangereux.
Il trouva le père Léonard au seuil de sa maison blanche, assis sur un beau banc de bois peint en vert-épinard. Il y avait six marches de pierre disposées en perron, ce qui faisait voir que la maison avait une cave. Le mur du jardin et de la chènevière était crépi à chaux et à sable. C’était une belle habitation; il s’en fallait de peu pour qu’on ne la prît pour une maison de bourgeois.
Le futur beau-père vint au-devant de Germain, et après lui avoir demandé, pendant cinq minutes, des nouvelles de toute sa famille, il ajouta la phrase consacrée à questionner poliment ceux qu’on rencontre, sur le but de leur voyage: Vous êtes donc venu pour vous promener par ici?
—Je suis venu vous voir, répondit le laboureur, et vous présenter ce petit cadeau de gibier de la part de mon beau- père, en vous disant, aussi de sa part, que vous devez savoir dans quelles intentions je viens chez vous.
—Ah! ah! dit le père Léonard en riant et en frappant sur son estomac rebondi, je vois, j’entends, j’y suis! Et, clignant de l’œil, il ajouta: Vous ne serez pas le seul à faire vos compliments, mon jeune homme. Il y en a déjà trois à la maison qui attendent comme vous. Moi, je ne renvoie personne, et je serais bien embarrassé de donner tort ou raison à quelqu’un, car ce sont tous de bons partis. Pourtant, à cause du père Maurice et de la qualité des terres que vous cultivez, j’aimerais mieux que ce fût vous. Mais ma fille est majeure et maîtresse de son bien; elle agira donc selon son idée. Entrez, faites-vous connaître; je souhaite que vous ayez le bon numéro!
—Pardon, excuse, répondit Germain, fort surpris de se trouver en surnuméraire là ou il avait compté d’être seul. Je ne savais pas que votre fille fût déjà pourvue de prétendants, et je n’étais pas venu pour la disputer aux autres.
—Si vous avez cru que, parce que vous tardiez à venir, répondit, sans perdre sa bonne humeur, le père Léonard, ma fille se trouvait au dépourvu, vous vous êtes grandement trompé, mon garçon. La Catherine a de quoi attirer les épouseurs, et elle n’aura que l’embarras du choix. Mais entrez à la maison, vous dis-je, et ne perdez pas courage. C’est une femme qui vaut la peine d’être disputée.
Et poussant Germain par les épaules avec une rude gaieté:
—Allons, Catherine, s’écria-t-il en entrant dans la maison, en voilà un de plus!
Cette manière joviale mais grossière d’être présenté à la veuve, en présence de ses autres soupirants, acheva de troubler et de mécontenter le laboureur. Il se sentit gauche et resta quelques instants sans oser lever les yeux sur la belle et sur sa cour.
La veuve Guérin était bien faite et ne manquait pas de fraîcheur. Mais elle avait une expression de visage et une toilette qui déplurent tout d’abord à Germain. Elle avait l’air hardi et content d’elle-même, et ses cornettes garnies d’un triple rang de dentelle, son tablier de soie, et son fichu de blonde noire étaient peu en rapport avec l’idée qu’il s’était faite d’une veuve sérieuse et rangée.
Cette recherche d’habillement et ces manières dégagées la lui firent trouver vieille et laide, quoiqu’elle ne fût ni l’un ni l’autre. Il pensa qu’une si jolie parure et des manières si enjouées siéraient à l’âge et à l’esprit de la petite Marie, mais que cette veuve avait la plaisanterie lourde et hasardée, et qu’elle portait sans distinction ses beaux atours.
