La Mare au diablePart 3 of 12
French original · English translation
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—C’est tant pis, mon fils, et voilà pourquoi j’aimerais que tu eusses une femme de tête pour me remplacer quand je n’y serai plus. Tu n’as jamais voulu voir clair dans nos comptes, et ça pourrait t’amener du désagrément avec mon fils, quand vous ne m’aurez plus pour vous mettre d’accord et vous dire ce qui vous revient à chacun.
—Puissiez-vous vivre longtemps, père Maurice! Mais ne vous inquiétez pas de ce qui sera après vous; jamais je ne me disputerai avec votre fils. Je me fie à Jacques comme à vous- même, et comme je n’ai pas de bien à moi, que tout ce qui peut me revenir provient de votre fille et appartient à nos enfants, je peux être tranquille et vous aussi; Jacques ne voudrait pas dépouiller les enfants de sa sœur pour les siens, puisqu’il les aime quasi autant les uns que les autres.
—Tu as raison en cela, Germain. Jacques est un bon fils, un bon frère et un homme qui aime la vérité. Mais Jacques peut mourir avant toi, avant que vos enfants soient élevés, et il faut toujours songer, dans une famille, à ne pas laisser des mineurs sans un chef pour les bien conseiller et régler leurs différends. Autrement les gens de loi s’en mêlent, les brouillent ensemble et leur font tout manger en procès. Ainsi donc, nous ne devons pas penser à mettre chez nous une personne de plus, soit homme, soit femme, sans nous dire qu’un jour cette personne-là aura peut-être à diriger la conduite et les affaires d’une trentaine d’enfants, petits-enfants, gendres et brus… On ne sait pas combien une famille peut s’accroître, et quand la ruche est trop pleine, qu’il faut essaimer, chacun songe à emporter son miel. Quand je t’ai pris pour gendre, quoique ma fille fût riche et toi pauvre, je ne lui ai pas fait reproche de t’avoir choisi. Je te voyais bon travailleur, et je savais bien que la meilleure richesse pour des gens de campagne comme nous, c’est une paire de bras et un cœur comme les tiens. Quand un homme apporte cela dans une famille, il apporte assez. Mais une femme, c’est différent: son travail dans la maison est bon pour conserver, non pour acquérir. D’ailleurs, à présent que tu es père et que tu cherches femme, il faut songer que tes nouveaux enfants, n’ayant rien à prétendre dans l’héritage de ceux du premier lit, se trouveraient dans la misère si tu venais à mourir, à moins que ta femme n’eût quelque bien de son côté. Et puis, les enfants dont tu vas augmenter notre colonie coûteront quelque chose à nourrir. Si cela retombait sur nous seuls, nous les nourririons, bien certainement, et sans nous en plaindre; mais le bien-être de tout le monde en serait diminué, et les premiers enfants auraient leur part de privations là-dedans. Quand les familles augmentent outre mesure sans que le bien augmente en proportion, la misère vient, quelque courage qu’on y mette. Voilà mes observations, Germain, pèse-les, et tâche de te faire agréer à la veuve Guérin; car sa bonne conduite et ses écus apporteront ici de l’aide dans le présent et de la tranquillité pour l’avenir.
—C’est dit, mon père. Je vais tâcher de lui plaire et qu’elle me plaise.
—Pour cela il faut la voir et aller la trouver.
—Dans son endroit? A Fourche? C’est loin d’ici, n’est-ce pas? et nous n’avons guère le temps de courir dans cette saison.
—Quand il s’agit d’un mariage d’amour, il faut s’attendre à perdre du temps; mais quand c’est un mariage de raison entre deux personnes qui n’ont pas de caprices et savent ce qu’elles veulent, c’est bientôt décidé. C’est demain samedi; tu feras ta journée de labour un peu courte, tu partiras vers les deux heures après dîner; tu seras à Fourche à la nuit; la lune est grande dans ce moment-ci, les chemins sont bons, et il n’y a pas plus de trois lieues de pays. C’est près du Magnier. D’ailleurs tu prendras la jument.
—J’aimerais autant aller à pied, par ce temps frais.
—Oui, mais la jument est belle, et un prétendu qui arrive aussi bien monté a meilleur air. Tu mettras tes habits neufs, et tu porteras un joli présent de gibier au père Léonard. Tu arriveras de ma part, tu causeras avec lui, tu passeras la journée du dimanche avec sa fille, et tu reviendras avec un oui ou un non lundi matin.
—C’est entendu, répondit tranquillement Germain; et pourtant il n’était pas tout à fait tranquille.
