La Guerre des boutons Ch. 1/28 · 0%

La Guerre des boutonsPart 22 of 23

Louis Pergaud

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
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—Si on allait faire un tour à la cabane? proposa insidieusement La Crique, le dimanche après vêpres, quand tous ses camarades furent réunis, sous l’auvent de l’abreuvoir, autour du général.

Bacaillé frémit de joie, sans se douter le moins du monde qu’il était observé discrètement.

Au reste, à part les quatre chefs qui avaient pris part à la promenade de la veille, nul, pas même les Gibus ni Gambette, ne se doutait de l’état dans lequel se trouvait la cabane.

—Faudra pas se battre aujourd’hui, conseilla Camus, allons-y par la vie à Donzé.

On acquiesça à ces propositions diverses et la petite armée, babillante, gaie et sans penser à mal, s’achemina vers la forteresse.

Lebrac, selon son habitude, tenait la tête; Tintin, au milieu de la colonne et sans avoir l’air de penser à rien, marchait à hauteur de Bacaillé sur qui il ne jetait même pas les yeux; à l’arrière-garde, fermant la marche et ne perdant point de vue l’accusé, venaient La Crique et Camus, dont les blessures étaient en bonne voie de guérison.

Bacaillé était visiblement agité de pensées complexes, car il ne savait rien au juste de ce qu’avaient fait les Velrans: qu’allait-on trouver à la cabane? Quelle gueule feraient Lebrac et Camus et les autres si...

Il les regardait de temps à autre à la dérobée, et ses yeux pétillaient malgré lui de malice contenue, de joie refrénée et aussi d’un léger sentiment de crainte.

Et s’ils allaient se douter! Mais comment pourraient-ils savoir et surtout prouver?

On avançait dans le sentier du bois. Et la Crique penché vers le grimpeur lui disait:

—Hein, Camus, tes corbeaux d’hier, tu te souviens... j’aurais jamais cru. C’est tout de même vrai que ça porte malheur quelquefois ces bêtes-là.

—Demande voir à Bacaillé, riposta Camus, qui, par un inexplicable revirement, redevenait sceptique, demande z’y voir s’il en a vu ce matin, des corbeaux. Il ne se doute guère que nous savons et ne sait pas ce qui l’attend. Regarde-le, mais regarde-le donc un peu ce salaud-là!

—Crois-tu qu’il a du toupet? Oh! il se croit bien sûr et bien tranquille!

—Tu sais, faut pas le laisser échapper!

—Penses-tu, un bancal comme ça!

—Oh! mais, il court bien tout de même ce sauteré-là!

A l’autre extrémité de la colonne, on entendait Boulot qui disait:

—Ce que je ne comprends pas, c’est qu’ils reviennent encore après les tatouilles qu’on leur z’y a foutues.

—Pour moi, répondait Lebrac, ils doivent avoir une cache, eux aussi; vous avez bien vu que pour la culotte de Tintin ils n’avaient plus de triques en sortant du bois.

—Oui, ils ont sûrement une cabane comme nous, concluait Tigibus.

Bacaillé, à cette affirmation, eut un ricanement muet qui n’échappa point à Tintin pas plus qu’à La Crique ni à Camus.

—Eh bien! es-tu sûr maintenant? fit la Crique.

—Oui! répondit l’autre. Ah! la crapule! faudra bien qu’il avoue!

On sortait du bois, on allait arriver, on s’engageait dans les chemins creux.

—Ah! nom de Dieu! s’exclama Lebrac s’arrêtant, et, ainsi que c’était convenu, jouant la rage et la surprise, comme s’il eût tout ignoré.

Il y eut un vacarme effroyable de cris et de bousculades pour voir plus vite et ce fut bientôt un concert farouche de malédictions.

—Bon Dieu de bon Dieu! c’est-y possible!

—Cochons de cochons!

—Qui est-ce qui a bien pu faire ça?

—Le trésor?

—Rien, pus rien! râlait Grangibus.

