Cinq-Mars — Tome I Ch. 1/4 · 0%

Cinq-Mars — Tome IPart 3 of 21

Alfred de Vigny

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
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—Ah! madame la marquise, soyez tranquille, ce temps de magnificence ne reviendra plus. Nous faisions des folies, sans doute, mais elles prouvaient notre indépendance; il est clair qu’alors on n’eût pas enlevé au roi des serviteurs que l’amour seul attachait à lui, et dont les couronnes de duc ou de marquis avaient autant de diamants que sa couronne fermée. Il est visible aussi que l’ambition ne pouvait s’emparer de toutes les classes, puisque de semblables dépenses ne pouvaient sortir que des mains riches, et que l’or ne vient que des mines. Les grandes maisons que l’on détruit avec tant d’acharnement n’étaient point ambitieuses, et souvent, ne voulant aucun emploi du gouvernement, tenaient leur place à la cour par leur propre poids, existaient de leur propre être, et disaient comme l’une d’elles: Prince ne daigne, Rohan je suis. Il en était de même de toute famille noble à qui sa noblesse suffisait, et que le roi relevait lui-même en écrivant à l’un de mes amis: L’argent n’est pas chose commune entre gentilshommes comme vous et moi.

—Mais, monsieur le maréchal, interrompit froidement et avec beaucoup de politesse M. de Launay, qui peut-être avait dessein de l’échauffer, cette indépendance a produit aussi bien des guerres civiles et des révoltes comme celles de M. de Montmorency.

—Corbleu, monsieur, je ne puis entendre parler ainsi! dit le fougueux maréchal en sautant sur son fauteuil. Ces révoltes et ces guerres, monsieur, n’ôtaient rien aux lois fondamentales de l’Etat et ne pouvaient pas plus renverser le trône que ne le ferait un duel. De tous ces grands chefs de parti il n’en est pas un qui n’eût mis sa victoire aux pieds du roi s’il eût réussi, sachant bien que tous les autres seigneurs aussi grands que lui l’eussent abandonné ennemi du souverain légitime. Nul ne s’est armé que contre une faction et non contre l’autorité souveraine, et, cet accident détruit, tout fût rentré dans l’ordre. Mais qu’avez-vous fait en nous écrasant? Vous avez cassé les bras du trône et ne mettrez rien à leur place. Oui, je n’en doute plus à présent, le Cardinal-duc accomplira son dessein en entier, la grande noblesse quittera et perdra ses terres, et, cessant d’être la grande propriété, cessera d’être une puissance; la cour n’est déjà plus qu’un palais où l’on sollicite: elle deviendra plus tard une antichambre, quand elle ne se composera plus que des gens de la suite du roi; les grands noms commenceront par ennoblir des charges viles; mais, par une terrible réaction, ces charges finiront par avilir les grands noms. Etrangère à ses foyers, la Noblesse ne sera plus rien que par les emplois qu’elle aura reçus, et si les peuples, sur lesquels elle n’aura plus d’influence, veulent se révolter...

—Que vous êtes sinistre aujourd’hui, maréchal! interrompit la marquise. J’espère que ni moi ni mes enfants ne verrons ces temps-là. Je ne reconnais plus votre caractère enjoué à toute cette politique; je m’attendais à vous entendre donner des conseils à mon fils. Eh bien! Henri, qu’avez-vous donc? Vous êtes bien distrait!

Cinq-Mars, les yeux attachés sur la grande croisée de la salle à manger, regardait avec tristesse le magnifique paysage qu’il avait sous les yeux. Le soleil était dans toute sa splendeur et colorait les sables de la Loire, les arbres et les gazons d’or et d’émeraude; le ciel était d’azur, les flots d’un jaune transparent, les îles d’un vert plein d’éclat; derrière leurs têtes arrondies, on voyait s’élever les grandes voiles latines des bateaux marchands comme une flotte en embuscade.—O nature, nature! se disait-il, belle nature, adieu. Bientôt mon cœur ne sera plus assez simple pour te sentir, et tu ne plairas plus qu’à mes yeux, ce cœur est déjà brûlé par une passion profonde, et le récit des intérêts des hommes y jette un trouble inconnu: il faut donc entrer dans ce labyrinthe; je m’y perdrai peut-être, mais pour Marie...

Se réveillant alors au mot de sa mère, et craignant de montrer un regret trop enfantin de son beau pays et de sa famille:

—Je songeais, madame, à la route que je vais prendre pour aller à Perpignan, et aussi à celle qui me ramènera chez vous.

