La Bête humaine Ch. 1/4 · 0%

La Bête humainePart 23 of 42

Émile Zola

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
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Mais Flore avait reconnu Séverine. Elle, qui guettait chaque fois le train de Jacques, s'était aperçue, depuis quelques semaines, de la présence de cette femme, dans l'express du vendredi matin; d'autant plus que celle-ci, lorsqu'elle approchait du passage à niveau, mettait la tête à la portière, pour donner un coup d'oeil à sa propriété de la Croix-de-Maufras. Les yeux de Flore noircirent, en la voyant causer à demi-voix, avec le mécanicien.

—Ah! madame Roubaud! s'écria Misard, qui venait aussi de la reconnaître, et qui prit immédiatement son air obséquieux. En voilà une mauvaise chance! … Mais vous n'allez pas rester là, il faut descendre chez nous.

Jacques, après avoir serré la main du garde-barrière, appuya son offre.

—Il a raison… On en a peut-être pour des heures, vous auriez le temps de mourir de froid.

Séverine refusait, bien couverte, disait-elle. Puis, les trois cents mètres dans la neige l'effrayaient un peu. Alors, s'approchant, Flore, qui la regardait de ses grands yeux fixes, dit enfin:

—Venez, madame, je vous porterai.

Et, avant que celle-ci eût accepté, elle l'avait saisie dans ses bras vigoureux de garçon, elle la soulevait ainsi qu'un petit enfant. Ensuite, elle la déposa de l'autre côté de la voie, à une place déjà foulée, où les pieds n'enfonçaient plus. Des voyageurs s'étaient mis à rire, émerveillés. Quelle gaillarde! Si l'on en avait eu une douzaine comme ça, le déblaiement n'aurait pas demandé deux heures.

Cependant, la proposition de Misard, cette maison de garde-barrière, où l'on pouvait se réfugier, trouver du feu, peut-être du pain et du vin, courait d'une voiture à une autre. La panique s'était calmée, lorsqu'on avait compris qu'on ne courait aucun danger immédiat; seulement, la situation n'en restait pas moins lamentable: les bouillottes se refroidissaient, il était neuf heures, on allait souffrir de la faim et de la soif, pour peu que les secours se fissent attendre. Et cela pouvait s'éterniser, qui savait si l'on ne coucherait pas là? Deux camps se formèrent: ceux qui, de désespoir, ne voulaient pas quitter les wagons, et qui s'y installaient comme pour y mourir, enveloppés dans leurs couvertures, allongés rageusement sur les banquettes; et ceux qui préféraient risquer la course à travers la neige, espérant trouver mieux là-bas, désireux surtout d'échapper au cauchemar de ce train échoué, mort de froid. Tout un groupe se forma, le négociant âgé et sa jeune femme, la dame anglaise avec ses deux filles, le jeune homme du Havre, l'Américain, une douzaine d'autres, prêts à se mettre en marche.

Jacques, à voix basse, avait décidé Séverine, en jurant d'aller lui donner des nouvelles, s'il pouvait s'échapper. Et, comme Flore les regardait toujours de ses yeux sombres, il lui parla doucement, en vieil ami:

—Eh bien! c'est entendu, tu vas conduire ces dames et ces messieurs… Moi, je garde Misard, avec les autres. Nous allons nous y mettre, nous ferons ce que nous pourrons, en attendant.

Tout de suite, en effet, Cabuche, Ozil, Misard avaient pris des pelles, pour se joindre à Pecqueux et au conducteur-chef, qui attaquaient déjà la neige. La petite équipe s'efforçait de dégager la machine, fouillant sous les roues, rejetant les pelletées contre le talus. Personne n'ouvrait plus la bouche, on n'entendait que cet enragement silencieux, dans le morne étouffement de la campagne blanche. Et, lorsque la petite troupe des voyageurs s'éloigna, elle eut un dernier regard vers le train, qui restait seul, ne montrant plus qu'une mince ligne noire, sous l'épaisse couche qui l'écrasait. On avait refermé les portières, relevé les glaces. La neige tombait toujours, l'ensevelissait lentement, sûrement, avec une obstination muette.

