Cinq-Mars — Tome I Ch. 1/4 · 0%

Cinq-Mars — Tome IPart 18 of 21

Alfred de Vigny

French original · English translation

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—Oui, dit La Pipe, je vous connais bien tous, allez: vous êtes pour les anciens soi-disant Princes de la paix, avec les Croquants, contre le Cardinal et la gabelle; là! ai-je raison ou non?

—Eh bien, non, vieux Bas-rouge! un Royaliste est celui qui est pour un roi: voilà ce que c’est. Et comme mon père était valet des émérillons du Roi, je suis pour le Roi; voilà. Et je n’aime pas les Bas-rouges, c’est tout simple.

—Ah! tu m’appelles Bas-rouge! reprit le vieux soldat: tu m’en feras raison demain matin. Si tu avais fait la guerre dans la Valteline, tu ne parlerais pas comme ça; et si tu avais vu l’Eminence se promener sur la digue de la Rochelle, avec le vieux marquis de Spinola, pendant qu’on lui envoyait des volées de canon, tu ne dirais rien des Bas-rouges, entends-tu?

—Allons, amusons-nous au lieu de nous quereller, dirent les autres soldats.

Les braves qui discouraient ainsi étaient debout autour d’un grand feu qui les éclairait plus que la lune, toute belle qu’elle était, et au milieu d’eux se trouvait le sujet de leur attroupement et de leurs cris. Le Cardinal distingua une jeune femme vêtue de noir et couverte d’un long voile blanc; ses pieds étaient nus: une corde grossière serrait sa taille élégante, un long rosaire tombait de son cou presque jusqu’aux pieds, ses mains délicates et blanches comme l’ivoire en agitaient les grains et les faisaient tournoyer rapidement sous ses doigts. Les soldats, avec une joie barbare, s’amusaient à préparer de petits charbons sur son chemin pour brûler ses pieds nus; le plus vieux prit la mèche fumante de son arquebuse, et, l’approchant du bas de sa robe, lui dit d’une voix rauque:

—Allons, folle, recommence-nous ton histoire, ou bien je te remplirai de poudre, et je te ferai sauter comme une mine; prends-y garde, parce que j’ai déjà joué ce tour-là à d’autres que toi dans les vieilles guerres des Huguenots. Allons, chante!

La jeune femme, les regardant avec gravité, ne répondit rien et baissa son voile.

—Tu t’y prends mal, dit Grand-Ferré avec un rire bachique; tu vas la faire pleurer, tu ne sais pas le beau langage de la cour; je vais lui parler, moi.

Et lui prenant le menton:

—Mon petit cœur, lui dit-il, si tu voulais, ma mignonne, recommencer la jolie petite historiette que tu racontais tout à l’heure à ces messieurs, je te prierais de voyager avec moi sur le fleuve de Tendre, comme disent les grandes dames de Paris, et de prendre un verre d’eau-de-vie avec ton chevalier fidèle, qui t’a rencontrée autrefois à Loudun quand tu jouais la comédie pour faire brûler un pauvre diable...

La jeune femme croisa ses bras, et regardant autour d’elle d’un air impérieux, s’écria:

—Retirez-vous, au nom du Dieu des armées: retirez-vous, hommes impurs! il n’y a rien de commun entre nous. Je n’entends pas votre langue, et vous n’entendriez pas la mienne. Allez vendre votre sang aux princes de la terre à tant d’oboles par jour, et laissez-moi accomplir ma mission. Conduisez-moi vers le Cardinal...

Un rire grossier l’interrompit.

—Crois-tu, dit un carabin de Maurevert, que son Éminence le généralissime te reçoive chez lui avec tes pieds nus? Va les laver.

—Le Seigneur a dit: «Jérusalem, lève ta robe et passe les fleuves», répondit-elle les bras toujours en croix. Que l’on me conduise chez le Cardinal!

Richelieu cria d’une voix forte:

—Qu’on m’amène cette femme, et qu’on la laisse en repos!

Tout se tut; on la conduisit au ministre.—Pourquoi, dit-elle en le voyant, m’amener devant un homme armé?

On la laissa seule devant lui sans répondre.

Le Cardinal avait l’air soupçonneux en la regardant.

