La Bête humainePart 12 of 42
French original · English translation
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Tout de suite, il se montra aimable pour madame de Lachesnaye, car il y avait encore en lui un magistrat mondain, fréquentant la société de Rouen et des environs.
—Madame, veuillez vous asseoir.
Et il avança lui-même un siège à la jeune femme, une blonde chétive, l'air désagréable et laide, dans ses vêtements de deuil. Mais il fut simplement poli, de mine un peu rogue même, pour M. de Lachesnaye, blond lui aussi et malingre; car ce petit homme, conseiller à la cour dès l'âge de trente-six ans, décoré, grâce à l'influence de son beau-père et aux services que son père, également magistrat, avait rendus autrefois dans les commissions mixtes, représentait à ses yeux la magistrature de faveur, la magistrature riche, les médiocres qui s'installaient, certains d'un chemin rapide par leur parenté et leur fortune; tandis que lui, pauvre, sans protection, se trouvait réduit à tendre l'éternelle échine du solliciteur, sous la pierre sans cesse retombante de l'avancement. Aussi n'était-il pas fâché de lui faire sentir, dans ce cabinet, sa toute-puissance, l'absolu pouvoir qu'il avait sur la liberté de tous, au point de changer d'un mot un témoin en prévenu, et de procéder à son arrestation immédiate, si la fantaisie l'en prenait.
—Madame, continua-t-il, vous me pardonnerez d'avoir encore à vous torturer avec cette douloureuse histoire. Je sais que vous souhaitez aussi vivement que nous de voir la clarté se faire et le coupable expier son crime.
D'un signe, il prévint le greffier, un grand garçon jaune, à la figure osseuse, et l'interrogatoire commença.
Mais, dès les premières questions posées à sa femme, M. de Lachesnaye, qui s'était assis, voyant qu'on ne l'en priait pas, s'efforça de se substituer à elle. Il en vint à exhaler toute son amertume contre le testament de son beau-père. Comprenait-on cela? des legs si nombreux, si importants, qu'ils atteignaient presque la moitié de la fortune, une fortune de trois millions sept cent mille francs! Et à des personnes qu'on ne connaissait pas pour la plupart, à des femmes de toutes les classes! Il y avait jusqu'à une petite marchande de violettes, installée sous une porte de la rue du Rocher. C'était inacceptable, il attendait que l'instruction criminelle fût finie, pour voir s'il n'y aurait pas moyen de faire casser ce testament immoral.
Pendant qu'il se désolait ainsi, les dents serrées, montrant le sot qu'il était, le provincial à passions têtues, enfoncé dans l'avarice, M. Denizet le regardait de ses gros yeux clairs, à demi cachés, et sa bouche fine exprimait un dédain jaloux, pour cet impuissant que deux millions ne satisfaisaient pas, et qu'il verrait sans doute un jour sous la pourpre suprême, grâce à tout cet argent.
—Je crois, monsieur, que vous auriez tort, dit-il enfin. Le testament ne pourrait être attaqué que si le total des legs dépassait la moitié de la fortune, et ce n'est pas le cas.
Puis, se tournant vers son greffier:
—Dites donc, Laurent, vous n'écrivez pas tout ceci, je pense.
D'un faible sourire, celui-ci le rassura, en homme qui savait comprendre.
—Mais, enfin, reprit M. de Lachesnaye plus aigrement, on ne s'imagine pas, j'espère, que je vais laisser la Croix-de-Maufras à ces Roubaud. Un cadeau pareil à la fille d'un domestique! Et pourquoi, à quel titre? Puis, s'il est prouvé qu'ils ont trempé dans le crime…
M. Denizet revint à l'affaire.
—Vraiment, le croyez-vous?
—Dame! s'ils avaient connaissance du testament, leur intérêt à la mort de notre pauvre père est démontré… Remarquez, en outre, qu'ils ont été les derniers à causer avec lui…
Enfin, tout cela semble bien louche.
Impatienté, dérangé dans sa nouvelle hypothèse, le juge se tourna vers Berthe.
—Et vous madame, pensez-vous votre ancienne amie capable d'un tel crime?
