Colas BreugnonPart 5 of 23
French original · English translation
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Tout en causant nous arrivâmes.
Brèves semblait dormir. Les maisons sur la route bâillaient, portes ouvertes, au soleil du printemps, et au nez des passants. Aucun visage humain, qu’au rebord d’un fossé le derrière d’un marmot, qui se donnait de l’air et qui faisait de l’eau. Mais à mesure que Paillard et moi, nous tenant par le bras, avancions en devisant vers le centre du bourg, par le chemin jonché de pailles et de bouses, montait un ronflement d’abeilles irritées. Et quand nous débouchâmes sur la place de l’église, nous la trouvâmes pleine de gens gesticulant, pérorant et piaillant. Au milieu, sur le seuil de la porte entrouverte du jardin de la cure, Chamaille, cramoisi de colère, braillait, en montrant les deux poings à tous ses paroissiens. Nous tâchions de comprendre; mais nous n’entendions rien qu’un tumulte de voix:
«...Chenilles et chenillots... Hannetons et mulots... Cum spiritu tuo...»
Et Chamaille criait:
—Non! non! je n’irai pas!
Et la foule:
—Sacré nom! Es-tu notre curé? réponds-nous, oui ou non? Si tu l’es (et tu l’es), c’est pour que tu nous serves.
Et Chamaille:
—Faquins! Je sers Dieu, non pas vous...
Ce fut un beau tapage. Chamaille, pour en finir, plaqua l’huis au visage de ses administrés; au travers de la grille, on vit encore ses deux mains s’agiter, dont l’une par habitude répandait sur son peuple onctueusement la pluie de la bénédiction et dont l’autre levait sur la terre le tonnerre de la malédiction. Une dernière fois, à la fenêtre de la maison, parut son ventre rond et sa face carrée, qui, ne pouvant se faire entendre au milieu des huées, répliqua rageusement avec un pied de nez. Là-dessus, volets clos et visage de bois. Les crieurs se lassèrent; la place se vida; et, nous glissant derrière les badauds clairsemés, nous pûmes enfin à l’huis de Chamaille frapper.
Nous frappâmes longtemps. L’animal entêté ne voulait pas ouvrir.
—Hé! monsieur le curé!...
Nous avions beau héler (nous déguisions nos voix, afin de nous amuser):
—Maître Chamaille, êtes-vous là?
—Au diable! Je n’y suis pas.
Et comme nous insistions:
—Voulez-vous lever le camp! Si vous ne laissez ma porte, je vais, bougres de chiens, vous baptiser de belle sorte!
Il faillit sur nos dos verser son pot à eau. Nous criâmes:
—Chamaille, au moins verse du vin!
À ces mots, par miracle, l’orage s’apaisa. Rouge comme un soleil, la bonne figure réjouie de Chamaille se pencha:
—Nom d’un petit bonhomme! Breugnon, Paillard, c’est vous? J’allais en faire de belles! Ah! les sacrés farceurs! que ne le disiez-vous?
Notre homme quatre à quatre dégringole ses marches.
—Entrez! Entrez! Bénis! Çà, que je vous embrasse! Bonnes gens, que je suis aise de voir figure humaine après tous ces babouins! Avez-vous assisté à la danse qu’ils faisaient? Qu’ils dansent tant qu’il leur plaît, je ne bougerai pas. Montez, nous allons boire. Vous devez avoir chaud. Vouloir me faire sortir avec le Saint-Sacrement! Il va pleuvoir tantôt: nous serions, le bon Dieu et moi, trempés comme des soupes. Sommes-nous à leur service? Suis-je un valet de ferme? Traiter l’homme de Dieu en manant! Sacripants! Je suis fait pour curer leurs âmes et non leurs champs.
—Ah! çà, demandâmes-nous, qu’est-ce que tu nous chantes? À qui diable en as-tu?
—Montez, montez, dit-il. Là-haut, nous serons mieux. Mais d’abord, il faut boire. Je n’en puis plus, j’étouffe!... Que dites-vous de ce vin? Certes il n’est point des pires. Croiriez-vous, mes amis, que ces animaux-là avaient la prétention de me faire, tous les jours, faire les Rogations, dès Pâques... Pourquoi pas depuis les Rois jusqu’à la Circoncision? Et cela, pour des hannetons!
—Des hannetons! dîmes-nous. Sûrement, quelques-uns te sont restés pour compte. Tu divagues, Chamaille.
—Je ne divague point, cria-t-il indigné. Ah! cela, c’est trop fort! C’est moi qui suis en butte à toutes leurs folies et c’est moi qui suis fou!