Germain avait toujours vécu sagement comme vivent les paysans laborieux. Marié à vingt ans, il n’avait aimé qu’une femme dans sa vie, et, depuis son veuvage, quoiqu’il fût d’un caractère impétueux et enjoué, il n’avait ri et folâtré avec aucune autre. Il avait porté fidèlement un véritable regret dans son cœur, et ce n’était pas sans crainte et sans tristesse qu’il cédait à son beau-père; mais le beau-père avait toujours gouverné sagement la famille, et Germain, qui s’était dévoué tout entier à l’œuvre commune, et, par conséquent, à celui qui la personnifiait, au père de famille, Germain ne comprenait pas qu’il eût pu se révolter contre de bonnes raisons, contre l’intérêt de tous.
Néanmoins il était triste. Il se passait peu de jours qu’il ne pleurât sa femme en secret, et, quoique la solitude commençât à lui peser, il était plus effrayé de former une union nouvelle que désireux de se soustraire à son chagrin. Il se disait vaguement que l’amour eût pu le consoler, en venant le surprendre, car l’amour ne console pas autrement. On ne le trouve pas quand on le cherche; il vient à nous quand nous ne l’attendons pas. Ce froid projet de mariage que lui montrait le père Maurice, cette fiancée inconnue, peut-être même tout ce bien qu’on lui disait de sa raison et de sa vertu, lui donnaient à penser. Et il s’en allait, songeant, comme songent les hommes qui n’ont pas assez d’idées pour qu’elles se combattent entre elles, c’est-à-dire ne se formulant pas à lui-même de belles raisons de résistance et d’égoïsme, mais souffrant d’une douleur sourde, et ne luttant pas contre un mal qu’il fallait accepter.
Cependant le père Maurice était rentré à la métairie, tandis que Germain, entre le coucher du soleil et la nuit, occupait la dernière heure du jour à fermer les brèches que les moutons avaient faites à la bordure d’un enclos voisin des bâtiments. Il relevait les tiges d’épine et les soutenait avec des mottes de terre, tandis que les grives babillaient dans le buisson voisin et semblaient lui crier de se hâter, curieuses qu’elles étaient de venir examiner son ouvrage aussitôt qu’il serait parti.
V
LA GUILLETTE
Le père Maurice trouva chez lui une vieille voisine qui était venue causer avec sa femme tout en cherchant de la braise pour allumer son feu. La mère Guillette habitait une chaumière fort pauvre à deux portées de fusil de la ferme. Mais c’était une femme d’ordre et de volonté. Sa pauvre maison était propre et bien tenue, et ses vêtements rapiécés avec soin annonçaient le respect de soi-même au milieu de la détresse.
—Vous êtes venue chercher le feu du soir, mère Guillette, lui dit le vieillard. Voulez-vous quelque autre chose?
—Non, père Maurice, répondit-elle; rien pour le moment. Je ne suis pas quémandeuse, vous le savez, et je n’abuse pas de la bonté de mes amis.
—C’est la vérité; aussi vos amis sont toujours prêts à vous rendre service.
—J’étais en train de causer avec votre femme, et je lui demandais si Germain se décidait enfin à se remarier.
—Vous n’êtes point une bavarde, répondit le père Maurice, on peut parler devant vous sans craindre les propos: ainsi je dirai à ma femme et à vous que Germain est tout à fait décidé; il part demain pour le domaine de Fourche.
—A la bonne heure! s’écria la mère Maurice; ce pauvre enfant! Dieu veuille qu’il trouve une femme aussi bonne et aussi brave que lui!
—Ah! il va à Fourche? observa la Guillette. Voyez comme ça se trouve! cela m’arrange beaucoup, et puisque vous me demandiez tout à l’heure si je désirais quelque chose, je vas vous dire, père Maurice, en quoi vous pouvez m’obliger.
—Dites, dites, vous obliger, nous le voulons.
—Je voudrais que Germain prît la peine d’emmener ma fille avec lui.
—Où donc? à Fourche?
—Non pas à Fourche; mais aux Ormeaux, où elle va demeurer le reste de l’année.
—Comment! dit la mère Maurice, vous vous séparez de votre fille?
