L'Affaire Lerouge Ch. 1/5 · 0%

L'Affaire LerougePart 24 of 40

Émile Gaboriau

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
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Enfin, il s'efforça de faire reprendre leur pli à sa barbe et à ses cheveux. Il ne se doutait guère que quatre yeux de lynx étaient fixés sur lui.

—Bon! murmurait l'apprenti policier, voilà notre coq qui relève la crête et qui lisse ses plumes!

—Je vous disais bien, objecta M. Balan, qu'il n'était qu'engourdi... Chut!... il a parlé, je crois.

Mais ils ne surprirent ni un de ces gestes désordonnés ni une de ces paroles incohérentes qui presque toujours échappent aux faibles que la frayeur agite, ou aux imprudents qui croient à la discrétion des «secrets». Une fois seulement, le mot «honneur», prononcé par Albert, arriva jusqu'à l'oreille des deux espions.

—Ces mâtins de la haute, grommela M. Balan, ont sans cesse ce mot à la bouche, dans les commencements. Ce qui les tracasse surtout, c'est l'opinion d'une douzaine d'amis et des cent mille inconnus qui lisent la Gazette des tribunaux. Ils ne songent à leur tête que plus tard.

Quand les gendarmes arrivèrent pour chercher Albert et le conduire à l'instruction, ils le trouvèrent assis sur le bord de sa couchette, les pieds appuyés sur la barre de fer, les coudes aux genoux et la tête cachée entre ses mains.

Il se leva dès qu'ils entrèrent et fit quelques pas vers eux. Mais sa gorge était si sèche qu'il comprit qu'il lui serait impossible de parler. Il demanda un instant, et, revenant vers la petite table du secret, il se versa et but coup sur coup deux grands verres d'eau.

—Je suis prêt! dit-il aussitôt après.

Et d'un pas ferme, il suivit les gendarmes le long du passage qui conduit au Palais.

M. Daburon était alors au supplice. Il arpentait furieusement son cabinet et attendait son prévenu. Une fois encore, la vingtième depuis le matin, il regrettait de s'être engagé dans cette affaire.

Qu'il soit maudit, pensait-il, l'absurde point d'honneur auquel j'ai obéi! J'ai beau essayer de me rassurer à force de sophismes, j'ai eu tort de ne me point récuser. Rien au monde ne peut changer ma situation vis-à-vis de ce jeune homme. Je le hais. Je suis son juge, et il n'en est pas moins vrai que très positivement j'ai voulu l'assassiner. Je l'ai tenu au bout de mon revolver: pourquoi n'ai-je pas lâché la détente? Est-ce que je le sais? Quelle puissance a retenu mon doigt lorsqu'il suffisait d'une pression presque insensible pour que le coup partît? Je ne puis le dire. Que fallait-il pour qu'il fût le juge et moi l'assassin? Si l'intention était punie comme le fait, on devrait me couper le cou. Et c'est dans de pareilles conditions que j'ose l'interroger!...

En repassant devant la porte, il entendit dans la galerie le pas lourd des gendarmes.

—Le voilà, dit-il tout haut. Et il regagna précipitamment son fauteuil derrière son bureau, se penchant à l'ombre des cartons, comme s'il eût cherché à se cacher. Si le long greffier eût eu des yeux, il eût assisté à ce singulier spectacle d'un juge plus troublé que le prévenu. Mais il était aveugle, et à ce moment il ne songeait qu'à une erreur de quinze centimes qui s'était glissée dans ses comptes, et qu'il ne pouvait retrouver.

Albert entra le front haut dans le cabinet du juge. Ses traits portaient les traces d'une grande fatigue et de veilles prolongées; il était très pâle, mais ses yeux étaient clairs et brillants.

Les questions banales qui commencent les interrogatoires donnèrent à M. Daburon le temps de se remettre.

Heureusement, dans la matinée, il avait trouvé une heure pour préparer un plan; il n'avait qu'à le suivre.

—Vous n'ignorez pas, monsieur, commença-t-il d'un ton de politesse parfaite, que vous n'avez aucun droit au nom que vous portez?

