Colas BreugnonPart 10 of 23
French original · English translation
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Or, un après-midi (c’était en ce mois-ci), tout à la fin de mai (mais il faisait alors bien plus chaud qu’aujourd’hui), l’air était accablant; le ciel blanc vous soufflait son haleine brûlante comme la gueule d’un four; dedans ce nid blotti, depuis presque une semaine, l’orage couvait ses œufs qui ne voulaient pas éclore. On fondait, de chaleur; le rabot était en eau, et mon vilebrequin me collait dans la main. Je n’entendais plus Belotte, qui tout à l’heure chantait. Je la cherchai des yeux. Dans le jardin, personne... Soudain, je la vis là-bas, à l’ombre de la cabane, assise sur une marche. Elle dormait, bouche ouverte, la tête renversée, sur le seuil de la porte. Un de ses bras pendait, le long de l’arrosoir. Le sommeil l’avait brusquement terrassée. Elle s’offrait sans défense, tout son corps étalé, demi-nue et pâmée sous le ciel enflammé, comme une Danaé! Je me crus Jupiter. J’escaladai le mur, j’écrasai en passant les choux et les salades, je la pris à pleins bras, je la baisai à pleine bouche; elle était chaude et nue et mouillée de sueur; à demi endormie, elle se laissait prendre, gonflée de volupté; et, sans rouvrir les yeux, sa bouche cherchait ma bouche et me rendait mes baisers. Que se passa-t-il en moi? Quelle aberration! Le torrent du désir me coulait sous la peau; j’étais ivre, j’étreignais cette chair amoureuse; la proie que je convoitais, l’alouette rôtie me venait choir dans le bec... Et voici (grande bête!) que je n’osai plus la prendre. Je ne sais quel scrupule stupide me saisit. Je l’aimais trop, il m’était pénible de penser que le sommeil la liait, que je tenais son corps et non pas son esprit, et que ma fière jardinière, je ne la devrais donc qu’à une trahison. Je m’arrachai au bonheur, je dénouai nos bras, nos lèvres et les liens qui nous tenaient rivés. Ce ne fut pas sans peine: l’homme est feu et la femme étoupe, nous brûlions tous les deux, je tremblais et soufflais, comme cet autre sot qui vainquit Antiope. Enfin, je triomphai, c’est-à-dire que je m’enfuis. À trente-cinq ans de là le rouge m’en monte au front. Ah! jeunesse imbécile! Qu’il est bon de penser qu’on a été si bête, et que cela fait frais au cœur!...
À partir de ce jour, elle fut avec moi une diablesse incarnée. Fantasque autant que trois troupeaux de chèvres capricantes, plus que nuée changeante, un jour elle me dardait un mépris insultant, ou bien elle m’ignorait; un autre, m’arquebusait de regards langoureux, de rires enjôleurs; cachée derrière un arbre, me visait sournoisement avec une motte de terre s’écrasant sur ma nuque quand j’avais le dos tourné, ou—pan sur le pif!—avec un noyau de prune, lorsque je levais le nez. Et puis, à la promenade, elle caquetait, coquetait et coquericotait, avec l’un, avec l’autre.
Le pire est qu’elle s’avisa, pour mieux me dépiter, de prendre au trébuchet un autre merle de ma sorte, mon meilleur compagnon, Quiriace Pinon. Nous étions, lui et moi, les deux doigts de la main. Tels Oreste et Pylade, il n’était pas de rixes, noces ou festins où l’on vît l’un sans l’autre, s’escrimant de la gueule, du jarret ou du poing. Il était noueux comme un chêne, trapu, carré d’épaules et carré du cerveau, franc de la langue et franc du collier. Il eût tué quiconque m’eût voulu chercher noise. Ce fut lui justement qu’elle choisit pour me nuire. Elle n’eut pas grand-peine. Il suffit de quatre œillades et d’une demi-douzaine des coutumières grimaces. Jouer de l’air innocent, langoureux, effronté, ricaner, chuchoter, ou faire la sucrée, ciller, battre des paupières, montrer les dents, sa lèvre mordre, ou bien la pourlécher de sa langue pointue, se tortiller le cou, se dandiner les hanches, et hocher le croupion, comme une bergeronnette, quel est le fils d’Adam qui ne se laisserait prendre aux petites manigances de la fille du serpent? Pinon en perdit le peu qu’il avait de raison. Dès lors, nous fûmes deux, perchés sur notre mur, pantelants et pantois, à guetter la belette. Sans desserrer les dents, déjà nous échangions des regards furieux. Elle, attisait le feu et, pour mieux l’exciter, l’aspergeait par moments d’une douche d’eau glacée.