—N’oubliez pas de prendre celle de Poitiers et d’aller à Loudun voir votre ancien gouverneur, notre bon abbé Quillet; il vous donnera d’utiles conseils sur la cour, il est fort bien avec le duc de Bouillon; et, d’ailleurs, quand il ne vous serait pas très nécessaire, c’est une marque de déférence que vous lui devez bien.

—C’est donc au siège de Perpignan que vous vous rendez, mon ami? répondit le vieux maréchal, qui commençait à trouver qu’il était resté bien longtemps dans le silence. Ah! c’est bien heureux pour vous. Peste! un siège! c’est un joli début: j’aurais donné bien des choses pour en faire un avec le feu roi à mon arrivée à sa cour; j’aurais mieux aimé m’y faire arracher les entrailles du ventre qu’à un tournoi, comme je fis. Mais on était en paix, et je fus obligé d’aller faire le coup de pistolet contre les Turcs avec le Rosworm des Hongrois, pour ne pas affliger ma famille par mon désœuvrement. Du reste, je souhaite que Sa Majesté vous reçoive d’une manière aussi aimable que son père me reçut. Certes, le roi est brave et bon; mais on l’a habitué malheureusement à cette froide étiquette espagnole qui arrête tous les mouvements du cœur; il contient lui-même et les autres par cet abord immobile et cet aspect de glace: pour moi, j’avoue que j’attends toujours l’instant du dégel, mais en vain. Nous étions accoutumés à d’autres manières par ce spirituel et simple Henri, et nous avions du moins la liberté de lui dire que nous l’aimions.

Cinq-Mars, les yeux fixés sur ceux de Bassompierre, comme pour se contraindre lui-même à faire attention à ses discours, lui demanda quelle était la manière de parler du feu roi.

—Vive et franche, dit-il. Quelques temps après mon arrivée en France, je jouais avec lui et la duchesse de Beaufort, à Fontainebleau; car il voulait, disait-il, me gagner mes pièces d’or et mes belles portugalaises. Il me demanda ce qui m’avait fait venir dans ce pays. «Ma foi, sire, lui dis-je franchement, je ne suis point venu à dessein de m’embarquer à votre service, mais bien pour passer quelque temps à votre cour, et de là à celle d’Espagne; mais vous m’avez tellement charmé que, sans aller plus loin, si vous voulez de mon service, je m’y voue jusqu’à la mort.» Alors il m’embrassa et m’assura que je n’eusse pu trouver un meilleur maître, qui m’aimât plus; hélas! je l’ai bien éprouvé... et moi je lui ai tout sacrifié, jusqu’à mon amour, et j’aurais fait plus encore, s’il se pouvait faire plus que de renoncer à Mlle de Montmorency.

Le bon maréchal avait les yeux attendris; mais le jeune marquis d’Effiat et les Italiens, se regardant, ne purent s’empêcher de sourire en pensant qu’alors la princesse de Condé n’était rien moins que jeune et jolie. Cinq-Mars s’aperçut de ces signes d’intelligence, et rit aussi, mais d’un rire amer.—Est-il donc vrai, se disait-il, que les passions puissent avoir la destinée des modes, et que peu d’années puissent frapper du même ridicule un habit et un amour? Heureux celui qui ne survit pas à sa jeunesse, à ses illusions, et qui emporte dans la tombe tout son trésor!

Mais, rompant encore avec effort le cours mélancolique de ses idées, et voulant que le bon maréchal ne lût rien de déplaisant sur le visage de ses hôtes:

—On parlait donc alors avec beaucoup de liberté au roi Henri? dit-il. Peut-être aussi au commencement de son règne avait-il besoin d’établir ce ton-là; mais, lorsqu’il fut le maître, changea-t-il?

—Jamais, non, jamais notre grand roi ne cessa d’être le même jusqu’au dernier jour; il ne rougissait pas d’être un homme, et parlait à des hommes avec force et sensibilité. Eh! mon Dieu! je le vois encore embrassant le duc de Guise en carrosse, le jour même de sa mort; il m’avait fait une de ses spirituelles plaisanteries, et le duc lui dit: «Vous êtes à mon gré un des plus agréables hommes du monde, et notre destin portait que nous fussions l’un à l’autre; car, si vous n’eussiez été qu’un homme ordinaire, je vous aurais pris à mon service, à quelque prix que c’eût été; mais, puisque Dieu vous a fait naître un grand roi, il fallait bien que je fusse à vous.» Ah! grand homme! tu l’avais bien dit, s’écria Bassompierre, les larmes aux yeux, et peut-être un peu animé par les fréquentes rasades qu’il se versait: «Quand vous m’aurez perdu, vous connaîtrez ce que je valais.»