—Madame, dit-il, que faites-vous au camp à cette heure; et, si votre esprit n’est pas égaré, pourquoi ces pieds nus?

—C’est un vœu, c’est un vœu, répondit la jeune religieuse avec un air d’impatience en s’asseyant près de lui brusquement: j’ai fait aussi celui de ne pas manger que je n’aie rencontré l’homme que je cherche.

—Ma sœur, dit le Cardinal étonné et radouci en s’approchant pour l’observer, Dieu n’exige pas de telles rigueurs dans un corps faible, et surtout à votre âge, car vous me semblez fort jeune.

—Jeune? oh! oui, j’étais bien jeune il y a peu de jours encore; mais depuis j’ai passé deux existences au moins, j’ai tant pensé et tant souffert: regardez mon visage.

Et elle découvrit une figure parfaitement belle; des yeux noirs très réguliers y donnaient la vie; mais sans eux on aurait cru que ces traits étaient ceux d’un fantôme, tant elle était pâle; ses lèvres étaient violettes et tremblaient, un grand frisson faisait entendre le choc de ses dents.

—Vous êtes malade, ma sœur, dit le ministre ému en lui prenant la main, qu’il sentit brûlante. Une sorte d’habitude d’interroger sa santé et celle des autres, lui fit toucher le pouls sur son bras amaigri: il sentit les artères soulevées par les battements d’une fièvre effrayante.

—Mais, continua-t-il avec plus d’intérêt, vous vous êtes tuée avec des rigueurs plus grandes que les forces humaines; je les ai toujours blâmées, et surtout dans un âge tendre. Qui a donc pu vous y porter? est-ce pour me le confier que vous êtes venue? Parlez avec calme et soyez sûre d’être secourue.

—Se confier aux hommes! reprit la jeune femme, oh! non, jamais! Ils m’ont tous trompée; je ne me confierais à personne, pas même à M. de Cinq-Mars, qui cependant doit bientôt mourir.

—Comment! dit Richelieu en fronçant le sourcil, mais avec un rire amer; comment! vous connaissez ce jeune homme? est-ce lui qui a fait vos malheurs?

—Oh! non, il est bon, et il déteste les méchants, c’est ce qui le perdra. D’ailleurs, dit-elle en prenant tout à coup un air dur et sauvage, les hommes sont faibles, et il y a des choses que les femmes doivent accomplir. Quand il ne s’est plus trouvé de vaillants dans Israël, Déborah s’est levée.

—Eh! comment savez-vous toutes ces belles choses? continua le Cardinal en lui tenant toujours la main.

—Oh! cela, je ne puis vous l’expliquer, reprit avec un air de naïveté touchante et une voix très douce la jeune religieuse, vous ne me comprendriez pas; c’est le démon qui m’a tout appris et qui m’a perdue.

—Eh! mon enfant, c’est toujours lui qui nous perd; mais il nous instruit mal, dit Richelieu avec l’air d’une protection paternelle et d’une pitié croissante. Quelles ont été vos fautes? dites-les moi; je peux beaucoup.

—Ah! dit-elle d’un air de doute, vous pouvez beaucoup sur des guerriers, sur des hommes braves et généreux; sous votre cuirasse doit battre un noble cœur; vous êtes un vieux général, qui ne savez rien des ruses du crime.

Richelieu sourit, cette méprise le flattait.

—Je vous ai entendu demander le Cardinal; que lui voulez-vous enfin? Qu’êtes-vous venue chercher?

La religieuse se recueillit et mit un doigt sur son front.

—Je ne m’en souviens plus, dit-elle, vous m’avez trop parlé... J’ai perdu cette idée, c’était pourtant une grande idée... C’est pour elle que je suis condamnée à la faim qui me tue; il faut que je l’accomplisse, ou je vais mourir avant. Ah! dit-elle en portant sa main sous sa robe dans son sein, où elle parut prendre quelque chose, la voilà, cette idée...

Elle rougit tout à coup, et ses yeux s’ouvrirent extraordinairement; elle continua en se penchant à l’oreille du Cardinal:

—Je vais vous le dire: Urbain Grandier, mon amant Urbain, m’a dit cette nuit que c’était Richelieu qui l’avait fait périr; j’ai pris un couteau dans une auberge, et je viens ici pour le tuer, dites-moi où il est.