Avant de répondre, elle regarda son mari. En quelques mois de ménage, leur mauvaise grâce, leur sécheresse à tous deux s'étaient communiquées et exagérées. Ils se gâtaient ensemble, c'était lui qui l'avait jetée sur Séverine, au point que, pour ravoir la maison, elle l'aurait fait arrêter sur l'heure
—Mon Dieu! monsieur, finit-elle par dire, la personne dont vous parlez avait de très mauvais instincts, étant petite.
—Quoi donc? l'accusez-vous de s'être mal conduite à Doinville?
—Oh! non, monsieur, mon père ne l'aurait pas gardée.
Dans ce cri, se révoltait la pruderie de la bourgeoise honnête, qui n'aurait jamais une faute à se reprocher, et qui mettait sa gloire à être une des vertus les plus incontestables de Rouen, saluée et reçue partout.
—Seulement, continua-t-elle, quand il y a des habitudes de légèreté et de dissipation… Enfin, monsieur, bien des choses que je n'aurais pas crues possibles, me paraissent certaines aujourd'hui.
De nouveau, M. Denizet eut un mouvement d'impatience. Il n'était plus du tout sur cette piste, et quiconque y demeurait devenait son adversaire, lui semblait s'attaquer à la sûreté de son intelligence.
—Voyons, pourtant, il faut raisonner, s'écria-t-il. Des gens comme les Roubaud ne tuent pas un homme comme votre père, pour hériter plus vite; ou, tout au moins, il y aurait des indices de leur hâte, je trouverais ailleurs des traces de cette âpreté à posséder et à jouir. Non, le mobile ne suffit point, il faudrait en découvrir un autre, et il n'y a rien, vous n'apportez rien vous-mêmes… Puis, rétablissez les faits, ne constatez-vous pas des impossibilités matérielles? Personne n'a vu les Roubaud monter dans le coupé, un employé croit même pouvoir affirmer qu'ils sont retournés dans leur compartiment. Et, puisqu'ils y étaient pour sûr à Barentin, il serait nécessaire d'admettre un va-et-vient de leur wagon à celui du président, dont les séparaient trois autres voitures, cela pendant les quelques minutes du trajet, lorsque le train était lancé à toute vitesse. Est-ce vraisemblable? j'ai questionné des mécaniciens, des conducteurs. Tous m'ont dit qu'une grande habitude seule pouvait donner assez de sang-froid et d'énergie… La femme n'en aurait pas été en tout cas, le mari se serait risqué sans elle; et pour quoi faire, pour tuer un protecteur qui venait de les tirer d'un embarras grave? Non, non, décidément! l'hypothèse ne tient pas debout, il faut chercher ailleurs… Ah! un homme qui serait monté à Rouen et descendu à la première station, qui aurait récemment prononcé des menaces de mort contre la victime…
Dans sa passion, il arrivait à son système nouveau, il allait trop en dire, lorsque la porte, en s'entrouvrant, laissa passer la tête de l'huissier. Mais, avant que celui-ci eût prononcé un mot, une main gantée acheva d'ouvrir la porte toute grande; et une dame blonde entra, vêtue d'un deuil très élégant, encore belle à cinquante ans passés, d'une beauté opulente et forte de déesse vieillie.
—C'est moi, mon cher juge. Je suis en retard, et vous m'excuserez, n'est-ce pas? Les chemins sont impraticables, les trois lieues de Doinville à Rouen en faisaient bien six aujourd'hui.
Galamment, M. Denizet s'était levé.
—Votre santé est bonne, madame, depuis dimanche dernier?
—Très bonne… Et vous, mon cher juge, vous êtes-vous remis de la peur que mon cocher vous a faite? Ce garçon m'a raconté qu'il avait failli verser en vous ramenant, à deux kilomètres à peine du château.
—Oh! une simple secousse, je ne m'en souvenais déjà plus… Asseyez-vous donc, et comme je le disais tout à l'heure à madame de Lachesnaye, pardonnez-moi de réveiller votre douleur, avec cette épouvantable affaire.
—Mon Dieu! puisqu'il le faut… Bonjour, Berthe! bonjour, Lachesnaye!