—Alors, explique-toi en homme pondéré.
—Vous me feriez damner, fit-il en s’épongeant de fureur; il faudrait que je restasse calme, quand on nous tarabuste, moi et Dieu, Dieu et moi, toute la sainte journée, pour que nous nous prêtions à leurs billevesées!... Or, sachez (ouf! j’étoufferai, c’est sûr) que ces païens qui se soucient comme d’une guigne de la vie éternelle, et ne lavent pas plus leur âme que leurs pieds, exigent de leur curé la pluie et le beau temps. Il faut que je commande au soleil, à la lune: «Un peu de chaud, de l’eau, assez, pas trop n’en faut, un petit soleil doux, moelleux, enveloppé, une brise légère, surtout pas de gelées, encore une arrosée, Seigneur, c’est pour ma vigne; arrête, assez pissé! À présent, il me faut un petit coup de feu...»
À entendre ces marauds, il semblerait que Dieu n’ait rien de mieux à faire, sous le fouet de la prière, que l’âne du jardinier, attaché à sa meule, qui fait monter de l’eau. Encore (c’est le plus beau!) ne s’entendent-ils pas entre eux: l’un veut la pluie, quand l’autre veut le soleil. Et les voilà qui lancent les saints à la rescousse! Ils sont trente-sept, là-haut, qui font de l’eau. Marche en tête, lance en main, saint Médard, grand pissard. De l’autre part, ils ne sont que deux: saint Raymond et saint Dié, qui dissipent les nuées. Mais viennent en renfort saint Blaise chasse-vent, Christophe pare-grêle, Valérien avale-orage, Aurélien tranche-tonnerre, saint Clair fait le temps clair. La discorde est au ciel. Tous ces grands personnages se flanquent des horions. Et voici saintes Suzanne, Hélène et Scholastique qui se prennent au chignon. Le bon Dieu ne sait plus à quel saint se vouer. Et si Dieu n’en sait rien, que saura son curé? Pauvre curé!... Enfin, ce n’est pas mon affaire. Je ne suis là que pour transmettre les prières. Et l’exécution regarde le patron. Aussi ne dirais-je rien (quoique cette idolâtrie, entre nous, me dégoûte... Mon doux Seigneur Jésus, êtes-vous mort en vain?) si du moins ces vauriens ne voulaient me mêler aux querelles du ciel. Mais (ils sont enragés!) ils prétendent se servir de moi et de la croix, comme d’un talisman, contre toutes les vermines qui dévorent leurs champs. Un jour c’est pour les rats qui rongent les grains des granges. Procession, exorcisme, prière à saint Nicaise. Jour glacé de décembre, de la neige jusqu’au dos: j’y pris un lumbago... Ensuite, pour les chenilles. Prières à sainte Gertrude, procession. C’est en mars: giboulées, neige fondue, pluie gelée: j’attrape un enrouement, je tousse depuis ce temps... Aujourd’hui, les hannetons. Encore une procession! Il faudrait que je fisse le tour de leurs vergers (un gros soleil de plomb, des nuages pansus et bleu noir comme des mouches, un orage qui mitonne, je reviendrais avec un bon chaud refroidi) en chantant le verset: «Ibi ceciderunt fauteurs d’iniquité, atque expulsi sunt et n’ont pas pu stare...» Mais c’est moi qui serais proprement expulsé!... «Ibi cecidit Chamaille Baptiste, dit Dulcis, curé.»... Non, non, non, grand merci! Je ne suis pas pressé. On se lasse, à la fin, des meilleures plaisanteries. Est-ce à moi, s’il vous plaît, d’écheniller leurs champs? Si les hannetons les gênent, qu’ils se déshannetonnent eux-mêmes, ces feignants! Aide-toi, et le Ciel t’aidera. Ce serait trop commode de se croiser les bras et de dire au curé: «fais ceci, fais cela!» Je ferai ce qu’il plaît à Dieu, et moi: je bois. Je bois. Faites de même... Quant à eux, qu’ils m’assiègent, s’ils veulent! Je n’en ai cure, compagnons, et je jure qu’ils lèveront plutôt le siège de ma maison, que je ne lèverai le mien de ce fauteuil. Buvons!