—Je sais, monsieur, répondit Albert, que je suis le fils naturel de monsieur de Commarin. Je sais de plus que mon père ne pourrait me reconnaître quand il le voudrait, puisque je suis né pendant son mariage.

—Quelle a été votre impression en apprenant cela?

—Je mentirais, monsieur, si je disais que je n'ai pas ressenti un immense chagrin. Quand on est aussi haut que je l'étais, la chute est terrible et bien douloureuse. Pourtant, je n'ai pas eu un seul moment la pensée de contester les droits de monsieur Noël Gerdy. J'étais, comme je le suis encore, décidé à disparaître. Je l'ai déclaré à monsieur de Commarin.

M. Daburon s'attendait à cette réponse, et elle ne pouvait qu'étayer ses soupçons. N'entrait-elle pas dans le système de défense qu'il avait prévu? À lui maintenant de chercher un joint pour désarticuler cette défense dans laquelle le prévenu allait se renfermer comme dans une carapace.

—Vous ne pouviez entreprendre, reprit le juge, d'opposer une fin de non-recevoir à monsieur Gerdy. Vous aviez bien pour vous le comte et votre mère, mais monsieur Gerdy avait pour lui un témoignage qui vous eût fait succomber: celui de la veuve Lerouge.

—Je n'en ai jamais douté, monsieur.

—Eh bien! reprit le juge en cherchant à voiler le regard dont il enveloppait Albert, la justice suppose que, pour anéantir la seule preuve existante, vous avez assassiné la veuve Lerouge.

Cette accusation terrible, terriblement accentuée, ne changea rien à la contenance d'Albert. Il garda son maintien ferme sans forfanterie; pas un pli ne parut sur son front.

—Devant Dieu, répondit-il, et sur tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je vous le jure, monsieur, je suis innocent! Je suis, à cette heure, prisonnier, au secret, sans communication avec le monde extérieur, réduit par conséquent à l'impuissance la plus absolue: c'est en votre loyauté que j'espère pour arriver à démontrer mon innocence.

Quel comédien! pensait le juge; se peut-il que le crime ait cette force prodigieuse!

Il parcourait ses dossiers, relisant quelques passages des dépositions précédentes, cornant certaines pages qui contenaient des indications importantes pour lui. Tout à coup il reprit:

—Quand vous avez été arrêté, vous vous êtes écrié: «Je suis perdu!» Qu'entendiez-vous par là?

—Monsieur, répondit Albert, je me rappelle, en effet, avoir dit cela. Lorsque j'ai su de quel crime on m'accusait, en même temps que j'étais frappé de consternation, mon esprit a été comme illuminé par un éclair de l'avenir. En moins d'une seconde j'ai entrevu tout ce que ma situation avait d'affreux; j'ai compris la gravité de l'accusation, sa vraisemblance et les difficultés que j'aurais à me défendre. Une voix m'a crié: «Qui donc avait intérêt à la mort de Claudine?» Et la conviction de l'imminence du péril m'a arraché l'exclamation que vous dites.

L'explication était plus que plausible, possible et même vraisemblable. Elle avait encore cet avantage d'aller au-devant d'une question si naturelle qu'elle a été formulée en axiome: «Cherche à qui le crime profite.» Tabaret avait prévu qu'on ne prendrait pas le prévenu sans vert.

M. Daburon admira la présence d'esprit d'Albert et les ressources de cette imagination perverse.

—En effet, reprit le juge, vous paraissez avoir eu le plus pressant intérêt à cette mort. C'est d'autant plus vrai que nous sommes sûrs, entendez-vous, bien sûrs que le crime n'avait pas le vol pour mobile. Ce qu'on avait jeté à la Seine a été retrouvé. Nous savons aussi qu'on a brûlé tous les papiers. Compromettraient-ils une autre personne que vous? Si vous le savez, dites-le.

—Que puis-je vous répondre, monsieur? Rien.

—Êtes-vous allé souvent chez cette femme?

—Trois ou quatre fois, avec mon père.

—Un des cochers de l'hôtel prétend vous y avoir conduits au moins dix fois.