Les trois prétendants étaient assis à une table chargée de vins et de viandes, qui étaient là en permanence pour eux toute la matinée du dimanche; car le père Léonard aimait à faire montre de sa richesse, et la veuve n’était pas fâchée non plus d’étaler sa belle vaisselle, et de tenir table comme une rentière. Germain, tout simple et confiant qu’il était, observa les choses avec assez de pénétration, et pour la première fois de sa vie il se tint sur la défensive en trinquant. Le père Léonard l’avait forcé de prendre place avec ses rivaux, et, s’asseyant lui-même vis-à-vis de lui, il le traitait de son mieux et s’occupait de lui avec prédilection. Le cadeau de gibier, malgré la brèche que Germain y avait faite pour son propre compte, était encore assez copieux pour produire de l’effet. La veuve y parut sensible, et les prétendants y jetèrent un coup d’œil de dédain.
Germain se sentait mal à l’aise en cette compagnie et ne mangeait pas de bon cœur. Le père Léonard l’en plaisanta.
—Vous voilà bien triste, lui dit-il, et vous boudez contre votre verre. Il ne faut pas que l’amour vous coupe l’appétit, car un galant à jeun ne sait point trouver de jolies paroles comme celui qui s’est éclairci les idées avec une petite pointe de vin. Germain fut mortifié qu’on le supposât déjà amoureux, et l’air maniéré de la veuve, qui baissa les yeux en souriant, comme une personne sûre de son fait, lui donna l’envie de protester contre sa prétendue défaite; mais il craignit de paraître incivil, sourit et prit patience.
Les galants de la veuve lui parurent trois rustres. Il fallait qu’ils fussent bien riches pour qu’elle admît leurs prétentions. L’un avait plus de quarante ans et était quasi aussi gros que le père Léonard; un autre était borgne et buvait tant qu’il en était abruti; le troisième était jeune et assez joli garçon; mais il voulait faire de l’esprit et disait des choses si plates que cela faisait pitié. Pourtant la veuve en riait comme si elle eût admiré toutes ces sottises, et, en cela, elle ne faisait pas preuve de goût. Germain crut d’abord qu’elle en était coiffée; mais bientôt il s’aperçut qu’il était lui-même encouragé d’une manière particulière, et qu’on souhaitait qu’il se livrât davantage. Ce lui fut une raison pour se sentir et se montrer plus froid et plus grave.
L’heure de la messe arriva, et on se leva de table pour s’y rendre ensemble. Il fallait aller jusqu’à Mers, à une bonne demi-lieue de là, et Germain était si fatigué qu’il eût fort souhaité avoir le temps de faire un somme auparavant; mais il n’avait pas coutume de manquer la messe, et il se mit en route avec les autres.
Les chemins étaient couverts de monde, et la veuve marchait d’un air fier, escortée de ses trois prétendants, donnant le bras tantôt à l’un, tantôt à l’autre, se rengorgeant et portant haut la tête. Elle eût fort souhaité produire le quatrième aux yeux des passants; mais Germain trouva si ridicule d’être traîné ainsi de compagnie par un cotillon, à la vue de tout le monde, qu’il se tint à distance convenable, causant avec le père Léonard, et trouvant moyen de le distraire et de l’occuper assez pour qu’ils n’eussent point l’air de faire partie de la bande.
XIII
LE MAITRE
Lorsqu’ils atteignirent le village, la veuve s’arrêta pour les attendre. Elle voulait absolument faire son entrée avec tout son monde; mais Germain, lui refusant cette satisfaction, quitta le père Léonard, accosta plusieurs personnes de sa connaissance, et entra dans l’église par une autre porte. La veuve en eut du dépit.
Après la messe, elle se montra partout triomphante sur la pelouse où l’on dansait, et ouvrit la danse avec ses trois amoureux successivement. Germain la regarda faire, et trouva qu’elle dansait bien, mais avec affectation.
—Eh bien! lui dit Léonard en lui frappant sur l’épaule, vous ne faites donc pas danser ma fille? Vous êtes aussi par trop timide!
—Je ne danse plus depuis que j’ai perdu ma femme, répondit le laboureur.
—Eh bien! puisque vous en recherchez une autre, le deuil est fini dans le cœur comme sur l’habit.
—Ce n’est pas une raison, père Léonard; d’ailleurs je me trouve trop vieux, je n’aime plus la danse.