Quel que fût mon dépit, je riais de l’arrosage. Mais Pinon, ce grand cheval, en piaffait dans la cour. Il en jurait de rage, sacrait, menaçait, tempêtait. Il était incapable de comprendre une plaisanterie, à moins qu’il ne l’eût faite (et personne, en ce cas, ne la comprenait que lui; mais il en riait pour trois). La donzelle cependant, comme une mouche sur du lait, se délectait, buvant ces injures amoureuses; cette rude manière différait de la mienne; et quoique cette Gauloise matoise, bonne raillarde, gaillarde, fût bien plus près de moi que de cet animal hennissant, se cabrant, ruadant, pétaradant, par divertissement, par amour du changement, et pour me faire damner, elle n’avait que pour lui de regards prometteurs, de sourires alléchants. Mais lorsqu’il s’agissait de tenir ses promesses et que déjà le sot, fanfaron, s’apprêtait à sonner sa fanfare, elle lui riait au nez et le laissait quinaud. Moi, je riais aussi, bien entendu; et Pinon dépité tournait contre moi sa rage; et il me soupçonnait de lui souffler sa belle. Advint que, certain jour, il me pria tout net de lui céder la place. Je dis avec douceur:
—Frère, j’allais justement te faire la même prière.
—Alors, frère, dit-il, faut se casser la tête.
—J’y pensais, répondis-je; mais, Pinon, il m’en coûte.
—Moins qu’à moi, mon Breugnon. Va-t’en donc, s’il te plaît: c’est assez d’un seul coq dans un seul poulailler.
—D’accord, dis-je, va-t’en, toi: car la poule est à moi.
—À toi! tu as menti, cria-t-il, paysan, cul-terreux, et mangeux d’caillé! Elle est mienne, je la tiens, nul autre n’y goûtera.
—Mon pauvre ami, je réponds, tu ne t’es donc pas regardé! Auvergnat, croque-navets, à chacun son potage! Ce fin gâteau de Bourgogne est à nous; il me plaît, j’en suis affriandé. N’y a point de part pour toi. Va déterrer tes raves.
De menace en menace, nous en vînmes aux coups. Pourtant, nous avions regret, car nous nous aimions bien.
—Écoute, me dit-il, laisse-la-moi, Breugnon: c’est moi qu’elle préfère.
—Nenni, dis-je, c’est moi.
—Eh bien, demandons-lui. L’évincé s’en ira.
—Tope-là! qu’elle choisisse!...
Oui, mais allez donc demander à une fille qu’elle choisisse! Elle a trop de plaisir à prolonger l’attente, qui lui permet de prendre en pensée l’un et l’autre et de n’en prendre aucun, et de tourner, retourner sur le gril ses galants... Impossible de la saisir! Quand nous lui en parlions, Belette nous répondait par un éclat de rire.
Nous revînmes à l’atelier, nous mîmes bas nos vestes.
—N’est plus d’autre moyen. Il faut que l’un de nous crève.
Au moment de s’empoigner, Pinon me dit:
—Bige-moi!
Nous nous embrassâmes deux fois.
—Maintenant, allons-y!
La danse commença. Nous y allions tous deux, à bon jeu bon argent. Pinon m’assenait des coups à m’enfoncer le crâne sur les yeux et moi, je lui défonçais le ventre, à coups de genoux. N’est rien tel que d’être amis pour bien être ennemis. Au bout de quelques minutes, nous étions tout en sang; et de rouges rigoles, ainsi que vieux bourgogne, nous ruisselaient du nez... Ma foi, je ne sais pas comment cela eût tourné; mais sûrement l’un des deux eût eu la peau de l’autre, si par grande fortune les voisins ameutés et maître Médard Lagneau, qui rentrait au logis, ne nous eussent séparés. Ce ne fut point commode: nous étions comme des dogues; il fallut nous rosser pour nous faire lâcher prise. Maître Médard dut prendre un fouet de charretier: il nous sangla, gifla, puis enfin raisonna. Après le coup, Bourguignon sage. Quand on s’est bien cardé, on devient philosophe, il est bien plus aisé d’écouter la raison. Nous n’étions pas très fiers quand nous nous regardions. Et c’est alors qu’advint le troisième larron.