C'était madame Bonnehon, la soeur de la victime. Elle avait embrassé sa nièce et serré la main du mari. Veuve, depuis l'âge de trente ans, d'un manufacturier qui lui avait apporté une grosse fortune, déjà fort riche par elle-même, ayant eu dans le partage avec son frère le domaine de Doinville, elle avait mené une existence aimable, toute pleine, disait-on, de coups de coeur, mais si correcte et si franche d'apparence, qu'elle était restée l'arbitre de la société rouennaise. Par occasion et par goût, elle avait aimé dans la magistrature, recevant au château, depuis vingt-cinq ans, le monde judiciaire, tout ce monde du Palais que ses voitures amenaient de Rouen et y ramenaient, dans une continuelle fête. Aujourd'hui, elle n'était point calmée encore, on lui prêtait une tendresse maternelle pour un jeune substitut, le fils d'un conseiller à la cour, M. Chaumette: elle travaillait à l'avancement du fils, elle comblait le père d'invitations et de prévenances. Et elle avait gardé aussi un bon ami des temps anciens, un conseiller également, un célibataire, M. Desbazeilles, la gloire littéraire de la cour de Rouen, dont on citait des sonnets finement tournés. Pendant des années, il avait eu sa chambre à Doinville. Maintenant, bien qu'il eût dépassé la soixantaine, il y venait dîner toujours, en vieux camarade, auquel ses rhumatismes ne permettaient plus que le souvenir. Elle conservait ainsi sa royauté par sa bonne grâce, malgré la vieillesse menaçante, et personne ne songeait à la lui disputer, elle n'avait senti une rivale que pendant le dernier hiver, chez madame Leboucq, la femme d'un conseiller encore, une grande brune de trente-quatre ans, vraiment très bien, où la magistrature commençait à aller beaucoup. Cela, dans son enjouement habituel, lui donnait une pointe de mélancolie.
—Alors, madame, si vous le permettez, reprit M. Denizet, je vais vous poser quelques questions.
L'interrogatoire des Lachesnaye était terminé, mais il ne les congédiait pas: son cabinet si morne, si froid, tournait au salon mondain. Le greffier, flegmatique, se prépara de nouveau à écrire.
—Un témoin a parlé d'une dépêche que votre frère aurait reçue, l'appelant tout de suite à Doinville… Nous n'avons pas trouvé trace de cette dépêche. Lui auriez-vous écrit, vous, madame?
Madame Bonnehon, très à l'aise, souriante, se mit à répondre sur le ton d'une amicale causerie.
—Je n'ai pas écrit à mon frère, je l'attendais, je savais qu'il devait venir, mais sans qu'une date fût fixée. D'habitude, il tombait de la sorte, et presque toujours par un train de nuit. Comme il habitait un pavillon isolé dans le parc, ouvrant sur une ruelle déserte, nous ne l'entendions même pas arriver. Il louait à Barentin une voiture, il ne se montrait que le lendemain, fort tard parfois dans la journée, ainsi qu'un voisin en visite, installé chez lui depuis longtemps… Si, cette fois-là, je l'attendais, c'était qu'il devait m'apporter une somme de dix mille francs, un règlement de compte entre nous. Il avait certainement les dix mille francs sur lui.
C'est pourquoi j'ai toujours cru qu'on l'avait tué pour le voler, simplement.
Le juge laissa régner un court silence; puis, la regardant en face:
—Qu'est-ce que vous pensez de madame Roubaud et de son mari?
Elle eut un vif mouvement de protestation.
—Ah! non, mon cher monsieur Denizet, vous n'allez pas encore vous égarer sur le compte de ces braves gens… Séverine était une bonne petite fille, très douce, très docile même, et délicieuse avec ça, ce qui ne gâte rien. Je pense, puisque vous tenez à ce que je le répète, qu'elle et son mari sont incapables d'une mauvaise action.
Il l'approuvait de la tête, il triomphait, en jetant un coup d'oeil vers madame de Lachesnaye. Celle-ci, piquée, se permit d'intervenir.
—Ma tante, je vous trouve bien facile.
Alors, madame Bonnehon se soulagea, avec son franc-parler ordinaire.