Le Cardinal, effrayé et surpris, recula d’horreur. Il n’osait appeler ses gardes, craignant les cris de cette femme et ses accusations; et cependant un emportement de cette folle pouvait lui devenir fatal.

—Cette histoire affreuse me poursuivra donc partout! s’écria-t-il en la regardant fixement, cherchant dans son esprit le parti qu’il devait prendre.

Ils demeurèrent en silence l’un en face de l’autre dans la même attitude, comme deux lutteurs qui se contemplent avant de s’attaquer, ou comme le chien d’arrêt et sa victime pétrifiés par la puissance du regard.

Cependant Laubardemont et Joseph étaient sortis ensemble, et, avant de se séparer, ils se parlèrent un moment devant la tente du Cardinal, parce qu’ils avaient besoin de se tromper mutuellement; leur haine venait de prendre des forces dans leur querelle, et chacun avait résolu de perdre son rival près du maître. Le juge commença le dialogue, que chacun d’eux avait préparé en se prenant le bras, comme d’un seul et même mouvement:

—Ah! révérend père, que vous m’avez affligé en ayant l’air de prendre en mauvaise part quelques légères plaisanteries que je vous ai faites tout à l’heure!

—Eh! mon Dieu, non, cher seigneur, je suis bien loin de là. La charité, où serait la charité? J’ai quelquefois une sainte chaleur dans le propos, pour ce qui est du bien de l’État et de monseigneur, à qui je suis tout dévoué.

—Ah! qui le sait mieux que moi, révérend père? mais vous me rendez justice, vous savez aussi combien je le suis à l’éminentissime Cardinal-Duc, auquel je dois tout. Hélas! je n’ai mis que trop de zèle à le servir, puisqu’il me le reproche.

—Rassurez-vous, dit Joseph, il ne vous en veut pas; je le connais bien, il conçoit qu’on fasse quelque chose pour sa famille; il est fort bon parent aussi.

—Oui, c’est cela, reprit Laubardemont, voilà mon affaire à moi; ma nièce était perdue tout à fait avec son couvent si Urbain eût triomphé; vous sentez cela comme moi, d’autant plus qu’elle ne nous avait pas bien compris, et qu’elle a fait l’enfant quand il a fallu paraître.

—Est-il possible? en pleine audience! Ce que vous me dites là me fâche véritablement pour vous! Que cela dut être pénible!

—Plus que vous ne l’imaginez! Elle oubliait tout ce qu’on lui disait dans la possession, faisait mille fautes de latin que nous avons raccommodées comme nous avons pu; et même elle a été cause d’une scène désagréable le jour du procès; fort désagréable pour moi et pour les juges: un évanouissement, des cris. Ah! je vous jure que je l’aurais bien chapitrée, si je n’eusse été forcé de quitter précipitamment cette petite ville de Loudun. Mais, voyez-vous, il est tout simple que j’y tienne, c’est ma plus proche parente; car mon fils a mal tourné, on ne sait ce qu’il est devenu depuis quatre ans. La pauvre petite Jeanne de Belfiel! je ne l’avais faite religieuse, et puis abbesse, que pour conserver tout à ce mauvais sujet-là. Si j’avais pu prévoir sa conduite, je l’aurais réservée pour le monde.

—On la dit d’une fort grande beauté, reprit Joseph; c’est un don très précieux pour une famille; on aurait pu la présenter à la cour, et le Roi... Ah! ah!... Mlle de La Fayette... Eh!... eh!... Mlle d’Hautefort... vous entendez... il serait même possible encore d’y penser.

—Ah! que je vous reconnais bien là... monseigneur, car nous savons qu’on vous a nommé au cardinalat; que vous êtes bon de vous souvenir du plus dévoué de vos amis!

Laubardemont parlait encore à Joseph, lorsqu’ils se trouvèrent au bout de la rue du camp qui conduisait au quartier des volontaires.

—Que Dieu vous protège et sa sainte Mère pendant mon absence, dit Joseph s’arrêtant; je vais partir demain pour Paris; et, comme j’aurai affaire plus d’une fois à ce petit Cinq-Mars, je vais le voir d’avance et savoir des nouvelles de sa blessure.