—Il faut bien qu’elle entre en condition et qu’elle gagne quelque chose. Ça me fait assez de peine et à elle aussi, la pauvre âme! Nous n’avons pas pu nous décider à nous quitter à l’époque de la Saint-Jean; mais voilà que la Saint-Martin arrive, et qu’elle trouve une bonne place de bergère dans les fermes des Ormeaux. Le fermier passait l’autre jour par ici en revenant de la foire. Il vit ma petite Marie qui gardait ses trois moutons sur le communal. "Vous n’êtes guère occupée, ma petite fille, qu’il lui dit; et trois moutons pour une pastoure, ce n’est guère. Voulez-vous en garder cent? je vous emmène. La bergère de chez nous est tombée malade, elle retourne chez ses parents, et si vous voulez être chez nous avant huit jours, vous aurez cinquante francs pour le reste de l’année jusqu’à la Saint-Jean." L’enfant a refusé, mais elle n’a pu se défendre d’y songer et de me le dire lorsqu’en rentrant le soir elle m’a vue triste et embarrassée de passer l’hiver, qui va être rude et long, puisqu’on a vu, cette année, les grues et les oies sauvages traverser les airs un grand mois plus tôt que de coutume. Nous avons pleuré toutes deux; mais enfin le courage est venu. Nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas rester ensemble, puisqu’il y a à peine de quoi faire vivre une seule personne sur notre lopin de terre; et puisque Marie est en âge (la voilà qui prend seize ans), il faut bien qu’elle fasse comme les autres, qu’elle gagne son pain et qu’elle aide sa pauvre mère.
—Mère Guillette, dit le vieux laboureur, s’il ne fallait que cinquante francs pour vous consoler de vos peines et vous dispenser d’envoyer votre enfant au loin, vrai, je vous les ferais trouver, quoique cinquante francs pour des gens comme nous ça commence à peser. Mais en toutes choses il faut consulter la raison autant que l’amitié. Pour être sauvée de la misère de cet hiver, vous ne le serez pas de la misère à venir, et plus votre fille tardera à prendre un parti, plus elle et vous aurez de peine à vous quitter La petite Marie se fait grande et forte, et elle n’a pas de quoi s’occuper chez vous. Elle pourrait y prendre l’habitude de la fainéantise…
—Oh! pour cela, je ne le crains pas, dit la Guillette. Marie est courageuse autant que fille riche et à la tête d’un gros travail puisse l’être. Elle ne reste pas un instant les bras croisés, et quand nous n’avons pas d’ouvrage elle nettoie et frotte nos pauvres meubles qu’elle rend clairs comme des miroirs. C’est une enfant qui vaut son pesant d’or, et j’aurais bien mieux aimé qu’elle entrât chez vous comme bergère que d’aller si loin chez des gens que je ne connais pas. Vous l’auriez prise à la Saint-Jean, si nous avions su nous décider; mais à présent vous avez loué tout votre monde, et ce n’est qu’à la Saint-Jean de l’autre année que nous pourrons y songer.
—Eh! j’y consens de tout mon cœur, Guillette! Cela me fera plaisir. Mais en attendant, elle fera bien d’apprendre un état et de s’habituer à servir les autres.
—Oui, sans doute; le sort en est jeté. Le fermier des Ormeaux l’a fait demander ce matin; nous avons dit oui, et il faut qu’elle parte. Mais la pauvre enfant ne sait pas le chemin, et je n’aimerais pas à l’envoyer si loin toute seule. Puisque votre gendre va à Fourche demain, il peut bien l’emmener. Il paraît que c’est tout à côté du domaine où elle va, à ce qu’on m’a dit; car je n’ai jamais fait ce voyage-là.
—C’est tout à côté, et mon gendre la conduira. Cela se doit; il pourra même la prendre en croupe sur la jument, ce qui ménagera ses souliers. Le voilà qui rentre pour souper. Dis- moi, Germain, la petite Marie à la mère Guillette s’en va bergère aux Ormeaux. Tu la conduiras sur ton cheval, n’est-ce pas?
—C’est bien, répondit Germain qui était soucieux, mais toujours disposé à rendre service à son prochain.
Dans notre monde à nous, pareille chose ne viendrait pas à la pensée d’une mère, de confier une fille de seize ans à un homme de vingt-huit; car Germain n’avait réellement que vingt- huit ans; et quoique, selon les idées de son pays, il passât pour vieux au point de vue du mariage, il était encore le plus bel homme de l’endroit. Le travail ne l’avait pas creusé et flétri comme la plupart des paysans qui ont dix années de labourage sur la tête. Il était de force à labourer encore dix ans sans paraître vieux, et il eût fallu que le préjugé de l’âge fût bien fort sur l’esprit d’une jeune fille pour l’empêcher de voir que Germain avait le teint frais, l’œil vif et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps élégant et souple comme celui d’un jeune cheval qui n’a pas encore quitté le pré.