Gros meunier, ras et roux, hure ronde, Jean Gifflard, joues enflées, petits yeux enfoncés, il avait l’air toujours d’emboucher la trompette.
—Que voilà deux beaux coqs! dit-il en s’esclaffant. Ils seront bien avancés quand, pour cette geline, ils se seront mangé la crête et les rognons! Niquedouilles! Ne voyez-vous donc pas qu’elle se rengorge d’aise, quand vous vous chantez pouilles? Il est plaisant, parbleu, pour une de ces femelles, de traîner à ses cottes une harde amoureuse qui brame après sa peau... Voulez-vous un bon conseil? Je vous le donne pour rien. Faites la paix entre vous, moquez-vous d’elle, enfants, elle se moque de vous. Tournez-lui les talons et partez, tous les deux. Elle sera bien marrie. Faudra bon gré maugré qu’elle fasse enfin son choix, et nous verrons alors qui des deux elle veut. Allons, ouste, filez! Point de retard! Tranchons le vif! Courage! Suivez-moi, gens de bien! Tandis que traînerez vos savates poudreuses sur les routes de France, moi, je reste, compagnons, je reste pour vous servir: faut s’aider entre frères! J’épierai la donzelle, je vous tiendrai au courant de ses lamentations. Dès qu’elle aura choisi, je préviendrai le gagnant; l’autre ira se faire pendre... Et là-dessus, allons boire! Boire et boire noie la soif, l’amour et la mémoire...
Nous les noyâmes si bien (nous bûmes comme des bottes) que, le soir de ce jour, au sortir du bouchon, nous fîmes notre paquet, nous prîmes notre bâton; et nous voilà partis, par une nuit sans lune, moi et l’autre niais, glorieux comme deux pets, et pleins de gratitude envers ce bon Gifflard, qui se dilatait d’aise et dont les petits yeux, sous les grasses paupières, dans la face luisante comme rillettes, riaient.
Nous fûmes moins glorieux, le lendemain matin. Nous n’en convenions point, nous faisions les malins. Mais chacun ruminait, ruminait, et ne comprenait plus l’étonnante tactique, pour prendre une place forte, d’avoir foutu le camp. À mesure que le soleil roulait dans le ciel rond, nous nous trouvions tous deux de plus en plus Jocrisses. Quand le soir fut venu, nous nous guettions de l’œil, parlant négligemment de la pluie et du beau temps, pensant:
—Mon bon ami, comme tu parles bien! Cependant tu voudrais me fausser compagnie. Mais n’y a point de risque. Je t’aime trop, mon frère, pour te laisser tout seul. Où que tu ailles (masque, je le sais, je le sais...), je t’emboîte le pas.
Après mainte mainte ruse afin de nous dépister (nous ne nous quittions plus, même pour aller pisser), au milieu de la nuit,—nous feignions de ronfler, mordus sur la paillasse par l’amour et les puces,—Pinon sauta du lit et cria:
—Vingt bons dieux! Je cuis, je cuis, je cuis! Je n’en peux plus! Je m’en retourne...
Moi, je dis:
—Retournons.
Nous mîmes un jour entier à revenir chez nous. Le soleil se couchait. Jusqu’à ce que vînt la nuit, nous restâmes cachés dans les bois du Marché. Nous ne tenions pas beaucoup à ce qu’on nous vît entrer: on eût daubé sur nous. Et puis, voulions surprendre la Belette dolente, seule, pleurant, s’accusant:
«Hélas! m’ami, m’ami, pourquoi es-tu parti?» Qu’elle s’en mordît les doigts et soupirât, nul doute; mais qui était l’ami? Chacun répondait:
—Moi.
Or, arrivés sans bruit le long de son jardin (une sourde inquiétude nous picotait le sein), sous sa fenêtre ouverte et baignée par la lune, à la branche d’un pommier nous vîmes accroché... Que croyez? Une pomme? Un chapeau de meunier! Vous conterai-je la suite? Bonnes gens, vous seriez trop aises. Jà, je vous vois, farceurs, qui vous épanouissez. Le malheur du voisin est pour vous divertir. Cocus sont toujours contents que croisse la confrérie...
Quiriace prit son élan et bondit comme un daim (il en avait les cornes). Fonça sur le pommier au fruit enfariné, escalada le mur, s’engouffra dans la chambre, d’où sortirent aussitôt des cris, des glapissements, des mugissements de veau, des jurons...