Flore avait voulu reprendre Séverine dans ses bras. Mais celle-ci s'y était refusée, tenant à marcher comme les autres. Les trois cents mètres furent très pénibles à franchir: dans la tranchée surtout, on enfonçait jusqu'aux hanches; et, à deux reprises, il fallut opérer le sauvetage de la grosse dame anglaise, submergée à demi. Ses filles riaient toujours, enchantées. La jeune femme du vieux monsieur, ayant glissé, dut accepter la main du jeune homme du Havre; tandis que son mari déblatérait contre la France, avec l'Américain. Lorsqu'on fut sorti de la tranchée, la marche devint plus commode; mais on suivait un remblai, la petite troupe s'avança sur une ligne, battue par le vent, en évitant soigneusement les bords, vagues et dangereux sous la neige. Enfin, l'on arriva, et Flore installa les voyageurs dans la cuisine, où elle ne put même leur donner un siège à chacun, car ils étaient bien une vingtaine encombrant la pièce, assez vaste heureusement. Tout ce qu'elle inventa, ce fut d'aller chercher des planches et d'établir deux bancs, à l'aide des chaises qu'elle avait. Elle jeta ensuite une bourrée dans l'âtre, puis elle eut un geste, comme pour dire qu'on ne devait point lui en demander davantage. Elle n'avait pas prononcé une parole, elle demeura debout, à regarder ce monde de ses larges yeux verdâtres, avec son air farouche et hardi de grande sauvagesse blonde. Deux visages seulement lui étaient connus, pour les avoir souvent remarqués aux portières, depuis des mois: celui de l'Américain et celui du jeune homme du Havre; et elle les examinait, ainsi qu'on étudie l'insecte bourdonnant, posé enfin, qu'on ne pouvait suivre dans son vol. Ils lui semblaient singuliers, elle ne se les était pas précisément imaginés ainsi, sans rien savoir d'eux d'ailleurs, au-delà de leurs traits. Quant aux autres gens, ils lui paraissaient être d'une race différente, des habitants d'une terre inconnue, tombés du ciel, apportant chez elle, au fond de sa cuisine, des vêtements, des moeurs, des idées, qu'elle n'aurait jamais cru y voir. La dame anglaise confiait à la jeune femme du négociant qu'elle allait rejoindre aux Indes son fils aîné, haut fonctionnaire; et celle-ci plaisantait de sa mauvaise chance, pour la première fois qu'elle avait eu le caprice d'accompagner à Londres son mari, qui s'y rendait deux fois l'an. Tous se lamentaient, à l'idée d'être bloqués dans ce désert: il faudrait manger, il faudrait se coucher, comment ferait-on, mon Dieu! Et Flore, qui les écoutait immobile, ayant rencontré le regard de Séverine, assise sur une chaise, devant le feu, lui fit un signe, pour la faire passer dans la chambre, à côté.

—Maman, annonça-t-elle en y entrant, c'est Mme Roubaud… Tu n'as rien à lui dire?

Phasie était couchée, la face jaunie, les jambes envahies par l'enflure, si malade, qu'elle ne quittait plus le lit depuis quinze jours; et, dans la chambre pauvre, où un poêle de fonte entretenait une chaleur étouffante, elle passait les heures à rouler l'idée fixe de son entêtement, n'ayant d'autre distraction que la secousse des trains, à toute vitesse.

—Ah! madame Roubaud, murmura-t-elle, bon, bon!

Flore lui conta l'accident, lui parla de ce monde qu'elle avait amené et qui était là. Mais tout cela ne la touchait plus.

—Bon, bon! répétait-elle, de la même voix lasse.

Pourtant, elle se souvint, elle leva un instant la tête, pour dire:

—Si madame veut aller voir sa maison, tu sais que les clefs sont accrochées près de l'armoire.

Mais Séverine refusait. Un frisson l'avait prise, à la pensée de rentrer à la Croix-de-Maufras, par cette neige, sous ce jour livide. Non, non, elle n'avait rien à y voir, elle préférait rester là, à attendre, chaudement.

—Asseyez-vous donc, madame, reprit Flore. Il fait encore meilleur ici qu'à côté. Et puis, nous ne trouverons jamais assez de pain pour tous ces gens; tandis que, si vous avez faim, il y en aura toujours un morceau pour vous.

Elle avait avancé une chaise, elle continuait à se montrer prévenante, en faisant un visible effort pour corriger sa rudesse ordinaire. Mais ses yeux ne quittaient pas la jeune femme, comme si elle voulait lire en elle, se faire une certitude sur une question qu'elle se posait depuis quelque temps; et, sous son empressement, il y avait ce besoin de l'approcher, de la dévisager, de la toucher, afin de savoir.

Séverine remercia, s'installa près du poêle, préférant, en effet, être seule avec la malade, dans cette chambre, où elle espérait que Jacques trouverait le moyen de la rejoindre. Deux heures se passèrent, elle cédait à la grosse chaleur, et s'endormait, après avoir causé du pays, lorsque Flore, appelée à chaque instant dans la cuisine, rouvrit la porte, en disant, de sa voix dure:

—Entre, puisqu'elle est par ici!

