Colas BreugnonPart 14 of 23
French original · English translation
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Il insista, pria, menaça, cria. Je n’en démordis point. Maître Antoine Paillard tira son écritoire, et, sur la borne assis, rédigea, dans un cercle de curieux et de chiens, mon testament public. Après quoi, je disposai de mon âme gentiment, comme j’avais fait de mon argent. Lorsque tout fut fini (Chamaille me continuait ses exhortations), je dis, d’une voix mourante:
—Baptiste, reprends haleine. C’est très beau, ce que tu dis. Mais pour homme altéré, conseil d’oreille ne vaut pas une groseille. À présent que mon âme est prête à monter en selle, je voudrais au moins boire le coup de l’étrier. Gens de biens une bouteille!
Ah! les braves garçons! Non moins que bons chrétiens, tous deux bons Bourguignons, comme ils ont bien compris ma dernière pensée! Au lieu d’une bouteille, ils m’en apportèrent trois: Chablis, Pouilly, Irancy. De la fenêtre de mon bateau qui allait vers l’ancre, je jetai une corde. Le champi y attacha un vieux panier d’osier, et de mes dernières forces, je hissai mes derniers amis.
À partir de ce moment, retombé sur ma paillasse, les autres étant partis, je me sentis moins seul. Mais je n’essaierai point de vous faire le récit des heures qui suivirent. Je ne sais comment il se fait que je n’en retrouve plus le compte. Il faut qu’on m’en ait volé huit ou dix dans ma poche. Je sais que j’étais enfoncé dans un vaste entretien avec la trinité des esprits en bouteille; mais de ce que nous disions, je ne me rappelle rien. Je perds Colas Breugnon: où diable est-il passé?...
Vers minuit, je le revois, assis dans son jardin, étalé des deux fesses sur une plate-bande de fraises grasses, moelleuses et fraîches, et contemplant le ciel au travers des rameaux d’un petit doyenné. Que de lumières là-haut, et que d’ombre ici-bas! La lune me faisait les cornes. À quelques pas de moi, un tas de vieux sarments noirs, tortus et griffus, avaient l’air de grouiller comme un nid de serpents, et me regardaient avec des grimaces diaboliques... Mais qui m’expliquera ce que je fais ici?... Il me semble (tout se mêle dans mon esprit trop riche) que je m’étais dit:
—Debout, chrétien! Un empereur romain ne meurt pas, mon Colas, le cul sur son matelas. Sursum corda! Les bouteilles sont vides. Consummatum est. Plus rien à faire ici! Allons haranguer nos choux!
Et il me semble aussi que je voulais cueillir des aulx, parce qu’on les disait souverains contre la peste, ou parce que faute de vin, il faut se contenter d’aulx. Ce qui est sûr, c’est qu’à peine j’eus mis le pied (et le séant suivit) sur la terre nourricière, je me sentis saisi par l’enchantement de la nuit. Le ciel, comme un grand arbre rond et sombre, étendait sur moi sa coupole de noyer. À ses rameaux pendaient des fruits, par milliers. Mollement balancées et brillantes, comme des pommes, les étoiles mûrissaient dans les ténèbres tièdes. Les fruits de mon verger me semblaient des étoiles. Toutes se penchaient vers moi, afin de me regarder. Par des milliers d’yeux je me sentais épié. De petits rires couraient dans les plants de fraisiers. Dans l’arbre, au-dessus de moi, une petite poire, aux joues rouges et dorées, d’un filet de voix claire et sucrée, me chantait:
Aubépine, Prends racine. P’tit homme gris! Comme les vrilles de la vigne, Agripp’-toi à mon échine. Pour monter au Paradis, Prends racine, prends racine, P’tit homme gris!
Et de toutes les branches du verger de la terre et de celui du ciel, un chœur de petites voix chuchotantes, chevrotantes et chantantes, répétait:
Prends racine, prends racine!
Lors, j’enfonçai mes bras dans ma terre, et je dis:
—Veux-tu de moi? Moi je veux bien.