Il but, exténué par sa grande dépense de souffle et d’éloquence. Et nous, ainsi que lui, levâmes notre verre dessus notre goulet, regardant au travers le ciel et notre sort, qui nous paraissaient roses. Pendant quelques minutes, le silence régna. Seul, Paillard, qui claquait de la langue, et Chamaille, dans le gros cou de qui le vin faisait: glouglou. Il buvait d’un seul trait, Paillard, à petits coups. Chamaille, quand le flot tombait au fond du trou, faisait: «Han!» en levant ses yeux au firmament. Paillard regardait son verre, par-dessus, par-dessous, à l’ombre et au soleil, le humait, reniflait, buvait du nez, de l’œil, autant que du palais. Pour moi, je savourais ensemble le breuvage et les buveurs; ma joie s’augmentait de la leur, et de les observer: boire et voir font la paire; c’est un morceau de roi. Je n’en fessais pas moins, prompt et preste, mon verre. Et tous trois, bien au pas; point de retardataire!... Qui le croirait pourtant? Quand nous fîmes le compte, celui qui arriva premier à la barrière, d’une bonne lampée, fut monsieur le notaire.
Après que la rosée de cave eut humecté doucement nos gésiers et rendu la souplesse aux esprits animaux, nos âmes s’épanouirent, et nos faces aussi. À la fenêtre ouverte, accoudés, attendris, nous regardions avec extase dans les champs le printemps nouveau, le gai soleil sur les fuseaux des peupliers qui se remplument, au creux du val l’Yonne cachée qui tourne et tourne dans les prés, comme un jeune chien qui se joue, et d’où montait à nous l’écho des battoirs et des laveuses et des canes cacardeuses. Et Chamaille, déridé, disait, en nous pinçant le bras:
—Qu’il fait bon vivre, en ce pays! Que le Dieu du ciel soit béni, qui tous trois nous fit naître ici! Se peut-il rien de plus mignon, de plus riant, de plus touchant, attendrissant, appétissant, gras, moelleux et gracieux! On en a les larmes aux yeux. On voudrait le manger, le gueux!
Nous approuvions, du menton, lorsque soudain il repartit:
—Mais pourquoi diable eut-il l’idée, là-haut, de faire en ce pays pousser ces animaux-ci? Il eut raison, c’est entendu. Il sait ce qu’il fait, il faut croire... mais je préférerais, je l’avoue, qu’il eût tort, et que mes paroissiens fussent au diable, où l’on voudra: chez les Incas ou le Grand Turc, je ne m’en soucie, pourvu qu’ils soient ailleurs qu’ici!
Nous lui dîmes:
—Chamaille, ils sont pourtant les mêmes. Autant ceux-ci que d’autres! À quoi sert de changer?
—C’est donc, reprit Chamaille, qu’ils ont été créés, non pour être sauvés par moi, mais se sauver, en me forçant à faire pénitence sur terre. Convenez, mes compères, convenez qu’il n’est guère métier plus misérable que celui d’un curé de campagne, qui sue à faire entrer les saintes vérités dans le crâne endurci de ces pauvres hébétés. On a beau les nourrir du suc de l’Évangile et faire à leurs bambins téter le catéchisme: le fait à peine entré leur ressort par le nez; faut à ces grands gousiers plus grossière pâtée. Quand ils ont mâchonné quelque temps un ave, d’un coin de bouche à l’autre promené litanies, ou, pour s’entendre braire, chanté vêpres et complies, rien des sacrées paroles ne passe le parvis de leur gueule assoiffée. Le cœur ni l’estomac n’en reçoit quasi rien. Après comme devant, ils restent purs païens. En vain, depuis des siècles, nous extirpons des champs, des ruisseaux, des forêts, les génies et les fées; vainement, nous soufflons, à en faire éclater nos joues et nos poumons, nous soufflons, ressoufflons ces flambeaux infernaux, afin que, dans la nuit plus noire de l’univers, la lumière du vrai Dieu seule se fasse voir, jamais on n’a pu tuer ces esprits de la terre, ces sales superstitions, cette âme de la matière. Les vieilles souches des chênes, les noires pierres-qui-virent, continuent d’abriter cette engeance satanique. Combien nous en avons pourtant brisées, taillées, pillées, brûlées, déracinées! Il faudrait retourner chaque motte, chaque pierre, la terre tout entière de la Gaule, notre mère, pour finir d’arracher les diables qu’elle a au corps. On n’y arriverait même pas. Cette damnée nature nous glisse entre les mains: vous lui coupez les pattes, il repousse des ailes. Pour chaque dieu qu’on tue, il en renaît dix autres. Tout est dieu, tout est diable, pour ces abrutis-là. Ils croient aux loups-garous, au cheval blanc sans tête et à la poule noire, au grand serpent humain, au lutin Fouletot et aux canards sorciers... Mais dites-moi, je vous prie, la tête que doit faire, au milieu de ces monstres éclopés, échappés de l’Arche de Noé, le doux fils de Marie et du pieux charpentier!