C'était Jacques, qui s'échappait, pour apporter de bonnes nouvelles. L'homme, envoyé à Barentin, venait de ramener toute une équipe, une trentaine de soldats que l'administration avait dirigés sur les points menacés, en prévision des accidents; et tous étaient à l'oeuvre, avec des pioches et des pelles. Seulement, ce serait long, on ne repartirait peut-être pas avant la nuit.

—Enfin, vous n'êtes pas trop mal, prenez patience, ajouta-t-il. N'est-ce pas, tante Phasie, vous n'allez pas laisser Mme Roubaud mourir de faim?

Phasie, à la vue de son grand garçon, comme elle le nommait, s'était péniblement mise sur son séant, et elle le regardait, elle l'écoutait parler, ranimée, heureuse. Quand il se fut approché de son lit:

—Bien sûr, bien sûr! déclara-t-elle. Ah! mon grand garçon, te voilà! c'est toi qui t'es fait prendre par la neige! … Et cette bête qui ne me prévient pas!

Elle se tourna vers sa fille, elle l'apostropha:

—Sois polie au moins, va retrouver ces messieurs et ces dames, occupe-toi d'eux pour qu'ils ne disent pas à l'administration que nous sommes des sauvages.

Flore était restée plantée entre Jacques et Séverine. Un instant, elle parut hésiter, se demandant si elle n'allait pas s'entêter là, malgré sa mère. Mais elle ne verrait rien, la présence de celle-ci empêcherait les deux autres de se trahir; et elle sortit, sans une parole, en les enveloppant d'un long regard.

—Comment! tante Phasie, reprit Jacques d'un air chagrin, vous voilà tout à fait au lit, c'est donc sérieux?

Elle l'attira, le força même à s'asseoir sur le bord du matelas, et sans plus se soucier de la jeune femme, qui s'était écartée par discrétion, elle se soulagea, à voix très basse.

—Oh! oui sérieux! c'est miracle si tu me retrouves en vie… Je n'ai pas voulu t'écrire, parce que ces choses-là, ça ne s'écrit pas… J'ai failli y passer; mais, maintenant, ça va déjà mieux, et je crois bien que j'en réchapperai, cette fois-ci encore.

Il l'examinait, effrayé des progrès du mal, ne retrouvant plus rien en elle de la belle et saine créature d'autrefois.

—Alors, toujours vos crampes et vos vertiges, ma pauvre tante Phasie.

Mais elle lui serrait la main à la briser, elle continua, en baissant la voix davantage:

—Imagine-toi que je l'ai surpris… Tu sais que j'en donnais ma langue aux chiens, de ne pas savoir dans quoi il pouvait bien me flanquer sa drogue. Je ne buvais, je ne mangeais rien de ce qu'il touchait, et tout de même, chaque soir, j'avais le ventre en feu… Eh bien! il me la collait dans le sel, sa drogue! Un soir, je l'ai vu… Moi qui en mettais sur tout, des quantités, pour purifier!

Jacques, depuis que la possession de Séverine semblait l'avoir guéri, songeait parfois à cette histoire d'empoisonnement, lent et obstiné, comme on songe à un cauchemar, avec des doutes. Il serra tendrement à son tour les mains de la malade, il voulut la calmer.

—Voyons, est-ce possible, tout ça? … Pour dire des choses pareilles, il faut être vraiment bien sûr… Et puis, ça traîne trop! Allez, c'est plutôt une maladie à laquelle les médecins ne comprennent rien.

—Une maladie, reprit-elle en ricanant, une maladie qu'il m'a fichue dans la peau, oui! … Pour les médecins, tu as raison: il en est venu deux qui n'ont rien compris, et qui ne sont pas seulement tombés d'accord. Je ne veux pas qu'un seul de ces oiseaux remette les pieds ici… Entends-tu, il me collait ça dans le sel. Puisque je te jure que je l'ai vu! C'est pour mes mille francs, les mille francs que papa m'a laissés. Il se dit que, lorsqu'il m'aura détruite, il les trouvera bien.

—Ça, je l'en défie: ils sont dans un endroit où personne ne les découvrira, jamais, jamais! … Je puis m'en aller, je suis tranquille, personne ne les aura jamais, mes mille francs!

—Mais tante Phasie, moi, à votre place, j'enverrais chercher les gendarmes, si j'étais si certain que ça.