—Et notre toit, et nos sabres, not’ arrosoir, nos images, le lit, la glace, la table!

—Le balai?

—C’est les Velrans!

—Pour sûr! qui ça serait-il?

—Peut-on savoir, hasarda Bacaillé, pour dire quelque chose lui aussi.

Tous étaient entrés derrière le chef. Seuls, Camus et La Crique, sombres et silencieux, leur trique au poing, comme le Chéroub au seuil du paradis perdu, gardaient la porte.

Lebrac laissa ses soldats se plaindre, se lamenter et hurler ainsi que des chiens qui sentent la mort. Lui, comme écrasé, s’assit à terre, au fond, sur les pierres qui avaient contenu le trésor, et, la tête dans les mains, sembla s’abandonner à son désespoir.

Personne ne songeait à sortir: on criait, on menaçait; puis l’effervescence de cris se calma et cette grande colère bruyante et vaine fit place à la prostration qui suit les irréparables désastres.

Camus et La Crique gardaient toujours la porte.

Enfin Lebrac, relevant la tête et se redressant, montra sa figure ravagée et ses traits crispés.

—C’est pas possible, rugit-il, que les Velrans aient fait ça tout seuls; non, c’est pas possible qu’ils aient réussi à trouver not’ cabane sans qu’on leur ait enseigné où elle était! C’est pas possible, on leur a dit!

Il y a un traître ici!

Et son accusation proférée tomba dans le grand silence comme un coup de fouet cinglant sur un troupeau désemparé.

Les yeux s’écarquillèrent, et papillotèrent. Un silence plus lourd plana.

—Un traître! reprirent en écho lointain et affaibli quelques voix, comme si c’eût été monstrueux et impossible.

—Un traître! oui! tonna derechef Lebrac. Il y a un traître et je le connais.

—Il est ici, glapit La Crique, brandissant son épieu d’un geste exterminateur.

—Regardez et vous le verrez, le traître! reprit Lebrac, fixant Bacaillé de ses yeux de loup.

—C’est pas vrai; c’est pas vrai! balbutia le bancal qui rougissait, blêmissait, verdissait, tremblait devant cette accusation muette comme toute une frondaison de bouleau et chancelait sur ses jambes.

—Vous voyez bien qu’il se dénonce tout seul, le traître. Le traître, c’est Bacaillé! là, le voyez-vous?

—Judas! va, hurla Gambette, terriblement ému, tandis que Grangibus, frémissant, lui posait la griffe sur l’épaule et le secouait comme un prunier.

—C’est pas vrai, c’est pas vrai! protestait de nouveau Bacaillé; quand est-ce que j’aurais pu leur dire, moi, je ne les vois pas les Velrans, je ne les connais pas!

—Silence, menteur! coupa le chef, nous savons tout. Jeudi la cabane était intacte, c’est vendredi qu’on l’a sacquée, puisqu’hier elle y était déjà. Allez, dites-le, ceux qui sont venus hier soir avec moi!

—Nous le jurons, firent ensemble Camus, Tintin et La Crique levant la main droite préalablement mouillée de salive et crachant par terre, serment solennel.

—Et tu vas dire, canaille, ou je t’étrangle, t’entends! tu vas avouer à qui tu l’as dit jeudi en revenant de Baume!

C’est jeudi que t’as vendu tes frères!

Une secouée brutale rappela à Bacaillé ahuri sa situation terrible.

—C’est pas vrai, na! continua-t-il à nier, et j’ veux m’en aller puisque c’est comme ça.

—On ne passe pas, grogna La Crique, levant son bâton.

—Lâches! vous êtes des lâches! riposta Bacaillé.

—Canaille! gibier de bagne, beugla Camus; il nous trahit, il nous fait voler et il nous insulte encore par-dessus le marché!

—Liez-le, ordonna Lebrac d’un ton sec.

Et, avant que la chose fût faite, il se saisit du prisonnier et le calotta vigoureusement.