—Cet homme se trompe. D'ailleurs, qu'importe le nombre des visites?

—Connaissez-vous la disposition des lieux? vous les rappelez-vous?

—Parfaitement, monsieur, il y a deux pièces. Claudine couchait dans celle du fond.

—Vous n'étiez pas un inconnu pour la veuve Lerouge, c'est entendu. Si vous étiez allé frapper un soir à son volet, pensez-vous qu'elle vous eût ouvert?

—Certes, monsieur, et avec empressement.

—Vous avez été malade, ces jours-ci?

—Très indisposé, au moins, oui monsieur. Mon corps fléchissait sous le poids d'une épreuve bien lourde pour mes forces. Je n'ai cependant pas manqué de courage!

—Pourquoi avoir défendu à votre valet de chambre Lubin d'aller chercher le médecin?

—Eh! monsieur, que pouvait le docteur à mon mal! Toute sa science m'aurait-elle rendu le fils légitime de monsieur de Commarin?

—On vous a entendu tenir de singuliers propos. Vous sembliez ne plus vous intéresser à rien de la maison. Vous avez détruit des papiers, des correspondances.

—J'étais décidé à quitter l'hôtel, monsieur: ma résolution vous explique tout.

Aux questions du juge, Albert répondait vivement, sans le moindre embarras, d'un ton assuré. Sa voix, d'un timbre sympathique, ne tremblait pas; nulle émotion ne la voilait; elle gardait son éclat pur et vibrant.

M. Daburon crut prudent de suspendre l'interrogatoire. Avec un adversaire de cette force, évidemment il faisait fausse route. Procéder par détail était folie, on n'arriverait ni à l'intimider ni à le faire se couper. Il fallait en venir aux grands coups.

—Monsieur, dit brusquement le juge, donnez-moi bien exactement, je vous prie, l'emploi de votre temps pendant la soirée de mardi dernier, de six heures à minuit.

Pour la première fois, Albert parut se déconcerter. Son regard, qui jusque-là allait droit au juge, vacilla.

—Pendant la soirée de mardi..., balbutia-t-il, répétant la phrase comme pour gagner du temps.

Je le tiens! pensa Daburon, qui eut un tressaillement de joie. Et tout haut il insista:

—Oui, de six heures à minuit!

—Je vous avoue, monsieur, répondit Albert, qu'il m'est difficile de vous satisfaire; je ne suis pas bien sûr de ma mémoire...

—Oh! ne dites pas cela, interrompit le juge. Si je vous demandais ce que vous faisiez il y a trois mois, tel soir, à telle heure, je concevrais votre hésitation. Mais il s'agit de mardi, et nous sommes aujourd'hui vendredi. De plus, ce jour si proche était le dernier du carnaval, c'était le Mardi gras. Cette circonstance doit aider vos souvenirs.

—Ce soir-là, je suis sorti, murmura Albert.

—Voyons, poursuivit le juge, précisons. Où avez-vous dîné?

—À l'hôtel, comme à l'ordinaire.

—Non, pas comme à l'ordinaire. À la fin de votre repas, vous avez demandé une bouteille de vin de Bordeaux et vous l'avez vidée. Vous aviez sans doute besoin de surexcitation pour vos projets ultérieurs...

—Je n'avais pas de projets, répondit le prévenu avec une très apparente indécision.

—Vous devez vous tromper. Deux amis étaient venus vous chercher; vous leur aviez répondu, avant de vous mettre à table, que vous aviez un rendez-vous urgent.

—Ce n'était qu'une défaite polie pour me dispenser de les suivre.

—Pourquoi?

—Ne le comprenez-vous donc pas, monsieur? J'étais résigné, mais non consolé. Je m'apprenais à m'accoutumer au coup terrible. Ne cherche-t-on pas la solitude dans les grandes crises de la vie!

—La prévention suppose que vous vouliez rester seul pour aller à La Jonchère. Dans la journée vous avez dit: «Elle ne saurait résister.» De qui parliez-vous?

