Colas BreugnonPart 3 of 23
French original · English translation
The translation continues with Premium.
- The meaning of every phrase
- Notes on idioms and grammar
- Every book in the catalog
Mais voici les jours gras. Si mal armés qu’on soit, on doit leur faire honneur. Le renom de la ville, le nôtre sont engagés. Que dirait-on de Clamecy, gloire des andouillettes, si Carême-prenant nous trouvait sans moutarde? On entend frire les poêles; une suave odeur de graisse imbibe l’air des rues. Saute, crêpe! plus haut! saute, pour ma Glodie!...
Un ra-pla-pla de tambour, un lus-tu-flu de flûte. Des rires et des huées... Ce sont MM. de Judée, qui viennent sur leur char rendre visite à Rome.
Marchent en tête la musique et les hallebardiers, qui fendent la foule avec leurs nez. Nez en trompes, nez en lances, nez en cors de chasse, nez sarbacanes, nez hérissés d’épines, ainsi que des châtaignes, ou sur le bout desquels des oiseaux sont plantés. Ils bousculent les badauds, ils farfouillent les cottes des filles qui glapissent. Mais tout s’écarte et fuit devant le roi des nez, qui fond comme un bélier, et telle une bombarde, roule sur un affût à roulettes son nez.
Suit le char de Carême, empereur des mangeurs de merluches. Des figures blêmes, vertes, décharnées, enfroquées, renfrognées, grelottantes sous des capuchons, ou coiffées en têtes de poissons. Que de poissons! Celui-ci tient en chaque poing une perche ou un carpillon; l’autre brandit, à une fourche, une brochette de goujons; un troisième nous exhibe pour chef une tête de brochet, du bec duquel sort un gardon, et qui s’accouche avec une scie, s’ouvrant le ventre plein de poissons. J’en ai une indigestion... D’autres, la gueule ouverte, y enfonçant leurs doigts afin de l’élargir, s’étouffent en poussant dans leur gosier (À bouère!) des œufs qui ne veulent point passer. À gauche, à droite, du haut du char, masques de chevêches, robes de frocards, des pêcheurs à la ligne pêchent, au bout d’un fil, les galopins qui sautent comme des cabris, le bec en l’air pour attraper et croquer, croque, croque au vol, les dragées ou les crottes dans le sucre roulées. Et par-derrière, un diable danse, habillé en cuisinier; il agite une casserole et une cuiller à pot; d’une infâme ratatouille, il enfourne la becquée à six damnés nu-pieds, attachés à la queueleuleu, qui, par les barreaux d’une échelle, passent leur tête grimaçante, casquée d’un bonnet de coton.
Mais voici les triomphateurs, les héros de la journée! Sur un trône de jambons, sous un dôme de langues fumées, paraît la reine des Andouilles, couronnée de cervelas, le cou orné d’un chapelet de saucisses enfilées, dont elle joue coquettement avec ses doigts boudinés; escortée de ses estafiers, boudins blancs et boudins noirs, andouillettes de Clamecy, que Riflandouille, le colonel, conduit à la victoire. Armés de broches et de lardoires, ils ont grand air, gras et luisants. Et j’aime aussi ces dignitaires, dont le ventre est une marmite, ou le corps un pâté en croûte, et qui portent, tels les rois mages, qui une hure de cochon, qui un flacon de vin morillon, qui la moutarde de Dijon. Au bruit des cuivres, des cymbales, des écumoires, des lèchefrites, arrive au milieu des risées, sur son âne, le roi des cocus, l’ami Pluviaut. Vincent, c’est lui, il est élu! Assis à rebrousse-poil, coiffé d’un haut turban, un gobelet en main, il écoute sa garde de flotteurs, diables cornus, qui, la gaffe ou la gaule sur l’épaule, dégoisent à voix claire, en bonne langue franche et françoise, sans voiles, son histoire et sa gloire. En sage, il n’en montre pas d’indiscrète fierté; indifférent, il boit, il fouette une lampée; mais quand il passe au pied d’un logis illustré par la même fortune, il crie, levant son verre: «Hohé, confrère, à ta santé!»