—Vertusguoy, ventreguoy, sacripant, sacredieu, au meurtre, à mort, à l’aide, cocu, coquin, coquard, catin, crottin, cafard, crapaud, croquant, carcan, je t’essorillerai, je te boyauderai, je t’en baillerai de vertes, des mûres et des blettes, je te talerai le derrière, attrape, face à clystère!...
Et des beugnes, et des bignes... Et vlan! et pan! et rran! Patatras! vitres brisées, vaisselle cassée, meubles qui croulent, gros corps qui roulent, fille qui piaille, mâtins qui braillent... À cette musique diabolique (soufflez, ménestriers!) vous pensez si l’on vit le quartier ameuté!
Je ne m’attardai point à regarder la suite. J’en avais assez vu. Je repris le chemin par où j’étais venu, riant d’un œil et de l’autre pleurant, l’oreille basse et le nez au vent.
—Bien, mon Colas, disais-je, tu l’as échappé belle!
Et tout au fond de lui, Colas était penaud de n’avoir pas au piège pu laisser ses houseaux. Je faisais le farceur, je me remémorais tout le charivari, je mimais l’un, puis l’autre, le meunier, la fille, l’âne, je poussais des soupirs à me décrocher l’âme...
—Hélas! que c’est plaisant! que mon cœur a de peine! Ah! j’en mourrai, disais-je, de rire... non, de douleur. Qu’il s’en est fallu de peu que cette petite gueuse ne me mît sous le bât mariteux et piteux! Eh! que ne l’a-t-elle fait! Que ne suis-je cocu! Du moins, je l’aurais eue. C’est déjà quelque chose, d’être bâté par ce qu’on aime!... Dalila! Dalila! Ah! traderidera!...
Quinze jours durant, je fus ainsi tiraillé entre l’envie de rire et l’envie de larmoyer. Je résumais, à moi seul, en ma face de travers, toute la sagesse antique, Héraclite le pleurard et Démocrite hilare. Mais les gens, sans pitié, me riaient tous au nez. À de certaines heures, quand je pensais à ma mie, je me serais fait périr. Ces heures ne duraient guère. Par bonheur!... Il est très beau d’aimer; mais par Dieu, mes amis, c’est trop aimer quand on en meurt! Bon pour les Amadis et pour les Galaor! Nous ne sommes pas, en Bourgogne, des héros de roman. Nous vivons: nous vivons. Quand on nous a fait naître, on ne nous a pas demandé si cela nous agréait, nul ne s’est informé si nous voulions la vie; mais puisque nous y sommes, nom d’un bonhomme, j’y reste. Le monde a besoin de nous... À moins que ce ne soit nous qui ayons besoin de lui. Qu’il soit bon ou mauvais, pour que nous le quittions faut qu’on nous mette dehors. Vin tiré, faut le boire. Vin bu, tirons-en d’autre de nos coteaux mamelus! On n’a pas le temps de mourir, quand on est Bourguignon. Pour ce qui est de souffrir, tout aussi bien que vous (ne soyez pas si fiers), nous nous en acquittons. Pendant quatre ou cinq mois, j’ai souffert comme un chien. Et puis, le temps nous passe et laisse nos chagrins, trop lourds, sur l’autre rive. À présent je me dis:
—C’est comme si je l’avais eue...
Ah! Belette! Belotte!... Tout de même, je ne l’ai point eue. Et c’est ce tripeandouille, Gifflard, sac à farine, face de potiron, qui l’a, qui la pelote, la mignote, Belotte, depuis trente ans passés... Trente ans!... son appétit doit être rassasié! À ce que l’on m’a dit, il n’en avait plus guère, dès le lendemain du jour où il l’a épousée. Pour ce goulu, ce glou, morceau avalé n’a plus goût. Sans le charivari qui fit au lit, au nid, trouver maître coucou (Ah! Pinon le braillard!), jamais l’écornifleur ne se fût laissé pincer à mettre son gros doigt en anneau trop étroit... Io, Hymen, Hyménée! Bien attrapé, ma foi! Plus attrapée, Belette: car meunier mécontent se paie sur sa bête. Et le plus attrapé des trois, c’est encore moi. Or, donc, Breugnon, rions (il y a bien de quoi), de lui, d’elle, et de moi...