Ma bonne terre grasse et molle, j’y entrai jusqu’aux coudes; elle fondait comme un sein, et je la fourrageais, des genoux et des mains. Je la pris à bras-le-corps, j’y marquai mon empreinte, de l’orteil jusqu’au front; j’y fis mon lit, je m’y carrai; étendu tout du long, je regardais le ciel et ses grappes d’étoiles, bouche bée, comme si j’attendais qu’une d’elles vînt me pleuvoir sous le nez. La nuit de juillet chantait un Cantique des Cantiques. Un grillon ivre criait, criait, criait, à s’en faire périr. La voix de Saint-Martin soudain sonna douze heures, ou bien quatorze, ou seize (sûrement, ce n’était pas une sonnerie ordinaire). Et voici que les étoiles, les étoiles d’en haut et celles de mon jardin se mettent à carillonner... Ô Dieu! quelle musique! Le cœur m’en éclatait, et mes oreilles grondaient, comme les vitres, quand il tonne. Et du fond de mon trou, je voyais s’ériger un arbre de Jessé: un cep de vigne, tout droit, tout empenné de pampres, qui me montait du ventre; je montais avec lui; et me faisait escorte tout mon verger, chantant; à la plus haute branche, une étoile suspendue dansait comme une perdue; et la tête renversée en arrière pour la voir, pour l’avoir je grimpais, bramant à pleins poumons:
Grain d’chasselas, Ne t’en va pas! Hardi, Colas! Colas t’aura, Alléluia!
J’ai dû grimper, je pense, une partie de la nuit. Car j’ai chanté, des heures, à ce qu’on m’a dit depuis. J’en chantai de toutes sauces, du sacré, du profane, et des De Profundis, et des épithalames, des Noëls, des Laudate, fanfares et rigaudons, des chansons édifiantes et d’autres qui étaient gaillardes, et je jouais de la vielle ou bien de la musette, je battais du tambour, je sonnais de la trompette. Les voisins ameutés se tenaient les côtes, et disaient:
—Quelle trompe!... c’est Colas qui s’en va. Il est fou, il est fou!...
Le lendemain, comme on dit, je fis honneur au soleil. Je ne lui disputai pas l’honneur de se lever! Il était bien midi, lorsque je m’éveillai. Ah! que j’eus de plaisir à me revoir, m’ami, au fond de mon fumier! Ce n’était pas que la couche fût douce, ni que je n’eusse, au vrai, diablement mal aux reins. Mais que c’est bon de se dire qu’on a encore des reins! Quoi! tu n’es pas parti, Breugnon, mon bon ami! Que je t’embrasse, mon fils! Que je tâte ce corps, ce brave petit museau! c’est bien toi. Que je suis aise! Si tu m’avais quitté, jamais je ne m’en serais, non, Colas, consolé. Salut, ô mon jardin! Mes melons me rient d’aise. Mûrissez, mes mignons... Mais je suis arraché à ma contemplation par deux Aliborons, qui, de l’autre côté du mur, braillent:
—Breugnon! Breugnon! Es-tu mort?
C’est Paillard et Chamaille, qui, n’entendant plus rien, se lamentent et déjà prônent mes vertus défuntes, sans doute, sur la route. Je me relève (Aïe! mes coquins de reins!), je vais tout doucement, soudain je sors ma tête du trou de la lucarne, et je crie:
—Coucou, le voilà!
Ils font un saut de carpe.
—Breugnon, tu n’es pas mort?
Ils riaient et pleuraient d’aise. Je leur tire la langue:
—Petit bonhomme vit encore...
Croiriez-vous que ces maudits m’ont laissé, quinze jours, enfermé dans ma tour, jusqu’à ce qu’ils fussent certains que je n’avais plus rien! Je dois à la vérité d’ajouter qu’ils ne me laissèrent manquer ni de manne, ni de l’eau du rocher (j’entends celle de Noé). Même, ils prirent l’habitude de venir, tour à tour, s’installer sous ma fenêtre, afin de m’apporter les nouvelles du jour.
Lorsque je pus sortir, le curé Chamaille me dit:
—Mon bon ami, le grand saint Roch t’a sauvé. Tu ne peux faire moins que d’aller le remercier. Fais cela, je te prie!
Je réponds:
—Je crois plutôt que c’est saint Irancy, saint Chablis, ou Pouilly.
—Eh bien, Colas, dit-il, nous y mettrons du nôtre; coupons la poire en deux. Viens à saint Roch, pour moi. Et moi, je rendrai grâce à sainte Bouteille, pour toi.
Comme nous faisions ensemble ce double pèlerinage (le fidèle Paillard complétait le trio), je dis:
—Avouez, mes amis, que vous eussiez moins volontiers trinqué, le jour que je vous demandai le coup de l’étrier? Vous ne paraissiez pas disposés à me suivre.
