Cinq-Mars — Tome I Ch. 1/4 · 0%

Cinq-Mars — Tome IPart 2 of 21

Alfred de Vigny

French original · English translation

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Connaissez-vous cette contrée que l’on a surnommée le jardin de la France, ce pays où l’on respire un air si pur dans des plaines verdoyantes arrosées par un grand fleuve? Si vous avez traversé, dans les mois d’été, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la Loire paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir déterminer, entre les deux rives, celle où vous choisiriez votre demeure, pour y oublier les hommes auprès d’un être aimé. Lorsque l’on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des vallons peuplés de jolies maisons blanches qu’entourent des bosquets, des coteaux jaunis par les vignes ou blanchis par les fleurs du cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des jardins de roses d’où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle la fécondité de la terre ou l’ancienneté de ses monuments, et tout intéresse dans les œuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur a été inutile: il semble que, dans leur amour d’une aussi belle patrie, seule province de France que n’occupa jamais l’étranger, ils n’aient pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus léger grain de son sable. Vous croyez que cette vieille tour démolie n’est habitée que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de vos chevaux, la tête riante d’une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous la poussière de la grande route; si vous gravissez un coteau hérissé de raisins, une petite fumée vous avertit tout à coup qu’une cheminée est à vos pieds; c’est que le rocher même est habité, et que des familles de vignerons respirent dans ces profonds souterrains, abritées dans la nuit par la terre nourricière qu’elles cultivent laborieusement pendant le jour. Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie, doux comme l’air qu’ils respirent, et forts comme le sol qu’ils fertilisent. On ne voit sur leurs traits bruns ni la froide immobilité du Nord, ni la vivacité grimacière du Midi; leur visage a, comme leur caractère, quelque chose de la candeur du vrai peuple de saint Louis; leurs cheveux châtains sont encore longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de pierre de nos vieux rois; leur langage est le plus pur français, sans lenteur, sans vitesse, sans accent; le berceau de la langue est là, près du berceau de la monarchie.

Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses aspects: ici c’est Chambord que l’on aperçoit de loin, et qui, avec ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande ville de l’Orient; là c’est Chanteloup, suspendant au milieu de l’air son élégante pagode. Non loin de ces palais un bâtiment plus simple attire les yeux du voyageur par sa position magnifique et sa masse imposante; c’est le château de Chaumont. Construit sur la colline la plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec ses hautes murailles et ses énormes tours; de longs clochers d’ardoise les élèvent aux yeux, et donnent à l’édifice cet air de couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui imprime un caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces. Des arbres noirs et touffus entourent de tous côtés cet ancien manoir, et de loin ressemblent à ces plumes qui environnaient le chapeau du roi Henri; un joli village s’étend au pied du mont, sur le bord de la rivière, et l’on dirait que ses maisons blanches sortent du sable doré; il est lié au château qui le protège par un étroit sentier qui circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la colline; les seigneurs descendaient et les villageois montaient à son autel: terrain d’égalité, placé comme une ville neutre entre la misère et la grandeur qui se sont trop souvent fait la guerre.

Ce fut là que, dans une matinée du mois de juin 1639, la cloche du château ayant sonné à midi, selon l’usage, le dîner de la famille qui l’habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui n’étaient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarquèrent qu’en disant la prière du matin à toute la maison assemblée, la maréchale d’Effiat avait parlé d’une voix moins assurée et les larmes dans les yeux, qu’elle avait paru vêtue d’un deuil plus austère que de coutume. Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de Mantoue, qui s’était alors retirée momentanément à Chaumont, virent avec surprise des préparatifs de départ se faire tout à coup. Le vieux domestique du maréchal d’Effiat, mort depuis six mois, avait repris ses bottes qu’il avait juré précédemment d’abandonner pour toujours. Ce brave homme, nommé Grandchamp, avait suivi partout le chef de la famille dans les guerres et dans ses travaux de finance; il avait été son écuyer dans les unes et son secrétaire dans les autres; il était revenu d’Allemagne, depuis peu de temps, apprendre à la mère et aux enfants la mort du maréchal, dont il avait reçu les derniers soupirs à Luzzelstein; c’était un de ces fidèles serviteurs dont les modèles sont devenus trop rares en France, qui souffrent des malheurs de la famille et se réjouissent de ses joies, désirent qu’il se forme des mariages pour avoir à élever de jeunes maîtres, grondent les enfants et quelquefois les pères, s’exposent à la mort pour eux, les servent sans gages dans les révolutions, travaillent pour les nourrir, et, dans les temps prospères, les suivent partout et disent: «Voilà nos vignes» en revenant au château. Il avait une figure sévère très remarquable, un teint fort cuivré, des cheveux gris argentés et dont quelques mèches, encore noires comme ses sourcils épais, lui donnaient un air dur au premier aspect; mais un regard pacifique adoucissait cette première impression. Cependant le son de sa voix était rude. Il s’occupait beaucoup ce jour-là de hâter le dîner, et commandait à tous les gens du château, vêtus de noir comme lui.