Mons Paillard répondit:
—Compère, «œil un autre œil voit, et non soi». Tes paroissiens sont fous, c’est certain. Mais toi, es-tu plus sain? Curé, tu n’as rien à dire; car tu fais tout comme eux. Tes saints valent-ils mieux que leurs lutins et leurs fées?... Ce n’était pas assez d’avoir un Dieu en trois, ou trois qui en font un, et la déesse mère, il a fallu loger dans votre Panthéon un tas de petits dieux en chausses et en jupons, afin de remplacer ceux qui étaient brisés et de remplir les niches que vous aviez vidées. Mais ces dieux, non, vrai Dieu! ne valent pas les vieux. On ne sait d’où ils viennent; il en sort de partout, comme des limaçons, tous mal faits, gens de peu, pouacres, stropiats, mal lavés, couverts de plaies et bosses, et mangés de vermine: l’un exhibe un moignon qui saigne, ou sur sa cuisse un ulcère luisant; l’autre coquettement porte sur son chignon enfoncé, un tranchoir; celui-ci se promène la tête sous le bras; celui-là, tout glorieux, entre ses doigts secoue sa peau, comme une chemise. Et, sans aller si loin, que dirons-nous, curé, de ton saint, de celui qui trône en ton église, le Stylite Simon, qui pendant quarante ans se tint sur une jambe, au sommet d’un pilier, à l’instar d’un héron?
Chamaille sursauta et cria:
—Halte-là! passe encore pour les autres saints! Je ne suis pas chargé de les garder. Mais, païen, celui-là, c’est le mien, je suis chez lui. Mon ami, sois poli!
—Laissons donc (je suis ton hôte) sur sa patte ton échassier; mais dis-moi ce que tu penses de l’abbé de Corbigny, qui prétend avoir en bouteille du lait de la Très Sainte-Vierge; et dis-moi que te semble aussi M. de Sermizelles, qui, un jour, ayant la courante, s’administra de l’eau bénite et de la poudre de reliques, en tisane de lavement!
—Ce que j’en pense, dit Chamaille, c’est que toi-même, toi qui railles, si tu souffrais du fondement, tu en ferais peut-être autant. Quant à l’abbé de Corbigny, tous ces moines, pour nous prendre la pratique, tiendraient boutique, s’ils le pouvaient, de lait d’archanges, de crème d’anges, et de beurre de séraphins. Ne parle pas de ces gens-là! Moine et curé, c’est chien et chat.
—Alors, curé, tu n’y crois pas, à ces reliques?
—Non, pas aux leurs, je crois aux miennes. J’ai l’os acromion de sainte Diétrine, qui éclaircit l’urine et le teint des diétreux. Et j’ai le bregmatis carré de saint Étoupe qui chasse les démons des ventres des moutons... Veux-tu bien ne pas rire! Parpaillot, tu te gausses? Tu ne crois donc à rien? J’ai les titres ici (aveugles qui en doute! je m’en vais les chercher), sur parchemin signés; tu verras, tu verras leur authenticité.
—Reste assis, reste assis, et laisse tes papiers. Tu n’y crois pas non plus, Chamaille, ton nez bouge... Quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, un os sera toujours un os, et qui l’adore un idolâtre. Chaque chose en sa place: les morts au cimetière! Moi, je crois aux vivants, je crois qu’il fait grand jour, que je bois et raisonne—et raisonne fort bien—que deux et deux font quatre, que la terre est un astre immobile et perdu dans l’espace tournant; je crois en Guy Coquille, et puis te réciter, si tu veux, tout du long, le recueil des Coutumes de notre Nivernois; je crois aussi aux livres où la science de l’homme et son expérience goutte à goutte se filtrent; par-dessus tout, je crois en mon entendement. Et (cela va sans dire) je crois également en la sacrée Parole. Il n’est d’homme prudent et sage d’en douter. Es-tu content, curé?
—Non, je ne le suis pas, s’écria mon Chamaille, tout de bon irrité. Es-tu calvinien, hérétique, huguenot, qui marmonne la Bible, en remontre à sa mère l’Église, et qui prétend (fausse couvée de vipères!) se passer de curé?
À son tour, se fâcha mon Paillard, protestant qu’il ne permettait pas qu’on le dît protestant, qu’il était bon François, catholique de poids, mais homme de bon sens et qui n’est point manchot de l’esprit ni des poings, qui voit clair à midi sans mettre ses lunettes, qui nomme un sot un sot et Chamaille trois sots en un, ou un en trois (comme il voudra), et, pour honorer Dieu, honore sa raison, qui du grand luminaire est le plus beau rayon.