—Je t’aimais bien, dit Paillard, je te jure; mais, que veux-tu, je m’aime aussi. L’autre dit vrai: «Ma chair m’est plus près que ma chemise.»
—Mea culpa, mea culpa, grondait Chamaille, qui battait son poitrail comme une peau d’ânon, je suis poltron, c’est ma nature.
—Qu’avais-tu fait, Paillard, des leçons de Caton? Et toi, curé, à quoi te servait ta religion?
—Ah! mon ami, qu’il fait bon vivre! firent-ils tous les deux, avec un gros soupir.
Alors, nous nous embrassâmes, tous les trois, en riant, et nous dîmes:
—Un brave homme ne vaut pas cher. Il faut le prendre comme il est. Dieu l’a fait: il a bien fait.
VIII
LA MORT DE LA VIEILLE
Fin juillet.
J’étais en train de reprendre goût à la vie. Je n’y eus pas beaucoup de peine, comme vous pouvez m’en croire. Même, je ne sais comment, je la trouvais encore plus succulente qu’avant, tendre, moelleuse et dorée, cuite à point, croustillante, croquante sous la dent et fondant sur la langue. Appétit de ressuscité. Que Lazare dut bien manger!...
Un jour donc qu’après avoir joyeusement travaillé, j’étais à m’escrimer, avec mes compagnons, des armes de Samson, voilà qu’un paysan, qui venait du Morvan, entre:
—Maître Colas, dit-il, j’ai vu avant-hier votre dame.
—Mâtin! tu as de la chance, dis-je. Et comment va la vieille?
—Très bien. Elle s’en va.
—Où cela?
—À toutes jambes, monsieur, vers un monde meilleur.
—Il cessera de l’être, dit un mauvais plaisant.
Et un autre:
—Elle s’en va. Tu restes. À ta santé, Colas! Un bonheur ne vient jamais seul.
Moi, pour faire comme les autres (j’étais ému tout de même), je réplique:
—Trinquons! Dieu aime l’homme, compères, quand il lui ôte sa femme, ne sachant plus qu’en faire.
Mais le vin me parut subitement piquette, je ne pus finir mon verre; et, prenant mon bâton, je partis sans même saluer la compagnie. Ils criaient:
—Où vas-tu? Quelle mouche te pique?
J’étais bien loin déjà, je ne répondais pas, j’avais le cœur serré... Voyez-vous, on a beau de pas aimer sa vieille, s’être fait enrager l’un l’autre, jour et nuit, durant vingt-cinq années, à l’heure où la camarde est venue la chercher, celle qui, collée à vous dans le lit trop étroit, a mêlé si longtemps sa sueur à la vôtre, et qui dans ses flancs maigres fit lever la semence de la race que vous avez plantée, on sent là quelque chose qui vous étreint le gosier; c’est comme si un morceau de vous s’en allait; et quoi qu’il ne soit pas beau, qu’il vous ait bien gêné, on a pitié de lui, et de soi, on se plaint, on le plaint... Dieu me pardonne! on l’aime...
J’arrivai, le lendemain, à la tombée de la nuit. Dès le premier coup d’œil, je vis que le grand sculpteur avait bien travaillé. Sous le rideau fripé de la chair craquelée, le visage de la mort, tragique, apparaissait. Mais ce qui me fut un signe plus certain de la fin, ce fut qu’en me voyant elle me dit:
—Mon pauvre homme, tu n’es pas trop fatigué?
À cet accent de bonté, dont je fus tout remué, je me dis:
—Pas de doute. La pauvre vieille est finie. Elle se rabonit. Je m’assis près du lit, et je lui pris la main. Trop faible pour parler, elle me remerciait, des yeux, d’être venu. Pour la ragaillardir, essayant de plaisanter, je racontais comment à la peste trop pressée je venais de faire la nique. Elle n’en savait rien. Elle en fut si émue (diantre de maladroit!) qu’elle eut une faiblesse, et faillit passer. Quand elle reprit ses sens, sa langue lui revint (Dieu soit loué! Dieu soit loué!) et sa méchanceté. La voilà qui se met, bredouillante et tremblante (les mots ne voulaient point sortir, ou ils sortaient tout autres qu’elle voulait: alors elle enrageait), la voilà qui se met à m’agonir d’injures, disant que c’était honteux que je ne lui eusse rien dit, que je n’avais pas de cœur, que j’étais pire qu’un chien, que comme le susdit j’eusse bien mérité de crever de colique tout seul, sur mon fumier. Elle me débita mainte autre gentillesse. On voulait la calmer. On me disait:
—Va-t’en! Tu vois, tu lui fais mal. Éloigne-toi, un moment!