—La Crique, interrogea-t-il ensuite, d’un air grave, toi qui connais ton histoire de France, dis-nous un peu comment on s’y prenait au bon vieux temps pour faire avouer leurs crimes aux coupables?

—On leur «roustissait» les doigts de pied.

—Déchaussez le traître alors et allumez du feu.

Bacaillé se débattait.

—Oh! tu as beau faire, prévint le chef, tu n’échapperas pas; avoueras-tu, canaille?

Une fumée épaisse et blanche montait déjà d’un amas de mousse et de feuilles sèches.

—Oui, fit l’autre affolé, oui!

Et le bancal, toujours maintenu par des ficelles et des mouchoirs roulés en forme de lien, au milieu du cercle menaçant et furibond des guerriers de Longeverne, avoua par petites phrases qu’il était en effet revenu de Baume avec Boguet de Velrans et le père d’icelui, qu’ils s’étaient arrêtés chez eux, là-bas, pour boire un litre et une goutte, et qu’il avait, étant saoul, raconté, sans croire mal faire, où se trouvait la cabane de Longeverne.

—C’est pas la peine d’essayer de nous monter le coup, tu sais, coupa La Crique, j’ai bien vu la gueule que tu faisais en rentrant de Baume, tu savais bien ce que tu disais; et en venant ici tout à l’heure, nous t’avons bien vu aussi. Tu savais!

—Tout ça, «c’est passe que tu bisques» de ce que la Tavie aime mieux Camus. Elle a sûrement raison de se foutre de ta gueule! Mais est-ce qu’on t’avait fait du mal après l’affaire de vendredi? Est-ce qu’on t’a seulement empêché de revenir te battre avec nous? Pourquoi alors que tu te venges aussi salement! T’as pas «d’escuses»!

—Voilà, conclut Lebrac, serrez les nœuds. On va le juger.

Un grand silence tomba.

Camus et La Crique, geôliers sinistres, barraient toujours le seuil. Une houle de poings se tendaient vers Bacaillé. Comprenant qu’il n’avait pas de pitié à attendre des geôliers et sentant venir l’heure des expiations suprêmes, il eut une révolte désespérée et terrible et essaya de ruer, de se débattre et de mordre.

Mais Gambette et les Gibus, qui avaient assumé le rôle de garde-chiourme, étaient des gars solides et râblés, et on ne le leur faisait pas comme ça, d’autant que la colère, une colère folle qui leur faisait les oreilles rouges, décuplait encore leurs forces.

Les poignets de Bacaillé, serrés dans des étaux de fer, devinrent bleus, ses jambes furent en un clin d’œil ligotées plus étroitement encore et on le jeta comme un paquet de chiffons au milieu de la cabane, sous le trou du toit défoncé, du toit si solide que, malgré tous leurs efforts, les Velrans ne l’avaient pu crever qu’en un seul endroit.

Lebrac en chef parla:

—La cabane, dit-il, est foutue; on connaît notre cache; tout est à refaire; mais ça ce n’est rien: il y a le trésor qui a disparu, il y a l’honneur qui est atteint.

L’honneur on le redressera, on sait ce que valent nos poings, mais le trésor... le trésor valait bien cent sous!

Bacaillé, continua-t-il gravement, tu es complice des voleurs, tu es un voleur, tu nous as volé cent sous; as-tu un écu de cinq livres à nous rendre?

La question était de pure forme et Lebrac ne l’ignorait pas. Qui est-ce qui avait jamais eu cent sous à soi, cent sous ignorés des parents et sur lesquels ces derniers ne pussent avoir à toute heure droit de haute main?

Personne!

—J’ai trois sous, gémit Bacaillé.

—Fous-toi-les «quèque» part tes trois sous! rugit Gambette.

—Messieurs, reprit Lebrac, solennel, voici un traître et nous allons le juger et l’exécuter sans rémission.

—Sans haine et sans crainte, redressa La Crique, qui se remémorait des lambeaux de phrases d’instruction civique.