Elle eut un geste de répugnance.

—Oh! non, pas les gendarmes… ça ne regarde que nous, cette affaire; c'est entre lui et moi. Je sais qu'il veut me manger, et moi je ne veux pas qu'il me mange, naturellement. Alors, n'est-ce pas? je n'ai qu'à me défendre, à ne pas être aussi bête que je l'ai été, avec son sel… Hein? qui le croirait? un avorton pareil, un bout d'homme qu'on mettrait dans sa poche, ça finirait par venir à bout d'une grosse femme comme moi, si on le laissait faire, avec ses dents de rat!

Un petit frisson l'avait prise. Elle respira péniblement avant d'achever.

—N'importe, ce ne sera pas pour ce coup-ci. Je vais mieux, je serai sur mes pattes avant quinze jours… Et, cette fois, il faudra qu'il soit bien malin pour me repincer. Ah! oui, je suis curieuse de voir ça. S'il trouve le moyen de me redonner de sa drogue, c'est que, décidément, il est le plus fort, et alors, tant pis! je claquerai… Qu'on ne s'en mêle pas!

Jacques pensait que la maladie lui hantait le cerveau de ces imaginations noires; et, pour la distraire, il tâchait de plaisanter, lorsqu'elle se mit à trembler sous la couverture.

—Le voici, souffla-t-elle. Je le sens, quand il approche.

En effet, quelques secondes après, Misard entra. Elle était devenue livide, en proie à cette terreur involontaire des colosses devant l'insecte qui les ronge; car, dans son obstination à se défendre seule, elle avait de lui une épouvante croissante, qu'elle n'avouait pas. Misard, d'ailleurs, qui, dès la porte, les avait enveloppés, elle et le mécanicien, d'un vif regard, ne parut même pas ensuite les avoir vus, côte à côte; et, les yeux ternes, la bouche mince, avec son air doux d'homme chétif, il se confondait déjà en prévenances devant Séverine.

—J'ai pensé que madame voudrait peut-être profiter de l'occasion pour donner un coup d'oeil à sa propriété. Alors, je me suis échappé un instant… Si madame désire que je l'accompagne.

Et, comme la jeune femme refusait de nouveau, il continua d'une voix dolente:

—Madame a peut-être été étonnée, à cause des fruits… Ils étaient tous véreux, et ça ne valait vraiment pas l'emballage… Avec ça, il est venu un coup de vent qui a fait bien du mal… Ah! c'est triste que madame ne puisse pas vendre! Il s'est présenté un monsieur qui a demandé des réparations… enfin, je suis à la disposition de madame, et madame peut compter que je la remplace ici comme un autre elle-même.

Puis, il voulut absolument lui servir du pain et des poires, des poires de son jardin à lui, et qui, celles-là, n'étaient pas véreuses. Elle accepta.

En traversant la cuisine, Misard avait annoncé aux voyageurs que le travail de déblaiement marchait, mais qu'il y en avait encore pour quatre ou cinq heures. Midi était sonné, et ce fut une nouvelle lamentation, car il commençait à faire grand-faim. Flore, justement, déclarait qu'elle n'aurait pas de pain pour tout le monde. Elle avait bien du vin, elle était remontée de la cave avec dix litres, qu'elle venait d'aligner sur la table. Seulement, les verres manquaient aussi: il fallait boire par groupe, la dame anglaise avec ses deux filles, le vieux monsieur avec sa jeune femme. Celle-ci, d'ailleurs, trouvait dans le jeune homme du Havre un serviteur zélé, inventif, qui veillait sur son bien-être. Il disparut, revint avec des pommes et un pain, découvert au fond du bûcher. Flore se fâchait, disait que c'était du pain pour sa mère malade. Mais, déjà, il le coupait, le distribuait aux dames, en commençant par la jeune femme, qui lui souriait, flattée. Son mari ne décolérait pas, ne s'occupait même plus d'elle, en train d'exalter avec l'Américain les moeurs commerciales de New-York. Jamais les jeunes Anglaises n'avaient croqué des pommes de si bon coeur. Leur mère, très lasse, sommeillait à demi. Il y avait, par terre, devant l'âtre, deux dames assises, vaincues par l'attente. Des hommes, qui étaient sortis fumer devant la maison, pour tuer un quart d'heure, rentraient gelés, frissonnants. Peu à peu, le malaise grandissait, la faim mal satisfaite, la fatigue doublée par la gêne et l'impatience. Cela tournait au campement de naufragés, à la désolation d'une bande de civilisés jetée par un coup de mer dans une île déserte.