Mais moi, je ris, me penchant sur son lit, et je dis:
—À la bonne heure! Je te reconnais donc! Il y a encore de l’espoir. Tu es aussi méchante...
Et lui prenant la tête, sa vieille tête branlante, entre mes grosses mains, je l’embrassai de grand cœur, deux fois sur les deux joues. Et la seconde fois, elle pleura.
Nous restâmes alors, tranquilles, sans parler, tous deux seuls dans la chambre, où dans la boiserie la vrillette frappait, à coups secs, le tic-tac de l’horloge funèbre. Les gens étaient allés dans la pièce à côté. Elle, péniblement, ahanait, et je vis qu’elle voulait parler.
Je dis:
—Ne te fatigue pas, ma vieille. On s’est tout dit, depuis vingt-cinq années. On se comprend sans parler.
Elle dit:
—On ne s’est rien dit. Faut que je parle, Colas; sans quoi le paradis... où je n’entrerai pas...
—Mais si, mais si, que je fis.
—... Sans quoi le paradis me serait plus amer que le fiel de l’enfer. Je fus pour toi, Colas, aigre et acariâtre...
—Mais non, mais non, que je fis. Un peu d’acidité, c’est bon pour la santé.
—... Jalouse, colérique, querelleuse, grondeuse. De ma mauvaise humeur j’emplissais la maison; et je t’en ai fait voir, de toutes les façons... je lui tapotai la main:
—Ça ne fait rien. J’ai le cuir bon. Elle reprit, sans souffle:
—Mais c’est que je t’aimais.
—Ça, si je m’en doutais! fis-je en riant. Après tout, chacun a sa manière. Mais que ne me l’as-tu dit! La tienne n’était pas claire.
—Je t’aimais; reprit-elle; et toi, tu ne m’aimais pas. C’est pourquoi tu étais bon, et moi j’étais mauvaise: car je te haïssais de ce que tu ne m’aimais; et toi, tu t’en souciais... Tu avais ton rire, Colas, ton rire comme aujourd’hui... Dieu! m’a-t-il fait souffrir! Tu t’encapuchonnais dedans, contre la pluie; et moi, je pouvais pleuvoir, jamais je ne parvenais, brigand, à t’arroser! Ah! que tu m’as fait de mal! Plus d’une fois, Colas, j’ai failli en crever.
—Ma pauvre femme, lui dis-je, c’est que je n’aime point l’eau.
—Tu ris encore, coquin!... Va, tu fais bien de rire. Le rire, ça vous tient chaud. À cette heure que le froid de la terre me monte aux jambes, je sens ce que vaut ton rire; prête-moi ton manteau. Ris tout ton soûl, mon homme; je ne t’en veux plus; et toi, Colas, pardonne-moi.
—Tu fus une brave femme, dis-je, probe, forte et fidèle. Tu ne fus peut-être pas plaisante tous les jours. Mais personne n’est parfait: ce serait de l’irrespect envers Celui, là-haut, qui l’est seul, m’a-t-on dit (je n’y ai pas été voir). Et, dans les heures noires (je ne dis celles de la nuit où tous les chats sont gris, mais celles des années de misères et de vaches maigres), tu n’étais plus tant laide. Tu fus brave, jamais tu ne renâclas à la peine; et ta maussaderie me semblait presque belle, lorsque tu l’exerçais contre le mauvais sort, sans céder d’une semelle. Ne nous tourmentons plus maintenant du passé. C’est assez de l’avoir, une bonne fois, porté, sans plier, sans crier, et sans garder la marque d’une honte acceptée. Ce qui est fait est fait, et n’est plus à refaire. Le fardeau est à terre. Au Maître maintenant de le peser, s’il veut! Cela ne nous regarde plus. Ouf! respirons, mon vieux. Nous n’avons plus maintenant qu’à déboucler la sangle qui nous serrait le dos, à frotter nos doigts gourds, nos épaules meurtries, et à faire notre trou, en terre, pour dormir, bouche ouverte, en ronflant comme un orgue.