—Allons, disait-il, dépêchez-vous de servir, pendant que Germain, Louis et Etienne vont seller leurs chevaux; M. Henri et nous, il faut que nous soyons loin d’ici à huit heures du soir. Et vous, messieurs les Italiens, avez-vous averti votre jeune princesse? Je gage qu’elle est allée lire avec ses dames au bout du parc ou sur le bord de l’eau. Elle arrive toujours après le premier service, pour faire lever tout le monde de table.

—Ah! mon cher Grandchamp, dit à voix basse une jeune femme de chambre qui passait et s’arrêta, ne faites pas songer à la duchesse; elle est bien triste et je crois qu’elle restera dans son appartement. Sancta Maria! je vous plains de voyager aujourd’hui, partir un vendredi, le treize du mois, et le jour de saint Gervais et saint Protais, le jour des deux martyrs. J’ai dit mon chapelet toute la matinée pour M. de Cinq-Mars; mais en vérité je n’ai pu m’empêcher de songer à tout ce que je vous dis; ma maîtresse y pense aussi bien que moi, toute grande dame qu’elle est; ainsi n’ayez pas l’air d’en rire.

En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau à travers la grande salle à manger, et disparut dans un corridor, effrayée de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du salon.

Grandchamp s’était à peine aperçu de ce qu’elle avait dit, et semblait ne s’occuper que des apprêts du dîner; il remplissait les devoirs importants de maître d’hôtel, et jetait le regard le plus sévère sur les domestiques, pour voir s’ils étaient tous à leur poste, se plaçant lui-même derrière la chaise du fils aîné de la maison, lorsque tous les habitants du château entrèrent successivement dans la salle: onze personnes, hommes et femmes, se placèrent à table. La maréchale avait passé la dernière, donnant le bras à un beau vieillard vêtu magnifiquement, qu’elle fit placer à sa gauche. Elle s’assit dans un grand fauteuil doré, au milieu de la table, dont la forme était un carré long. Un autre siège un peu plus orné était à sa droite, mais il resta vide. Le jeune marquis d’Effiat, placé en face de sa mère, devait l’aider à faire les honneurs; il n’avait pas plus de vingt ans, et son visage était assez insignifiant; beaucoup de gravité et des manières distinguées annonçaient pourtant un naturel sociable, mais rien de plus. Sa jeune sœur de quatorze ans, deux gentilshommes de la province, trois jeunes seigneurs italiens de la suite de Marie de Gonzague (duchesse de Mantoue), une demoiselle de compagnie, gouvernante de la jeune fille du maréchal, et un abbé du voisinage, vieux et fort sourd, composaient l’assemblée. Une place, à la gauche du fils aîné, restait vacante encore.

La maréchale, avant de s’asseoir, fit le signe de la croix et dit le Benedicite à haute voix: tout le monde y répondit en faisant le signe entier, ou sur la poitrine seulement. Cet usage s’est conservé en France dans beaucoup de familles jusqu’à la révolution de 1789; quelques-unes l’ont encore, mais plus en province qu’à Paris, et non sans quelque embarras et quelque phrase préliminaire sur le bon temps, accompagnées d’un sourire d’excuse, quand il se présente un étranger: car il est trop vrai que le bien a aussi sa rougeur.