—Ecoutez, reprit Léonard en l’attirant dans un endroit isolé, vous avez pris du dépit, en entrant chez moi, de voir la place déjà entourée d’assiégeants, et je vois que vous êtes très fier; mais ceci n’est pas raisonnable, mon garçon. Ma fille est habituée à être courtisée, surtout depuis deux ans qu’elle a fini son deuil, et ce n’est pas à elle à aller au-devant de vous.
—Il y a déjà deux ans que votre fille est à marier, et elle n’a pas encore pris son parti? dit Germain.
—Elle ne veut pas se presser, et elle a raison. Quoiqu’elle ait la mine éveillée et qu’elle vous paraisse peut-être ne pas beaucoup réfléchir, c’est une femme d’un grand sens, et qui sait fort bien ce qu’elle fait.
—Il ne me semble pas, dit Germain ingénument, car elle a trois galants à sa suite, et si elle savait ce qu’elle veut, il y en aurait au moins deux qu’elle trouverait de trop et qu’elle prierait de rester chez eux.
—Pourquoi donc? vous n’y entendez rien, Germain. Elle ne veut ni du vieux, ni du borgne, ni du jeune, j’en suis quasi certain; mais si elle les renvoyait, on penserait qu’elle veut rester veuve, et il n’en viendrait pas d’autre.
—Ah! oui! ceux-là servent d’enseigne!
—Comme vous dites. Où est le mal, si cela leur convient?
—Chacun son goût! dit Germain.
—Je vois que ce ne serait pas le vôtre. Mais voyons, on peut s’entendre, à supposer que vous soyez préféré: on pourrait vous laisser la place.
—Oui, à supposer! Et en attendant qu’on puisse le savoir, combien de temps faudrait-il rester le nez au vent?
—Ça dépend de vous, je crois, si vous savez parler et persuader. Jusqu’ici ma fille a très bien compris que le meilleur temps de sa vie serait celui qu’elle passerait à se laisser courtiser, et elle ne se sent pas pressée de devenir la servante d’un homme, quand elle peut commander à plusieurs. Ainsi, tant que le jeu lui plaira, elle peut se divertir; mais si vous plaisez plus que le jeu, le jeu pourra cesser. Vous n’avez qu’à ne pas vous rebuter. Revenez tous les dimanches, faites-la danser, donnez à connaître que vous vous mettez sur les rangs, et si on vous trouve plus aimable et mieux appris que les autres, un beau jour on vous le dira sans doute.
—Pardon, père Léonard, votre fille a le droit d’agir comme elle l’entend, et je n’ai pas celui de la blâmer. A sa place, moi, j’agirais autrement; j’y mettrais plus de franchise et je ne ferais pas perdre du temps à des hommes qui ont sans doute quelque chose de mieux à faire qu’à tourner autour d’une femme qui se moque d’eux. Mais, enfin, si elle trouve son amusement et son bonheur à cela, cela ne me regarde point. Seulement, il faut que je vous dise une chose qui m’embarrasse un peu à vous avouer depuis ce matin, vu que vous avez commencé par vous tromper sur mes intentions, et que vous ne m’avez pas donné le temps de vous répondre: si bien que vous croyez ce qui n’est point. Sachez donc que je ne suis pas venu ici dans la vue de demander votre fille en mariage, mais dans celle de vous acheter une paire de bœufs que vous voulez conduire en foire la semaine prochaine, et que mon beau-père suppose lui convenir.
—J’entends, Germain, répondit Léonard fort tranquillement; vous avez changé d’idée en voyant ma fille avec ses amoureux. C’est comme il vous plaira. Il paraît que ce qui attire les uns rebute les autres, et vous avez le droit de vous retirer puisque aussi bien vous n’avez pas encore parlé. Si vous voulez sérieusement acheter mes bœufs, venez les voir au pâturage; nous en causerons, et, que nous fassions ou non ce marché, vous viendrez dîner avec nous avant de vous en retourner.