Pendant cette sortie, les différents personnages de la table avaient pris des attitudes diverses, selon leurs rôles dans les affaires publiques. L’un des Italiens affectait de causer et de rire tout bas avec la jeune fille de la maréchale; l’autre prenait soin du vieux abbé sourd, qui, mettant une main derrière son oreille pour mieux entendre, était le seul qui eût l’air attentif; Cinq-Mars avait repris sa distraction mélancolique après avoir lancé le maréchal, comme on regarde ailleurs après avoir jeté une balle à la paume jusqu’à ce qu’elle revienne; son frère aîné faisait les honneurs de la table avec le même calme; Puy-Laurens regardait avec soin la maîtresse de la maison: il était tout au duc d’Orléans et craignait le Cardinal; pour la maréchale, elle avait l’air affligé et inquiet; souvent des mots rudes lui avaient rappelé ou la mort de son mari ou le départ de son fils; plus souvent encore elle avait craint pour Bassompierre lui-même qu’il ne se compromît, et l’avait poussé plusieurs fois en regardant M. de Launay, qu’elle connaissait peu, et qu’elle avait quelque raison de croire dévoué au premier ministre; mais avec un homme de ce caractère, de tels avertissements étaient inutiles; il eut l’air de n’y point faire attention; et, au contraire, écrasant ce gentilhomme de ses regards hardis et du son de sa voix, il affecta de se tourner vers lui et de lui adresser tout son discours. Pour celui-ci, il prit un air d’indifférence et de politesse consentante qu’il ne quitta pas jusqu’au moment où, les deux battants étant ouverts, on annonça mademoiselle la duchesse de Mantoue.

Les propos que nous venons de transcrire longuement furent pourtant assez rapides, et le dîner n’était pas à la moitié quand l’arrivée de Marie de Gonzague fit lever tout le monde. Elle était petite, mais fort bien faite, et quoique ses yeux et ses cheveux fussent très noirs, sa fraîcheur était éblouissante comme la beauté de sa peau. La maréchale fit le geste de se lever pour son rang, et l’embrassa sur le front pour sa bonté et son bel âge.

—Nous vous avons attendue longtemps aujourd’hui, chère Marie, lui dit-elle en la plaçant près d’elle; vous me restez heureusement pour remplacer un de mes enfants qui part.

La jeune duchesse rougit et baissa la tête et les yeux pour qu’on ne vît pas leur rougeur, et dit d’une voix timide:—Madame, il le faut bien, puisque vous remplacez ma mère auprès de moi. Et un regard fit pâlir Cinq-Mars à l’autre bout de la table.

Cette arrivée changea la conversation; elle cessa d’être générale, et chacun parla bas à son voisin. Le maréchal seul continuait à dire quelques mots de la magnificence de l’ancienne cour, et de ses guerres en Turquie, et des tournois, et de l’avarice de la cour nouvelle; mais, à son grand regret, personne ne relevait ses paroles, et on allait sortir de table, lorsque l’horloge ayant sonné deux heures, cinq chevaux parurent dans la grande cour: quatre seulement étaient montés par des domestiques en manteaux et bien armés; l’autre cheval, noir et très vif, était tenu en main par le vieux Grandchamp: c’était celui de son jeune maître.

—Ah! Ah! s’écria Bassompierre, voilà notre cheval de bataille tout sellé et bridé; allons, jeune homme, il faut dire comme notre vieux Marot:

Ces vieux vers et l’air du maréchal faisaient rire toute la table, hormis trois personnes.

—Jésus-Dieu! il me semble, continua-t-il, que je n’ai que dix-sept ans comme lui; il va nous revenir tout brodé, madame; il faut laisser son fauteuil vacant.

Ici tout à coup la maréchale pâlit, sortit de table en fondant en larmes, et tout le monde se leva avec elle: elle ne put faire que deux pas et retomba assise sur un autre fauteuil. Ses fils et sa fille et la jeune duchesse l’entourèrent avec une vive inquiétude et démêlèrent parmi des étouffements et des pleurs qu’elle voulait retenir: Pardon!... mes amis... c’est une folie... un enfantillage... mais je suis si faible à présent, que je n’en ai pas été maîtresse. Nous étions treize à table, et c’est vous qui en avez été cause, ma chère duchesse. Mais c’est bien mal à moi d’avoir montré tant de faiblesse devant lui. Adieu, mon enfant, donnez-moi votre front à baiser, et que Dieu vous conduise! Soyez digne de votre nom et de votre père.