—D'une personne à qui j'avais écrit la veille, et qui venait de me répondre. J'ai dû dire cela ayant encore à la main la lettre qu'on venait de me remettre.

—Cette lettre était donc d'une femme?

—Oui.

—Qu'en avez-vous fait, de cette lettre?

—Je l'ai brûlée.

—Cette précaution donne à penser que vous la considériez comme compromettante...

—Nullement, monsieur, elle traitait de questions intimes.

Cette lettre, évidemment, venait de Mlle d'Arlange, M. Daburon en était sûr. Devait-il néanmoins le demander et s'exposer à entendre prononcer ce nom de Claire, si terrible pour lui?

Il l'osa, en se penchant beaucoup sur son bureau, de telle sorte que le prévenu ne pouvait l'apercevoir.

—De qui venait cette lettre? interrogea-t-il.

—D'une personne que je ne nommerai pas.

—Monsieur, fit sévèrement le juge en se redressant, je ne vous dissimulerai pas que votre position est des plus mauvaises. Ne l'aggravez pas par des réticences coupables. Vous êtes ici pour tout dire, monsieur.

—Mes affaires, oui; celles des autres, non.

Albert fit cette dernière réponse d'un ton sec. Il était étourdi, ahuri, crispé par l'allure pressante et irritante de cet interrogatoire qui ne lui laissait pas le temps de respirer. Les questions du juge tombaient sur sa tête plus dru que les coups de marteau du forgeron sur le fer rouge qu'il se hâte de façonner. Ce semblant de rébellion de son «prévenu» inquiéta sérieusement M. Daburon. Il était, en outre, extrêmement surpris de trouver en défaut la perspicacité du vieux policier, absolument comme si Tabaret eût été infaillible. Tabaret avait prédit un alibi irrécusable, et cet alibi n'arrivait pas. Pourquoi? Ce subtil coupable avait-il donc mieux que cela? Quelle ruse gardait-il au fond de son sac? Sans doute il tenait en réserve quelque coup imprévu, peut-être irrésistible! Doucement, pensa le juge, je ne le tiens pas encore. Et vivement, il reprit:

—Poursuivons... Après dîner, qu'avez-vous fait?

—Je suis sorti.

—Pas immédiatement... La bouteille bue, vous avez fumé dans la salle à manger, ce qui a semblé assez extraordinaire pour être remarqué. Quelle espèce de cigares fumez-vous habituellement?

—Des trabucos.

—Ne vous servez-vous pas d'un porte-cigare, pour éviter à vos lèvres le contact du tabac?

—Si, monsieur, répondit Albert, assez surpris de cette série de questions.

—À quelle heure êtes-vous sorti?

—À huit heures environ.

—Aviez-vous un parapluie?

—Oui.

—Où êtes-vous allé?

—Je me suis promené.

—Seul, sans but, toute la soirée?

—Oui, monsieur.

—Alors, tracez-moi votre itinéraire bien exactement.

—Hélas! monsieur, cela même m'est fort difficile. J'étais sorti pour sortir, pour me donner du mouvement, pour secouer la torpeur qui m'accablait depuis trois jours. Je ne sais si vous vous rendez un compte exact de ma situation: j'avais la tête perdue. J'ai marché au hasard, le long des quais, j'ai erré dans les rues...

—Tout cela est bien improbable, interrompit le juge.

M. Daburon devait pourtant savoir que cela était du moins possible. N'avait-il pas eu, lui aussi, une nuit de courses folles à travers Paris? Qu'eût-il répondu à qui lui eût demandé, au matin: «—Où êtes-vous allé?—Je ne sais», ne le sachant pas, en effet. Mais il avait oublié, et ses angoisses du début étaient bien loin. L'interrogatoire commencé, il avait été pris de la fièvre de l'inconnu. Il se retrempait aux émotions de la lutte; la passion de son métier le reprenait.

Il était redevenu juge d'instruction, comme ce maître d'escrime qui, faisant des armes avec son meilleur ami, s'enivre au cliquetis du fer, s'échauffe, s'oublie et le tue.