—Il a avoué qu’il était coupable, mais il a avoué parce qu’il ne pouvait pas faire autrement et que nous connaissions son crime. Quel supplice doit-on lui faire subir?

—Le saigner! rugirent dix voix.

—Le pendre! beuglèrent dix autres.

—Le châtrer! grondèrent quelques-uns.

—Lui couper la langue!

—On va d’abord, interrompit le chef, plus prudent et gardant inconsciemment, malgré sa colère, une plus saine idée des choses et des conséquences de leur acte, on va d’abord lui nettoyer tous ses boutons pour reconstituer un noyau de trésor et remplacer en partie celui qui nous a été volé par ses amis les Velrans.

—Mes habits du dimanche? sursauta le prisonnier.

—J’ veux pas, j’ veux pas! je l’ dirai à nos gens!

—Chante toujours, mon petit, tu nous amuses; mais tu sais, tu n’as qu’à recommencer à cafarder pour voir un peu, et j’ te préviens que si tu brailles trop fort ici on te la boucle, ta gueule, avec ton «tire-jus», comme on a fait à l’Aztec des Gués.

Comme ces menaces ne décidaient point Bacaillé à se taire, on le bâillonna et on fit sauter tous ses boutons.

—Ce n’est pas tout ça, n. d. D., reprit La Crique, si on ne fait que ça à un traître, c’est vraiment pas la peine! Un traître!... c’est un traître! n. d. D. et ça n’a pas le droit de vivre!

—On va le fouetter, proposa Grangibus, chacun son coup puisqu’il nous a fait du mal à tertous.

On ligota de nouveau Bacaillé nu sur les planches de la table démolie.

—Commencez, ordonna Lebrac.

Un à un, la baguette de coudre à la main, les quarante Longevernes défilèrent devant Bacaillé, qui, sous leurs coups, hurlait à fendre le roc, et ils lui crachèrent sur le dos, sur les reins, sur les cuisses, sur tout le corps en signe de mépris et de dégoût.

Durant ce temps, une dizaine de guerriers, sous la conduite de La Crique, étaient sortis avec les habits du condamné.

Ils revinrent quand finissait l’opération et Bacaillé, débâillonné et délié, reçut au bout de longs bâtons les diverses pièces de son habillement veuves de boutons qui avaient été de plus largement compissées et abondamment souillées d’autre façon encore par les justiciers de Longeverne.

—Va te faire recoudre ça par les Velrans! lui conseilla-t-on pour finir.


CHAPITRE IX TRAGIQUES RENTRÉES

Les sanglots des martyrs et des suppliciés Sont une symphonie enivrante sans doute...

CH. BAUDELAIRE (les Fleurs du Mal).

Bacaillé, dépêtré de ses liens, les fesses en sang, la face congestionnée, les yeux révulsés d’horreur, reçut en pleine figure les paquets malodorants qu’étaient ses habits, cependant que toute l’armée, suivant ses chefs, l’abandonnait à son sort et quittait dignement la cabane pour aller un peu plus loin, dans un endroit désert et caché, se concerter sur ce qu’il convenait de faire en si pressante et pénible occurrence.

Pas un ne se demandait ce qu’il allait advenir du traître démasqué, châtié, fessé, déshonoré, empuanti. Ça, c’était son affaire, il n’avait que ce qu’il méritait et tout juste encore. Des râles et des hoquets de rage, des sanglots d’un homme qu’on assassine parvenaient bien jusqu’à leurs oreilles, ils ne s’en soucièrent point.

Bientôt, par degrés, l’autre reprenant conscience et se sauvant à toute allure, les sanglots et les cris et les hurlements diminuèrent et l’on n’entendit plus rien.

Alors Lebrac commanda.

—Il faut aller prendre à la cabane tout ce qui peut servir encore et aller le cacher ailleurs en attendant.