Enfin, pour clore le cortège, vient la jolie saison nouvelle. Une fraîche fille, rose et riante, au lisse front, aux cheveux blonds, avec des petits frisons, couronnée de primevères, jaunes et claires, et portant en bandoulière, autour des petits seins ronds, de verts chatons, pris aux noisetiers des buissons. À sa ceinture, une escarcelle sonnante et pleine, et dans ses mains, une corbeille, elle chante, ses sourcils pâles relevés, écarquillant les yeux d’un bleu d’azur léger, la bouche ouverte comme un O sur ses nacottes aiguisées tels des couteaux, elle chante, d’une voix grêle, l’hirondelle, qui reviendra bientôt. À ses côtés, sur le chariot, que traînent quatre grands bœufs blancs, des mignonnes en bon point, bien à point, belles gaillardes au corps gracieux et rebondi et des fillettes à l’âge ingrat, qui comme de jeunes arbrisseaux ont poussé de-ci, de-là. À chacune il manque un morceau; mais du reste le loup ferait un bon repas... Les laiderons jolis! Elles portent dans des cages des oiseaux de passage, ou puisant dans la corbeille de la reine du printemps, elles jettent aux badauds des gâteaux, des surprises, des papillotes, où l’on trouve bonnets et cottes, des pralinés, son sort écrit, des vers d’amour,—ou bien les cornes.
Arrivées au bas du marché, près de la tour, les pucelles sautent du char, et sur la grand-place dansent avec les clercs et les commis. Cependant que Mardi gras, Carême et le roi des cocus poursuivent leur marche triomphale, en s’arrêtant tous les vingt pas, pour dire aux gens leurs vérités, ou la chercher au fond du verre...
À bouère! À bouère! À bouère! Nous quitterons-nous sans bouère? Non! Les Bourguignons ne sont pas si fous D’se quitter sans boire un coup!
Mais à trop l’arroser, la langue s’épaissit et la verve se mouille. Je laisse l’ami Vincent faire avec son escorte une station nouvelle, à l’ombre d’un bouchon. La journée est trop belle pour rester encagé. Allons prendre l’air des champs!
Mon vieil ami le curé Chamaille, qui est venu de son village, dans sa charrette à âne, banqueter chez monsieur l’archiprêtre de Saint-Martin, m’invite à le reconduire, un bout de chemin. J’emmène ma Glodie. Nous montons dans le tape-cul. Fouette, bourrique!... Elle est si petite que je propose de la mettre dans le char, entre Glodie et moi... La route blanche s’allonge. Le soleil vieillot somnole; il se chauffe, au coin de son feu, plus qu’il ne nous réchauffe. L’âne s’endort aussi et s’arrête, à penser. Le curé l’interpelle, indigné, de sa voix de gros bourdon:
—Madelon!
L’âne tressaute, tricote de ses fuseaux, zigzague entre deux ornières, et de nouveau s’arrête et médite, insensible à nos objurgations:
—Ah! maudite, sans le signe de croix que tu portes sur le dos, gronde Chamaille, qui lui larde les fesses du bout de son bâton, comme je te casserais ma trique sur l’échine!
Afin de nous reposer, nous faisons une halte, à la première auberge, au détour du chemin, qui de là redescend vers le blanc village d’Armes, dans le clair de son eau mirant son fin museau. Au milieu d’un champ voisin, autour d’un grand noyer qui se carre, dressant dans le ciel enfariné ses bras noirs et sa fière carcasse dépouillée, des filles font une ronde. Allons danser!... Elles ont été porter la crêpe du Mardi gras à commère la pie.
—Aga, Glodie, aga Margot l’agasse, avec son gilet blanc sur le bord de son nid, tout là-haut, tout là-haut, qui se penche pour voir! La curieuse! Afin que rien n’échappe à son petit œil rond et à sa langue bavarde, elle a fait sa maison sans porte ni fenêtres, tout au faîte des branches, ouverte à tous les vents. Elle est glacée, trempée, qu’importe? Elle peut tout voir. Elle est de mauvaise humeur, elle a l’air de nous dire: «Qu’ai-je à faire de vos dons? Manants, remportez-les! Croyez-vous que si j’avais envie de votre crêpe, je ne serais pas capable d’aller la prendre chez vous? À manger ce qu’on vous donne, il n’y a pas de plaisir. Je n’ai faim que de ce que je vole.»
—Alors, pourquoi, père-grand, lui donne-t-on la crêpe avec ces beaux rubans? Pourquoi souhaiter sa fête à cette larronnette?
—Parce que, dans la vie, vois-tu, c’est plus prudent d’être bien que d’être mal avec les méchants.
—Eh bien, Colas Breugnon, tu lui en apprends de belles! gronde le curé Chamaille.
—Je ne lui dis pas que c’est beau, je lui dis que c’est ce que chacun fait, toi, curé, tout le premier. Tu peux rouler des yeux. Lorsque tu as affaire à une de tes dévotes qui voient tout, qui savent tout, qui mettent leur nez partout, qui ont la bouche ainsi qu’un sac plein de malices, ose prétendre un peu que, pour les faire taire, tu ne leur bourrerais pas le bec avec des crêpes!
—Ah! Dieu, si cela suffisait! s’exclame le curé.