Mais la chasteté des mœurs est une tradition sacrée dans certaines campagnes éloignées du mouvement corrompu des grandes villes, et, entre toutes les familles de Belair, la famille de Maurice était réputée honnête et servant la vérité. Germain s’en allait chercher femme; Marie était une enfant trop jeune et trop pauvre pour qu’il y songeât dans cette vue, et, à moins d’être un sans cœur et un mauvais homme, il était impossible qu’il eût une coupable pensée auprès d’elle. Le père Maurice ne fut donc nullement inquiet de lui voir prendre en croupe cette jolie fille; la Guillette eût cru lui faire injure si elle lui eût recommandé de la respecter comme sa sœur; Marie monta sur la jument en pleurant, après avoir vingt fois embrassé sa mère et ses jeunes amies. Germain, qui était triste pour son compte, compatissait d’autant plus à son chagrin, et s’en alla d’un air sérieux, tandis que les gens du voisinage disaient adieu de la main à la pauvre Marie sans songer à mal.
VI
PETIT-PIERRE
La Grise était jeune, belle et vigoureuse. Elle portait sans effort son double fardeau, couchant les oreilles et rongeant son frein, comme une fière et ardente jument qu’elle était. En passant devant le pré-long, elle aperçut sa mère, qui s’appelait la vieille Grise, comme elle la jeune Grise, et elle hennit en signe d’adieu. La vieille Grise approcha de la haie en faisant résonner ses enferges, essaya de galoper sur la marge du pré pour suivre sa fille; puis, la voyant prendre le grand trot, elle hennit à son tour, et resta pensive, inquiète, le nez au vent, la bouche pleine d’herbes qu’elle ne songeait plus à manger.
—Cette pauvre bête connaît toujours sa progéniture, dit Germain pour distraire la petite Marie de son chagrin. Ça me fait penser que je n’ai pas embrassé mon Petit-Pierre avant de partir. Le mauvais enfant n’était pas là! Il voulait, hier au soir, me faire promettre de l’emmener, et il a pleuré pendant une heure dans son lit. Ce matin, encore, il a tout essayé pour me persuader. Oh! qu’il est adroit et câlin! mais quand il a vu que ça ne se pouvait pas, monsieur s’est fâché: il est parti dans les champs, et je ne l’ai pas revu de la journée.
—Moi, je l’ai vu, dit la petite Marie en faisant effort pour rentrer ses larmes. Il courait avec les enfants de Soulas du côté des tailles, et je me suis bien doutée qu’il était hors de la maison depuis longtemps, car il avait faim et mangeait des prunelles et des mûres de buisson. Je lui ai donné le pain de mon goûter, et il m’a dit: "Merci, ma Marie mignonne: quand tu viendras chez nous, je te donnerai de la galette." C’est un enfant trop gentil que vous avez là, Germain!
—Oui, qu’il est gentil, reprit le laboureur, et je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour lui! Si sa grand’mère n’avait pas eu plus de raison que moi, je n’aurais pas pu me tenir de l’emmener, quand je le voyais pleurer si fort que son pauvre petit cœur en était tout gonflé.
—Eh bien! pourquoi ne l’auriez-vous pas emmené, Germain? Il ne vous aurait guère embarrassé; il est si raisonnable quand on fait sa volonté!
—Il paraît qu’il aurait été de trop là où je vais. Du moins c’était l’avis du père Maurice… Moi, pourtant, j’aurais pensé qu’au contraire il fallait voir comment on le recevrait, et qu’un si gentil enfant ne pouvait qu’être pris en bonne amitié… Mais ils disent à la maison qu’il ne faut pas commencer par faire voir les charges du ménage… Je ne sais pas pourquoi je te parle de ça, petite Marie; tu n’y comprends rien.
—Si fait, Germain; je sais que vous allez vous marier; ma mère me l’a dit, en me recommandant de n’en parler à personne, ni chez vous, ni là où je vais, et vous pouvez être tranquille: je n’en dirai mot.
—Tu feras bien, car ce n’est pas fait; peut-être que je ne conviendrai pas à la femme en question.
—Il faut espérer que si, Germain. Pourquoi donc ne lui conviendrez-vous pas?
—Qui sait? J’ai trois enfants, et c’est lourd pour une femme qui n’est pas leur mère!
—C’est vrai, mais vos enfants ne sont pas comme d’autres enfants.
—Crois-tu?
—Ils sont beaux comme des petits anges, et si bien élevés qu’on n’en peut pas voir de plus aimables.
—Il y a Sylvain qui n’est pas trop commode.
—Il est tout petit! il ne peut pas être autrement que terrible, mais il a tant d’esprit!