—Si l’on m’avait écouté, dit Laubardemont, à l’heure qu’il est vous n’auriez pas cette peine.

—Hélas! vous avez bien raison, répondit Joseph avec un soupir profond et levant les yeux au ciel; mais le Cardinal n’est plus le même homme; il n’accueille pas les bonnes idées, il nous perdra s’il se conduit ainsi.

Et, faisant une profonde révérence au juge, le capucin entra dans le chemin qu’il lui avait montré.

Laubardemont le suivit quelque temps des yeux, et, quand il fut bien sûr de la route qu’il avait prise, il revint ou plutôt accourut jusqu’à la tente du ministre.—Le Cardinal l’éloigne, s’était-il dit; donc il s’en dégoûte; je sais des secrets qui peuvent le perdre. J’ajouterai qu’il est allé faire sa cour au futur favori; je remplacerai ce moine dans la faveur du ministre. L’instant est propice, il est minuit; il doit encore rester seul pendant une heure et demie. Courons.

Il arrive à la tente des gardes qui précède le pavillon.

—Monseigneur reçoit quelqu’un, dit le capitaine hésitant, on ne peut pas entrer.

—N’importe, vous m’avez vu sortir il y a une heure; il se passe des choses dont je dois rendre compte.

—Entrez, Laubardemont, cria le ministre, entrez vite et seul! Il entra. Le Cardinal, toujours assis, tenait les deux mains d’une religieuse dans une des siennes, et de l’autre fit signe de garder le silence à son agent stupéfait, qui resta sans mouvement, ne voyant pas encore le visage de cette femme; elle parlait avec volubilité, et les choses étranges qu’elle disait contrastaient horriblement avec la douceur de sa voix. Richelieu semblait ému.

—Oui, je le frapperai avec un couteau; c’est un couteau que le démon Béhérith m’a donné à l’auberge; mais c’est le clou de Sisara. Il a un manche d’ivoire, voyez-vous, et j’ai beaucoup pleuré dessus. N’est-ce pas singulier, mon bon général? Je le retournerai dans la gorge de celui qui a tué mon ami, comme il a dit lui-même de faire, et ensuite je brûlerai le corps, c’est la peine du talion, la peine que Dieu a permise à Adam... Vous avez l’air étonné, mon brave général... mais vous le seriez bien plus si je vous disais sa chanson... la chanson qu’il m’a chantée encore hier au soir, quand il est venu me voir à l’heure du bûcher, vous savez bien?... l’heure où il pleut, l’heure où mes mains commencent à brûler comme à présent; il m’a dit: «Ils sont bien trompés, les magistrats, les magistrats rouges... j’ai onze démons à mes ordres, et je reviens te voir quand la cloche sonne... sous un dais de velours pourpré, avec des torches, des torches de résine qui nous éclairent; ah! c’est de toute beauté!» Voilà, voilà ce qu’il chante.

Et, sur l’air du De profundis, elle chanta elle-même:

N’est-ce pas singulier, mon bon général? Et moi je lui réponds tous les soirs; écoutez bien ceci, oh! écoutez bien...

Ensuite il parle, et parle comme les esprits et comme les prophètes. Il dit: «Malheur, malheur à celui qui a versé le sang! les juges de la terre sont-ils des dieux? Non, ce sont des hommes qui vieillissent et souffrent, et cependant ils osent dire à haute voix: Faites mourir cet homme! La peine de mort! la peine de mort! Qui a donné à l’homme le droit de l’exercer sur l’homme? Est-ce le nombre deux?... Un seul serait assassin, vois-tu! Mais compte bien, un, deux, trois... Voilà qu’ils sont sages et justes, ces scélérats graves et stipendiés! O crime! l’horreur du ciel! Si tu les voyais d’en haut, comme moi, Jeanne, combien tu serais plus pâle encore! La chair détruire la chair! elle qui vit de sang faire couler le sang! froidement et sans colère! comme Dieu qui a créé!»

Les cris que jetait la malheureuse fille en disant rapidement ces paroles épouvantèrent Richelieu et Laubardemont au point de les tenir immobiles longtemps encore. Cependant le délire et la fièvre l’emportaient toujours.

—Les juges ont-ils frémi? m’a dit Urbain Grandier, frémissent-ils de se tromper? On agite la mort du juste.