—Requiescat! Paix à ceux qui ont bien travaillé!—du grand sommeil de l’Éternité.
Elle m’écoutait, les yeux fermés, les bras croisés. Quand j’eus fini, les yeux rouvrit, sa main tendit.
—Mon ami, bonne nuit. Tu m’éveilleras demain. Alors, en femme d’ordre, toute droite, tout de son long, sur le lit elle s’étendit, tira les draps sous son menton, jusqu’à ce qu’ils ne fissent plus un pli, en pressant sur ses seins vides le crucifix; puis, en femme décidée, le nez pincé, le regard fixe, prête à partir, elle attendit.
Mais sans doute que ses vieux os, avant de connaître le repos, devaient passer, une fois dernière, afin d’être purifiés, par la misère, le feu de la terre (c’est notre lot). Car, juste à ce moment, la porte d’à côté s’ouvrit; et dans la chambre, se précipitant, l’hôtesse d’une voix haletante, cria:
—Vite! venez, maître Colas! Sans comprendre, je demandais:
—Qu’y a-t-il? Parlez plus bas.
Mais elle, sur son lit, qui pour le grand voyage était partie déjà, comme si, du haut du coche où elle venait de monter, elle pouvait, se retournant, voir par-dessus nos têtes ce que je ne voyais pas, elle se redressa de sa couche funèbre, roide comme celui que Jésus réveilla, tendit les bras vers nous et cria:
—Ma Glodie!
À mon tour, je compris, transpercé par ce cri et par la rauque toux qui venait d’à côté. Je courus, je trouvai ma pauvre petite alouette, qui, la gorge serrée, cherchant de ses menottes à desserrer l’étreinte, toute rouge et brûlante, implorait de ses yeux effarés du secours, et qui se débattait, comme un oiseau blessé...
Ce que fut cette nuit, je ne puis le raconter. À présent que j’en suis à cinq jours bien comptés, de me la remémorer, j’ai les jambes cassées; il faut que je m’assoie. Han! laissez-moi souffler... Faut-il qu’il y ait au ciel un Maître qui se complaise à faire lentement souffrir ces petits êtres, à sentir sous ses doigts leur frêle cou craquer, à les voir se débattre et pouvoir supporter leur regard de reproche étonné! Je comprends qu’on étrille de vieux ânes comme moi, que l’on fasse du mal à qui peut se défendre, des gars solides, des femelles râblées. Que vous vous amusiez à nous faire crier, si vous pouvez, bon Dieu, essayez! L’homme est à votre image. Que vous soyez, comme lui, pas très bon tous les jours, capricieux, malicieux, aimant nuire, de temps en temps, par besoin de détruire, d’éprouver votre force, par âcreté de sang, parce que vous êtes mal luné, ou bien par passe-temps, cela ne m’étonnerait pas, en somme, énormément. Nous sommes d’âge, oui-dà, à vous tenir tête: quand vous nous ennuyez, nous savons vous le dire. Mais prendre comme cibles des pauvres agnelets, dont on tordrait le nez, il sortirait du lait, halte-là! Non, c’est trop, nous ne l’admettons pas! Dieu ou roi, qui le fait outrepasse ses droits. Nous vous en prévenons. Seigneur, l’un de ces jours, si vous continuiez, nous serions obligés, à notre grand regret, de vous découronner... Mais je ne veux pas croire que ce soit là votre œuvre, je vous respecte trop. Pour que de tels forfaits soient possibles, Notre Père, il faut de deux choses l’une: ou vous n’avez pas d’yeux, ou vous n’existez pas... Aïe! voilà un mot incongru, je le retire. La preuve que vous existez, c’est que nous devisons tous deux, en ce moment. Que de discussions nous avons eues ensemble! Et, entre nous, monsieur, combien de fois je vous ai réduit au silence! Dans cette nuit néfaste, vous ai-je assez appelé, injurié, menacé, nié, prié, supplié! Vous ai-je assez tendu mes mains jointes et montré mon poing fermé! Cela n’a servi de rien, vous n’avez pas bronché. Du moins, vous ne pouvez dire, afin de vous toucher, que j’aie rien négligé!—Et puisque vous ne voulez, bon sang! que vous ne daignez m’écouter, serviteur! tant pis pour vous, Seigneur! Nous en connaissons d’autres, nous nous adresserons ailleurs...