A deux cents mètres de là, dans le taillis, une petite excavation, insuffisante pour remplacer celle qu’on venait de perdre par le crime de Bacaillé, pouvait, faute de mieux, abriter momentanément les débris de ce qui avait été le palais de gloire de l’armée de Longeverne.

—Il faut tout apporter ici, décida-t-il. Et immédiatement la majeure partie de la troupe s’occupa à ce travail.

—Fichez aussi le mur en bas, compléta-t-il, enlevez le toit et murez la provision de bois; il faut qu’on ne voie plus rien de rien.

Les ordres étant donnés, pendant que les soldats vaquaient à ces corvées réglementaires et pressées, il conféra avec les autres chefs: Camus, La Crique, Tintin, Boulot, Grangibus et Gambette.

Ce fut une conférence longue et mystérieuse.

L’avenir et le présent y furent confrontés au passé, non sans regrets et sans plaintes, et surtout l’on agita la question de reconquérir le trésor.

Ce trésor était sûrement dans la cabane des Velrans et la cabane était dans le bois; mais comment le trouver et surtout quand pourrait-on le chercher?

Il n’y avait que Gambette habitant sur la Côte et quelquefois Grangibus occupé au moulin qui pouvaient invoquer des motifs plausibles d’absence sans courir le risque d’un contrôle immédiat et sérieux.

Gambette n’hésita pas.

—Je gouepperai l’école tant qu’il faudra; je battrai le bois en long, en large, en haut, en travers, j’en laisserai pas un pouce d’inesqueploré, tant que j’aurai pas démoli leur cabane et repris notre sac. Grangibus déclara que, toutes les fois qu’il pourrait se joindre à lui, il le retrouverait à la Carrière à Pepiot, une demi-heure environ avant l’entrée en classe.

Dès que la traque de Gambette aurait abouti et qu’on aurait reconquis le trésor, on rebâtirait la cabane sur un emplacement qu’on déterminerait plus tard, après les recherches les plus sérieuses.

Pour l’heure, on se contenterait de protéger jusqu’au contour des Menelots et à la marnière de Jean-Baptiste le retour au Vernois des Gibus.

Le transport des matériaux était achevé; les guerriers vinrent se grouper autour des chefs.

Lebrac, au nom du Conseil, annonça gravement que la guerre à la Saute était suspendue jusqu’à une date prochaine qu’on fixerait de façon précise dès qu’on aurait retrouvé ce qu’il fallait.

Le conseil, prudent, gardait en effet pour lui le secret de ses grandes décisions.

On effaça aussi bien que possible les traces qui menaient de l’ancienne cabane à la nouvelle réserve, après quoi, le soleil baissant, on se résolut à regagner le village sans se douter qu’à cette heure il était en pleine révolution.

Les conscrits qui jouaient aux quilles, les hommes qui buvaient leur litre à l’auberge de Fricot, les commères allant faire la causette avec la voisine, les grandes filles s’exerçant à la broderie ou au crochet derrière les rideaux de la fenêtre, toute la population de Longeverne, se récréant ou se reposant, fut tout d’un coup attirée, aspirée devrait-on dire, au milieu de la rue, par des cris épouvantables, par les râles qui n’avaient plus rien d’humain d’un malheureux qui est à bout, qui va tomber, rendre l’âme, et chacun, les yeux arrondis d’angoisse, se demandait ce qu’il y avait.

Et voilà que l’on vit surgir du «traje» des Cheminées, bancalant plus que jamais et courant et hurlant autant qu’on peut hurler, Bacaillé tout nu ou presque, car il n’avait sur son dos que sa chemise et aux pieds des souliers sans cordons. Il tenait sur ses bras deux paquets d’habits et il sentait, il empoisonnait plus que trente-six charognes en train de pourrir.

Les premiers qui accoururent à sa rencontre reculèrent en se bouchant le nez, puis, un peu aguerris, se rapprochèrent tout de même, complètement ahuris, interrogeant:

—Qu’est-ce qu’il y a?