—La question!—On serre ses membres avec des cordes pour le faire parler; sa peau se coupe, s’arrache et se déroule comme un parchemin; ses nerfs sont à nu, rouges et luisants; ses os crient; la moelle en jaillit... Mais les juges dorment. Ils rêvent de fleurs et de printemps. Que la grand’salle est chaude! dit l’un en s’éveillant; cet homme n’a point voulu parler! Est-ce que la torture est finie! Et, miséricordieux enfin, il accorde la mort. La mort! seule crainte des vivants! la mort! le monde inconnu! il y jette avant lui une âme furieuse qui l’attendra. Oh! ne l’a-t-il jamais vu, le tableau vengeur! ne l’a-t-il jamais vu avant son sommeil, le prévaricateur écorché?

Déjà affaibli par la fièvre, la fatigue et le chagrin, le Cardinal, saisi d’horreur et de pitié, s’écria:

—Ah! pour l’amour de Dieu! finissons cette affreuse scène; emmenez cette femme, elle est folle!

L’insensée se retourna, et jetant tout à coup de grands cris:

—Ah! le juge, le juge!... dit-elle en reconnaissant Laubardemont.

Celui-ci, joignant les mains et s’humiliant devant le ministre, disait avec effroi:

—Hélas! monseigneur, pardonnez-moi, c’est ma nièce qui a perdu la raison: j’ignorais ce malheur-là, sans quoi elle serait enfermée depuis longtemps. Jeanne, Jeanne... allons, madame, à genoux; demandez pardon à monseigneur le Cardinal-Duc...

—C’est Richelieu! cria-t-elle. Et l’étonnement sembla entièrement paralyser cette jeune et malheureuse beauté; la rougeur qui l’avait animée d’abord fit place à une mortelle pâleur, ses cris à un silence immobile, ses regards égarés à une fixité effroyable de ses grands yeux, qui suivaient constamment le ministre attristé.

—Emmenez vite cette malheureuse enfant, dit celui-ci hors de lui-même; elle est mourante et moi aussi; tant d’horreurs me poursuivent depuis cette condamnation, que je crois que tout l’enfer se déchaîne contre moi!

Il se leva en parlant. Jeanne de Belfiel, toujours silencieuse et stupéfaite, les yeux hagards, la bouche ouverte, la tête penchée en avant, était restée sous le coup de sa double surprise, qui semblait avoir éteint le reste de sa raison et de ses forces. Au mouvement du Cardinal, elle frémit de se voir entre lui et Laubardemont, regarda tour à tour l’un et l’autre, laissa échapper de sa main le couteau qu’elle tenait, et se retira lentement vers la sortie de la tente, se couvrant tout entière de son voile, et tournant avec terreur ses yeux égarés derrière elle, sur son oncle qui la suivait, comme une brebis épouvantée qui sent déjà sur son dos l’haleine brûlante du loup prêt à la saisir.

Ils sortirent tous deux ainsi, et à peine en plein air, le juge furieux s’empara des mains de sa victime, les lia par un mouchoir, et l’entraîna facilement, car elle ne poussa pas un cri, pas un soupir, mais le suivit, la tête toujours baissée sur son sein et comme plongée dans un profond somnambulisme.

CHAPITRE XIII

L’ESPAGNOL

La Fontaine.

Cependant une scène d’une autre nature se passait sous la tente de Cinq-Mars; les paroles du Roi, premier baume de ses blessures, avaient été suivies des soins empressés des chirurgiens de la cour; une balle morte, facilement extraite, avait causé seule son accident: le voyage lui était permis, tout était près pour l’accomplir. Le malade avait reçu jusqu’à minuit des visites amicales et intéressées; dans les premières furent celles du petit Gondi et de Fontrailles, qui se disposaient aussi à quitter Perpignan pour Paris; l’ancien page Olivier d’Entraigues s’était joint à eux pour complimenter l’heureux volontaire que le Roi semblait avoir distingué; la froideur habituelle du prince envers tout ce qui l’entourait ayant fait regarder, à tous ceux qui en furent instruits, le peu de mots qu’il avait dits comme des signes assurés d’une haute faveur, tous étaient venus le féliciter.