La maréchale était une femme d’une taille imposante, dont les yeux grands et bleus étaient d’une beauté remarquable. Elle ne paraissait pas encore avoir atteint quarante-cinq ans; mais, abattue par le chagrin, elle marchait avec lenteur et ne parlait qu’avec peine, fermant les yeux et laissant tomber sa tête sur sa poitrine pendant un moment, lorsqu’elle avait été forcée d’élever la voix. Alors sa main, appuyée sur son sein montrait qu’elle y ressentait une vive douleur. Aussi vit-elle avec satisfaction que le personnage placé à sa gauche, s’emparant, sans en être prié par personne, du dé de la conversation, le tint avec un sang-froid imperturbable pendant tout le repas. C’était le vieux maréchal de Bassompierre; il avait conservé sous ses cheveux blancs un air de vivacité et de jeunesse fort étrange à voir; ses manières nobles et polies avaient quelque chose d’une galanterie surannée comme son costume, car il portait une fraise à la Henri IV et les manches tailladées à la manière du dernier règne, ridicule impardonnable aux yeux des beaux de la cour. Cela ne nous paraît pas plus singulier qu’autre chose à présent; mais il est convenu que dans chaque siècle on rira de l’habitude de son père, et je ne vois guère que les Orientaux qui ne soient pas attaqués de ce mal.

L’un des gentilshommes italiens avait à peine fait une question au maréchal sur ce qu’il pensait de la manière dont le Cardinal traitait la fille du duc de Mantoue, que celui-ci s’écria dans son langage familier:

—Eh corbleu! monsieur, à qui parlez-vous? Puis-je rien comprendre à ce régime nouveau sous lequel vit la France? Nous autres, vieux compagnons d’armes du feu roi, nous entendons mal la langue que parle la cour nouvelle, et elle ne sait plus la nôtre. Que dis-je? on n’en parle aucune dans ce triste pays, car tout le monde s’y tait devant le Cardinal; cet orgueilleux petit vassal nous regarde comme de vieux portraits de famille et de temps en temps il en retranche la tête; mais la devise y reste toujours, heureusement. N’est-il pas vrai, mon cher Puy-Laurens?

Ce convive était à peu près du même âge que le maréchal; mais plus grave et plus circonspect que lui, il répondit quelques mots vagues, et fit un signe à son contemporain pour lui faire remarquer l’émotion désagréable qu’il avait fait éprouver à la maîtresse de la maison en lui rappelant la mort récente de son mari et en parlant ainsi du ministre son ami; mais ce fut en vain, car Bassompierre, content du signe de demi-approbation, vida d’un trait un fort grand verre de vin, remède qu’il vante dans ses Mémoires comme parfait contre la peste et la réserve, et, se penchant en arrière pour en recevoir un autre de son écuyer, s’établit plus carrément que jamais sur sa chaise et dans ses idées favorites.

—Oui, nous sommes tous de trop ici; je le dis l’autre jour à mon cher duc de Guise, qu’ils ont ruiné. On compte les minutes qui nous restent à vivre, et l’on secoue notre sablier pour le hâter. Quand M. le Cardinal-duc voit dans un coin trois ou quatre de nos grandes figures qui ne quittaient pas les côtés du feu roi, il sent bien qu’il ne peut pas mouvoir ces statues de fer, et qu’il y fallait la main du grand homme; il passe vite et n’ose pas se mêler à nous, qui ne le craignons pas. Il croit toujours que nous conspirons, et, à l’heure qu’il est, on dit qu’il est question de me mettre à la Bastille.

—Eh! monsieur le maréchal, qu’attendez-vous pour partir? dit l’Italien; je ne vois que la Flandre qui vous puisse être un abri.

—Ah! monsieur, vous ne me connaissez guère; au lieu de fuir, j’ai été trouver le roi avant son départ, et je lui ai dit que c’était afin qu’on n’eût pas la peine de me chercher, et que si je savais où il veut m’envoyer, j’irais moi-même sans qu’on m’y menât. Il a été aussi bon que je m’y attendais, et m’a dit: «Comment, vieil ami, aurais-tu la pensée que je le voulusse faire? Tu sais bien que je t’aime.»