Bacaillé avait les fesses rouges de sang, des rigoles de crachat lui descendaient le long des cuisses, ses yeux chavirés n’avaient plus de larmes, ses cheveux étaient tout droits et agglutinés comme les poils d’un hérisson, et il tremblait comme une feuille morte qui va se détacher de son rameau et s’envoler au vent.

—Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce qu’il y a?

Bacaillé ne pouvait rien dire: il hoquetait, râlait, se tordait, hochait la tête, se laissait aller.

Son père et sa mère accourus l’emportèrent à la maison à demi évanoui, cependant que tout le village intrigué les suivait.

On pansa les fesses de Bacaillé, on le débarbouilla, on mit tremper ses habits dans une seille à la remise, on le coucha, on lui chauffa des briques, des cruchons, des bouillottes; on lui fit boire du thé, du café, des grogs et, toujours hoquetant, il se calma un peu et baissa les paupières.

Un quart d’heure après, un peu remis, il rouvrait les yeux et racontait à ses parents, ainsi qu’aux nombreuses femmes qui entouraient sa couche, tout ce qui venait de se passer à la cabane, en omettant toutefois soigneusement de spécifier les motifs qui lui avaient valu ce traitement barbare, c’est-à-dire sa trahison.

Il dit tout le reste: il vendit tous les secrets de l’armée de Longeverne, il narra les escapades à la Saute et les batailles, il confessa les boutons chipés et la contribution de guerre, il dévoila tous les trucs de Lebrac, dénonça tous ses conseils; il chargea Camus autant qu’il put; il dit les planches dérobées, les clous soustraits, les outils empruntés et la noce, la goutte, le vin, les pommes et le sucre volés, les chants obscènes, la dégueulade au retour, et les farces à Bédouin et le culottage de saint Joseph avec les dépouilles de l’Aztec des Gués, tout, tout, tout; il se dégonfla, se vida, se vengea et s’endormit là-dessus avec la fièvre et le cauchemar.

Marchant sur la pointe des pieds, une à une ou par petits groupes, s’arrêtant de temps à autre pour jeter un coup d’œil sur l’intéressant malade, les visiteuses se retirèrent. Mais elles s’attendirent au seuil de la porte, et, toutes réunies, conférèrent, s’animèrent, s’excitèrent, se montèrent jusqu’à la fureur folle: œufs volés, boutons raflés, clous chipés, sans compter ce qu’on ne savait pas, et bientôt pas un chat dans le village—si toutefois ces gracieux animaux eurent le mauvais goût de prêter l’oreille aux discours de leurs patronnes—n’ignora un mot de la terrible affaire.

—Les gredins! les gouillands! les gouapes! les voyous! les saligauds!

—Attendez un peu qu’il rentre, j’ vais le soigner, le mien!

—J’ vais lui servir quéque chose aussi, au nôtre!

—Si c’est permis, des gamins de leur âge!

—Y a pus d’enfants, voyez-vous!

—Moi, c’est son père qui va lui en foutre!

—Attendez seulement qu’ils reviennent!

Le fait est qu’ils ne paraissaient point autrement pressés de rentrer, les gars de Longeverne, et ils l’auraient été bien moins encore s’ils avaient pu se douter de l’état de surexcitation dans lequel la rentrée et les révélations de Bacaillé avaient mis les auteurs de leurs jours.

—Vous ne les avez pas encore revus?

—Non! quelles sottises peuvent-ils bien être encore en train de faire?

Les pères venaient de rentrer pour arranger les bêtes, leur donner à manger, les mener boire et renouveler la litière. Ils criaient moins que leurs épouses, mais ils avaient les traits crispés et durcis.

Le père Bacaillé avait parlé de maladie, procès, dommages-intérêts, et, dame! quand il était question de leur faire desserrer les cordons de la bourse, cela n’allait point; aussi promettaient-ils intérieurement, et même à haute voix, de fabuleuses raclées à leurs rejetons.

—Les voici, annonça la mère Camus, du haut de sa levée de grange, la main en abat-jour sur les yeux.