—Laisse donc, Berthe, nous ne nous entendrons jamais là-dessus. Elle était gaie, elle aimait à rire, et elle avait bien raison… Je sais parfaitement ce que ton mari et toi vous pensez. Mais, en vérité, il faut que l'intérêt vous trouble la tête, pour que vous vous étonniez si fort de ce legs de la Croix-de-Maufras, fait par ton père à la bonne Séverine… Il l'avait élevée, il l'avait dotée, il était tout naturel qu'il la mît sur son testament. Ne la considérait-il pas un peu comme sa fille, voyons! … Ah! ma chère, l'argent compte pour si peu de chose dans le bonheur!
Elle, en effet, ayant toujours été très riche, se montrait d'un désintéressement absolu. Même, par un raffinement de belle femme adorée, elle affectait de mettre l'unique raison de vivre dans la beauté et dans l'amour.
—C'est Roubaud qui a parlé de la dépêche, fit remarquer sèchement M. de Lachesnaye. S'il n'y a pas eu de dépêche, le président n'a pas pu lui dire qu'il en avait reçu une. Pourquoi Roubaud a-t-il menti?
—Mais, s'écria M. Denizet, se passionnant, le président peut très bien avoir inventé cette dépêche, pour expliquer son départ subit aux Roubaud. Selon leur propre témoignage, il ne devait partir que le lendemain; et, comme il se trouvait dans le même train qu'eux, il avait besoin d'une raison quelconque, s'il ne voulait pas leur apprendre la raison vraie, que nous ignorons tous, d'ailleurs… Cela n'a pas d'importance, cela ne mène à rien.
Un nouveau silence se fit. Quand le juge continua, il était très calme, il se montra plein de précautions.
—A présent, madame, j'aborde un sujet particulièrement délicat, et je vous prie d'excuser la nature de mes questions. Personne plus que moi ne respecte la mémoire de votre frère… Des bruits couraient, n'est-ce pas? on lui donnait des maîtresses.
Madame Bonnehon s'était remise à sourire, avec son infinie tolérance.
—Oh! cher monsieur, à son âge! … Mon frère a été veuf de bonne heure, je ne me suis jamais cru le droit de trouver mauvais ce que lui-même trouvait bon. Il a donc vécu à sa guise, sans que je me mêle en rien de son existence. Ce que je sais, c'est qu'il gardait son rang, et qu'il est resté jusqu'au bout un homme du meilleur monde.
Berthe, suffoquée que, devant elle, on parlât des maîtresses de son père, avait baissé les yeux; pendant que son mari, aussi gêné qu'elle, était allé se planter devant la fenêtre, tournant le dos.
—Pardonnez-moi, si j'insiste, dit M. Denizet. N'y a-t-il pas eu une histoire, avec une jeune femme de chambre, chez vous?
—Ah! oui, Louisette… Mais, cher monsieur, c'était une petite vicieuse qui, à quatorze ans, avait des rapports avec un repris de justice. On a voulu exploiter sa mort contre mon frère. C'est une indignité, je vais vous raconter ça.
Sans doute elle était de bonne foi. Bien qu'elle sût à quoi s'en tenir sur les moeurs du président, et que sa mort tragique ne l'eût pas surprise, elle sentait le besoin de défendre la haute situation de la famille. D'ailleurs, dans cette malheureuse histoire de Louisette, si elle le croyait très capable d'avoir voulu la petite, elle était convaincue également de la débauche précoce de celle-ci.