Puis, comme a dit Homère, riant sous les pleurs, elle se leva en le poussant et disant:—Allons, que je vous voie à cheval, bel écuyer!

Le silencieux voyageur baisa les mains de sa mère et la salua ensuite profondément: il s’inclina aussi devant la duchesse sans lever les yeux; puis, embrassant son frère aîné, serrant la main au maréchal et baisant le front de sa jeune sœur presque à la fois, il sortit et dans un instant fut à cheval. Tout le monde se mit aux fenêtres qui donnaient sur la cour, excepté madame d’Effiat, encore assise et souffrante.

—Il part au galop; c’est bon signe, dit en riant le maréchal.

—Ah! Dieu! cria la jeune princesse en se retirant de la croisée.

—Qu’est-ce donc! dit la mère.

—Ce n’est rien, ce n’est rien, dit M. de Launay: le cheval de monsieur votre fils s’est abattu sous la porte, mais il l’a bientôt relevé de la main: tenez, le voilà qui salue de la route.

—Encore un présage funeste! dit la marquise en se retirant dans ses appartements.

Chacun l’imita en se taisant ou en parlant bas.

La journée fut triste et le souper silencieux au château de Chaumont.

Quand vinrent dix heures du soir, le vieux maréchal, conduit par son valet de chambre, se retira dans la tour du nord, voisine de la porte et opposée à la rivière. La chaleur était extrême; il ouvrit la fenêtre, et, s’enveloppant d’une vaste robe de soie, plaça un flambeau pesant sur une table et voulut rester seul. Sa croisée donnait sur la plaine, que la lune dans son premier quartier n’éclairait que d’une lumière incertaine; le ciel se chargeait de nuages épais, et tout disposait à la mélancolie. Quoique Bassompierre n’eût rien de rêveur dans le caractère, la tournure qu’avait prise le dîner lui revint à la mémoire, et il se mit à repasser en lui-même toute sa vie et les tristes changements que le nouveau règne y avait apportés, règne qui semblait avoir soufflé sur lui un vent d’infortune: la mort d’une sœur chérie, les désordres de l’héritier de son nom, les pertes de ses terres et de sa faveur, la fin récente de son ami le maréchal d’Effiat dont il occupait la chambre, toutes ces pensées lui arrachèrent un soupir involontaire; il se mit à la fenêtre pour respirer.

En ce moment il crut entendre du côté du bois la marche d’une troupe de chevaux; mais le vent qui vint à augmenter le dissuada de cette première pensée, et tout bruit cessant tout à coup, il l’oublia. Il regarda encore quelque temps tous les feux du château qui s’éteignirent successivement après avoir serpenté dans les ogives des escaliers et rôdé dans les cours et les écuries; retombant ensuite sur son grand fauteuil de tapisserie, le coude appuyé sur la table, il se livra profondément à ses réflexions; et bientôt après, tirant de son sein un médaillon qu’il y cachait suspendu à un ruban noir:—Viens, mon bon et vieux maître, viens, dit-il, viens causer avec moi comme tu fis si souvent; viens, grand roi, oublier ta cour pour le rire d’un ami véritable; viens, grand homme, me consulter sur l’ambitieuse Autriche; viens, inconstant chevalier, me parler de la bonhomie de ton amour et de la bonne foi de ton infidélité; viens, héroïque soldat, me crier encore que je t’offusque au combat; ah! que ne l’ai-je fait dans Paris! que n’ai-je reçu ta blessure! Avec ton sang, le monde a perdu les bienfaits de ton règne interrompu...

Les larmes du maréchal troublaient la glace du large médaillon, et il les effaçait par de respectueux baisers, quand la porte, ouverte brusquement, le fit sauter sur son épée.

—Qui va là? cria-t-il dans sa surprise. Elle fut bien plus grande quand il reconnut M. de Launay, qui, le chapeau à la main, s’avança jusqu’à lui, et lui dit avec embarras:

—Monsieur le maréchal, c’est le cœur navré de douleur que je me vois forcé de vous dire que le roi m’a commandé de vous arrêter. Un carrosse vous attend à la grille avec trente mousquetaires de M. le Cardinal-duc.

Bassompierre ne s’était point levé, et avait encore le médaillon dans la main gauche et l’épée dans l’autre main; il la tendit dédaigneusement à cet homme, et lui dit:

—Monsieur, je sais que j’ai vécu trop longtemps, et c’est à quoi je pensais; c’est au nom de ce grand Henri que je remets paisiblement cette épée à son fils. Suivez-moi.