—Ainsi, reprit M. Daburon, vous n'avez rencontré absolument personne qui puisse venir affirmer ici qu'il vous a vu? Vous n'avez parlé à âme qui vive? Vous n'êtes entré nulle part, ni dans un café ni dans un théâtre, pas même chez un marchand de tabac pour allumer un de vos trabucos?

—Je ne suis entré nulle part.

—Eh bien! monsieur, c'est un grand malheur pour vous, oui, un malheur immense, car je dois vous le dire, c'est précisément pendant cette soirée de mardi, entre huit heures et minuit, que la veuve Lerouge a été assassinée. La justice peut préciser l'heure. Encore une fois, monsieur, dans votre intérêt, je vous engage à réfléchir, à faire un énergique appel à votre mémoire.

L'indication du jour et de l'heure du meurtre parut consterner Albert. Il porta sa main à son front d'un geste désespéré. C'est cependant d'une voix calme qu'il répondit:

—Je suis bien malheureux, monsieur, mais je n'ai pas de réflexions à faire.

La surprise de M. Daburon était profonde. Quoi! pas d'alibi! rien! Ce ne pouvait être un piège ni un système de défense... Était-ce donc là cet homme si fort? Sans doute. Seulement il était pris au dépourvu. Jamais il ne s'était imaginé qu'il fût possible de remonter jusqu'à lui. Et pour cela, en effet, il avait fallu quelque chose comme un miracle.

Le juge enlevait lentement et une à une les grandes feuilles de papier qui recouvraient les pièces à conviction saisies chez Albert.

—Nous allons passer, reprit-il, à l'examen des charges qui pèsent sur vous; veuillez vous approcher. Reconnaissez-vous ces objets pour vous appartenir?

—Oui, monsieur, tout ceci est à moi.

—Bien. Prenons d'abord ce fleuret. Qui l'a brisé?

—Moi, monsieur, en faisant assaut avec monsieur de Courtivois, qui pourra en témoigner.

—Il sera entendu. Et qu'est devenu le bout cassé?

—Je ne sais. Il faudrait sur ce point interroger Lubin, mon valet de chambre.

—Précisément. Il a déclaré avoir cherché ce morceau sans parvenir à le retrouver. Je vous ferai remarquer que la victime a dû être frappée avec un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. Ce morceau d'étoffe sur lequel l'assassin a essuyé son arme en est une preuve.

—Je vous prierais, monsieur, d'ordonner, à cet égard, les recherches les plus minutieuses. Il est impossible qu'on ne retrouve pas l'autre moitié de ce fleuret.

—Des ordres seront donnés. Voici, maintenant, calquée sur ce papier, l'empreinte exacte des pas du meurtrier. J'applique dessus une de vos bottines, et la semelle, vous pouvez le voir, s'y adapte avec la dernière précision. Le morceau de plâtre a été coulé dans le creux du talon, vous remarquerez qu'il est en tout pareil à vos propres talons. J'y aperçois même la trace d'une cheville que je rencontre ici.

Albert suivait avec une sollicitude marquée tous les mouvements du juge. Il était manifeste qu'il luttait contre une terreur croissante. Était-il envahi par cette épouvante qui stupéfie les criminels lorsqu'ils sont près d'être confondus? À toutes les remarques du magistrat, il répondait d'une voix sourde:

—C'est vrai, c'est parfaitement vrai.

—En effet, continua M. Daburon; néanmoins, attendez encore avant de vous récrier. Le coupable avait un parapluie. Le bout de ce parapluie s'étant enfoncé dans la terre glaise détrempée, la rondelle de bois ouvragé qui arrête l'étoffe à l'extrémité s'est trouvée moulée en creux. Voici la motte de glaise enlevée avec les plus délicates précautions, et voici votre parapluie. Comparez le dessin des rondelles. Sont-elles semblables, oui ou non?

—Ces choses-là, monsieur, essaya Albert, se fabriquent par quantités énormes.

—Soit, laissons cette preuve. Voyez ce bout de cigare trouvé sur le théâtre du crime, et dites-moi à quelle espèce il appartient et comment il a été fumé?