—Imaginez-vous une gamine, oh! si petite, si délicate, blonde et rose comme un petit ange, et douce avec ça, d'une douceur de sainte nitouche à lui donner le bon Dieu sans confession… Eh bien, elle n'avait pas quatorze ans qu'elle était la bonne amie d'une sorte de brute, un carrier du nom de Cabuche, qui venait de faire cinq ans de prison, pour avoir tué un homme dans un cabaret. Ce garçon vivait à l'état sauvage, sur la lisière de la forêt de Bécourt, où son père, mort de chagrin, lui avait laissé une masure faite de troncs d'arbres et de terre. Il s'entêtait à y exploiter un coin des carrières abandonnées, qui autrefois, je crois bien, ont fourni la moitié des pierres dont Rouen est bâti. Et c'était au fond de ce terrier que la petite allait retrouver son loup-garou, dont tout le pays avait une si grosse peur, qu'il vivait absolument seul, comme un pestiféré. Souvent, on les rencontrait ensemble, rôdant par les bois, se tenant par la main, elle si mignonne, lui énorme et bestial. Enfin, une débauche à ne pas croire… Naturellement, je n'ai connu ces choses que plus tard. J'avais pris Louisette chez moi presque par charité, pour faire une bonne oeuvre. Sa famille, ces Misard, que je savais pauvres, s'étaient bien gardés de me dire qu'ils avaient roué de coups l'enfant, sans pouvoir l'empêcher de courir chez son Cabuche, dès qu'une porte restait ouverte… Et c'est alors que l'accident est arrivé. Mon frère, à Doinville, n'avait pas de serviteurs à lui. Louisette et une autre femme faisaient le ménage du pavillon écarté qu'il occupait. Un matin qu'elle s'y était rendue seule, elle disparut. Pour moi, elle préméditait sa fuite depuis longtemps, peut-être son amant l'attendait-il et l'avait-il emmenée… Mais l'épouvantable, ce fut que, cinq jours après, le bruit de la mort de Louisette courait, avec des détails sur un viol, tenté par mon frère, dans des circonstances si monstrueuses, que l'enfant, affolée, était allée chez Cabuche, disait-on, mourir d'une fièvre cérébrale. Que s'était-il passé? tant de versions ont circulé, qu'il est difficile de le dire. Je crois pour ma part que Louisette, morte réellement d'une mauvaise fièvre, car un médecin l'a constaté, a succombé à quelque imprudence, des nuits à la belle étoile, des vagabondages dans les marais… N'est-ce pas? mon cher monsieur, vous ne voyez pas mon frère supplicier cette gamine. C'est odieux, c'est impossible.
Pendant ce récit, M. Denizet avait écouté attentivement, sans approuver ni désapprouver. Et madame Bonnehon eut un léger embarras à finir; puis, se décidant:
—Mon Dieu! je ne dis point que mon frère n'ait pas voulu plaisanter avec elle. Il aimait la jeunesse, il était très gai, sous son apparence rigide. Enfin, mettons qu'il l'ait embrassée.
Sur ce mot, il y eut une révolte pudique des Lachesnaye.
—Oh! ma tante, ma tante!
Mais elle haussa les épaules: pourquoi mentir à la justice?
—Il l'a embrassée, chatouillée peut-être. Il n'y a pas de crime là-dedans… Et ce qui me fait admettre cela, c'est que l'invention ne vient pas du carrier. Louisette doit être la menteuse, la vicieuse qui a grossi les choses pour se faire peut-être garder par son amant, de façon que celui-ci, une brute, je vous l'ai dit, a fini de bonne foi par s'imaginer qu'on lui avait tué sa maîtresse… Il était réellement fou de rage, il répétait dans tous les cabarets que, si le président lui tombait sous les mains, il le saignerait comme un cochon…
Le juge, silencieux jusque-là, l'interrompit vivement.
—Il a dit cela, des témoins pourront-ils l'affirmer?
—Oh! cher monsieur, vous en trouverez tant que vous voudrez… Enfin, une bien triste affaire, nous avons eu beaucoup d'ennuis. Heureusement que la situation de mon frère le mettait au-dessus de tout soupçon.
Madame Bonnehon venait de comprendre quelle piste nouvelle suivait M. Denizet; et elle en était assez inquiète, elle préféra ne pas s'engager davantage, en le questionnant à son tour. Il s'était levé, il dit qu'il ne voulait pas abuser plus longtemps de la douloureuse complaisance de la famille. Sur son ordre, le greffier lut les interrogatoires, avant de les faire signer aux témoins. Ils étaient d'une correction parfaite, ces interrogatoires, si bien épluchés des mots inutiles et compromettants, que Mme Bonnehon, la plume à la main, eut un coup d'oeil de surprise bienveillante sur ce Laurent, blême, osseux, qu'elle n'avait pas regardé encore.