—Ah! mon cher maréchal, je vous fais compliment, dit madame d’Effiat d’une voix douce; je reconnais la bonté du roi à ce mot-là: il se souvient de la tendresse que le roi son père avait pour vous: il me semble même qu’il vous a accordé tout ce que vous vouliez pour les vôtres, ajouta-t-elle avec insinuation, pour le remettre dans la voie de l’éloge et le tirer du mécontentement qu’il avait entamé si hautement.

—Certes, madame, reprit-il, personne ne sait mieux reconnaître ses vertus que François de Bassompierre; je lui serai fidèle jusqu’à la fin, parce que je me suis donné corps et biens à son père dans un bal; et je jure que, de mon consentement du moins, personne de ma famille ne manquera à son devoir envers le roi de France. Quoique les Bestein soient étrangers et Lorrains, mordieu! une poignée de main de Henri IV nous a conquis pour toujours: ma plus grande douleur a été de voir mon frère mourir au service de l’Espagne, et je viens d’écrire à mon neveu que je le déshériterais s’il passait à l’empereur, comme le bruit en a couru.

Un des gentilshommes, qui n’avait rien dit encore, et que l’on pouvait remarquer à la profusion des nœuds de rubans et d’aiguillettes qui couvraient son habit, et à l’ordre de Saint-Michel dont le cordon noir ornait son cou, s’inclina en disant que c’était ainsi que tout sujet fidèle devait parler.

—Pardieu, monsieur de Launay, vous vous trompez fort, dit le maréchal, en qui revint le souvenir de ses ancêtres; les gens de notre sang sont sujets par le cœur, car Dieu nous a fait naître tout aussi bien seigneurs de nos terres que le roi l’est des siennes. Quand je suis venu en France, c’était pour me promener, et suivi de mes gentilshommes et de mes pages. Je m’aperçois que plus nous allons, plus on perd cette idée, et surtout à la cour. Mais voilà un jeune homme qui arrive bien à propos pour m’entendre.

La porte s’ouvrit, en effet, et l’on vit entrer un jeune homme d’une assez belle taille; il était pâle, ses cheveux étaient bruns, ses yeux noirs, son air triste et insouciant: c’était Henri d’Effiat, marquis de Cinq-Mars (nom tiré d’une terre de famille); son costume et son manteau court étaient noirs; un collet de dentelle tombait de son cou jusqu’au milieu de sa poitrine; de petites bottes fortes très évasées et ses éperons faisaient assez de bruit sur les dalles du salon pour qu’on l’entendît venir de loin. Il marcha droit à la maréchale d’Effiat en la saluant profondément, et lui baisa la main.

—Eh bien! Henri, lui dit-elle, vos chevaux sont-ils prêts? A quelle heure partez-vous?

—Après le dîner, sur-le-champ, madame, si vous permettez, dit-il à sa mère avec le cérémonieux respect du temps.

Et, passant derrière elle, il fut saluer M. de Bassompierre, avant de s’asseoir à la gauche de son frère aîné.

—Eh bien, dit le maréchal tout en dînant de fort bon appétit, vous allez partir, mon enfant; vous allez à la cour; c’est un terrain glissant aujourd’hui. Je regrette pour vous qu’il ne soit pas resté ce qu’il était. La cour autrefois n’était autre chose que le salon du roi, où il recevait ses amis naturels; les nobles des grandes maisons, ses pairs, qui lui faisaient visite pour lui montrer leur dévouement et leur amitié, jouaient leur argent avec lui et l’accompagnaient dans ses parties de plaisir, mais ne recevaient rien de lui que la permission de conduire leurs vassaux se faire casser la tête avec eux pour son service. Les honneurs que recevait un homme de qualité ne l’enrichissaient guère, car il les payait de sa bourse; j’ai vendu une terre à chaque grade que j’ai reçu; le titre de colonel général des Suisses m’a coûté quatre cent mille écus, et le baptême du roi actuel me fit acheter un habit de cent mille francs.

—Ah! pour le coup, vous conviendrez, dit en riant la maîtresse de la maison, que rien ne vous y forçait: nous avons entendu parler de la magnificence de votre habit de perles; mais je serais très fâchée qu’il fût encore de mode d’en porter de pareils.