—J’ai calomnié Margot, elle vaut mieux qu’une femme. Au moins sa langue est bonne parfois à quelque chose.
—Et à quoi donc, grand-père?
—Quand le loup vient, elle crie...
Or, voilà qu’à ces mots, l’agasse se met à crier. Elle jure, elle sacre, elle bat des ailes, elle vole, elle couvre d’invectives je ne sais qui, je ne sais quoi, qui est dans la vallée d’Armes. À la lisière du bois, ses compères emplumés, le geai Charlot et Colas le corbeau, lui répondent sur le même ton aigre et irrité. Les gens rient, les gens crient: «Au loup!» Personne n’y croit. On n’en va pas moins voir (croire est bon, voir vaut mieux)... Et que voit-on?... Nom d’un petit bonhomme! Une bande de gens armés, qui montent la côte au trot. Nous les reconnaissons. Ce sont ces sacripants, les troupes de Vézelay, qui, sachant notre ville démunie de sa garde, s’imaginaient trouver la pie (mais non celle-ci) au nid!...
Je vous prie de penser que nous ne nous attardons pas à les considérer! Chacun crie: sauve qui peut! On se pousse, on se rue. On détale à toutes jambes, sur la route, par les champs, celui-ci ventre à terre, celui-là sur l’autre versant de son individu. Nous trois nous sautons dans la voiture à âne. Comme si elle comprenait, Madelon part comme une flèche, fouettée à tour de bras par le curé Chamaille, qui a, dans son émoi, perdu tout souvenir des égards que l’on doit à l’échine d’un baudet marqué du signe de croix. Nous roulons au milieu d’un flot de gens qui poussent des cris de merlusine, et, couverts de poussière et de gloire, nous entrons à Clamecy, bons premiers, ayant sur nos talons le reste des fuyards. Et toujours au galop, la charrette sautant, Madelon ne touchant plus terre, le curé fouettant, nous traversons le faubourg de Béyant en criant:
—L’ennemi vient!
Les gens riaient d’abord, en nous voyant passer. Mais ils ne furent pas longs à comprendre. Aussitôt, ce fut comme une fourmilière, où l’on vient d’introduire un bâton. Chacun se démenait, sortait, rentrait, sortait. Les hommes s’armaient, les femmes faisaient leur paquet, les objets s’empilaient dans les hottes, les brouettes; tout le peuple du faubourg, abandonnant ses lares, reflua vers la ville, à l’abri des murailles; les flotteurs, sans ôter leurs costumes, leurs masques, cornus, griffus, pansus, qui en Gargantua, et qui en Belzébuth, coururent aux bastions, armés de gaffes et de harpons. Si bien que, quand l’avant-garde de MM. de Vézelay arriva sous les murs, les ponts étaient levés, et il ne restait de l’autre côté des fossés que quelques pauvres diables, qui, n’ayant rien à perdre, ne s’étaient pas beaucoup pressés de le sauver, et le roi des cocus, notre ami Pluviaut, oublié par l’escorte, qui, plein jusqu’au goulot et rond comme Noé, ronflait sur son roussin, en lui tenant la queue.
C’est ici que l’on voit l’avantage, à se trouver en face de Français pour ennemis. D’autres lourdauds, Allemands, ou Suisses, ou Anglais, qui ont l’entendement aux mains et comprennent à Noël ce qu’on leur dit à la Toussaint, eussent cru qu’on raillait; et je n’aurais pas donné un radis de la peau du pauvre Pluviaut. Mais entre gens de chez nous, on s’entend à demi-mot: d’où qu’on vienne, de Lorraine, de Touraine, gens de Champagne ou de Bretagne, oies de Beauce, ânes de Beaune, ou lièvres de Vézelay, qu’on s’étrille, qu’on s’assomme, une bonne plaisanterie est bonne pour tout gaillard françois... En voyant notre Silène, tout le camp ennemi rit, de la bouche et du nez, de la gorge et du menton, du cœur et du bedon. Et, par saint Rigobert, de les voir qui riaient, nous en crevions de rire, le long de nos bastions. Ensuite, nous échangeâmes, par-dessus les fossés, des injures bien plaisantes, à la façon d’Ajax et d’Hector le Troyen. Mais les nôtres étaient de plus moelleuse graisse. Je voudrais les noter, je n’en ai pas le temps; je les noterai toutefois (patience!) dans un recueil que je fais depuis douze ans, des meilleures facéties, paillardises, gaillardises, que j’ai ouïes, dites ou lues (ce serait dommage, vraiment, qu’elles fussent perdues), au cours de mon pèlerinage en cette vallée de larmes. D’y penser seulement, j’ai le ventre secoué; je viens, en écrivant, de faire un gros pâté.